‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 195 sur 257 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

fait profession de douter généralement de tout, et qu*il y en a même qui ont prétendu qu'il n'y avait aucune proposition qui fût plus vraisemblable que sa contraire. Ce n'est donc point par les contestations des hommes qu'on doit juger de la certitude ni de la clarté ; car il n'y a rien qu'on ne puisse contester , surtout de parole : mais il faut tenir pour clair ce qui paraît tel à tous ceux qui veulent prendre la peine de considérer les choses avec atten* tion, et qui sont sincères à dire ce qu'ils en pensent intérieurement. C'est pourquoi il y a une parole de très grand sens dans Aristote, qui est que la démonstration ne regarde proprement que le discours intérieur, et non pas le discours extérieur, parce qu'il n'y a rien de si bien démontré qui ne puisse être nié par un homme opiniâtre , qui s'engage à contester de paroles les choses mêmes dont il est intérieurement persuadé, ce qui est une très mauvaise disposition, et très indigne d'un esprit bien fait ; quoiqu'il soit vrai que cette humeur se prend souvent dans les écoles de philosophie, par la coutume qu'on y a introduite de disputer de toutes choses, et de mettre son honneur à ne se rendre jamais, celui-là étant jugé avoir le plus d'esprit qui est le plus prompt à trouver des défaites pour s'échapper ; au lieu que le caractère d'un honnête homme ost de rendre les armes à la vérité, aussitôt qu'il l'aperçoit, et de l'aimer dans la bouche même de son adversaire.

Secondement , les mêmes philosophes , qui tiennent que toutes nos idées viennent de nos sens, soutiennent aussi que toute la certitude et toute l'évidence des propositions vient , ou immédiatement , ou médiatement des sens. « Car , disent-ils , cet axiome » « même, qui passe pour le plus clair et le plus évident que l'on « puisse désirer : Le tout est plus grand que sa partie, n'a trouvé « de créance dans notre esprit que parpe que, dès notre enfance, « nous avons observé en particulier, et que tout l'homme est plus « grand que sa tête, et toute une maison qu'une chambre, et toute « une forêt qu'un arbre, et tout le ciel qu'une étoile*^. »

Cette imagination est aussi fausse que celle que nous avons réfutée dans la première partie, que toutes nos idées viennent de nos sens; car si nous n'étions assurés de cette vérité, le tout est plus grand que sa partie, que par les diverses observations que nous en avons faites depuis notre enfance, nous n'en serions que probablement assurés ; puisque l'induction n'est un moyen certain de connaître une chose, que quand nous sommes assurés que l'induction est entière , n'y ayant rien de plus ordinaire que de découvrir la fausseté de ce que nous avions cru vrai sur des indoc-

lions qui nous paraissaient si générales, qu'on ne sUmaginait point

pouvoir y trouver d'exception.

Ainsi, il n'y a pas longtemps qu'on croyait indubitable que l'eau contenue dans un vaisseau courbé , dont un côté était beaucoup plus large que l'autre , se tenait toujours au niveau , n'étant pas plus haute dans le petit côté que dans le grand, parce qu'on s'en était assuré par une infinité d'observations : et néanmoins on a trouvé depuis peu que cela est faux, quand l'un des côtés est extrêmement étroit, parce qu'alors l'eau s'y tient plus haute que dans l'autre côté. Tout cela fait voir que les seules inductions ne sauraient nous donner une certitude entière d'aucune vérité, à moins que nous ne fussions assurés qu'elles fussent générales, ce qui est impossible ; et par conséquent nous ne serions que probablement assurés de la vérité de cet axiome : Le tout est plus grand que sa partie, si nous n'en étions assurés que pour avoir vu qu'un homme est plus grand que sa tête , une forêt qu'un arbre , une maison qu'une chambre, le ciel qu'une étoile, puisque nous aurions toujours sujet de douter s'il n'y aurait point quelque autre tout auquel nous n'aurions pas pris garde, qui ne serait pas plus grand que sa partie.

Ce n'est donc point de ces observations que nous avons faites depuis notre enfance , que la certitude de cet axiome dépend ; puisqu'au contraire il n'y a rien de plus capable de nous entretenir dans l'erreur, que de nous arrêter à ces préjugés de notre enfance ; mais elle dépend uniquement de ce que les idées claires et distinctes que nous avons d'un tout et d'une partie renferment clairement, et que le tout est plus grand que la partie, et que la partie est plus petite que le tout : et tout ce qu'ont pu faire les diverses observations que nous avons faites d'un homme plus grand que sa tète, d'une maison plus grande qu'une chambre, a été de nous servir d'occasion pour faire attention aux idées de tout et de partie; mais il est absolument faux qu'elles soient cause de la certitude absolue et inébranlable que nous avons de la vérité de cet axiome, comme je crois l'avoir démontré.

Ce que nous avons dit de cet axiome , peut se dire de tous les autres , et ainsi je crois que la certitude et l'évidence de la connaissance humaine dans les choses naturelles dépend de ce prmcipe :

Tout ce qui est contenu dans Vidée claire et distincte d^une chose, peut s'a/Jirmer avec vérité de cette chose.

Ainsi, parce qu'être animal est renfermé dans l'idée de VhQtnmet

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