CHAPITRE XL
Démonstration V.
Rien ne peut convaincre davantage un homme qui raisonne bien de la fausseté d'un principe, que quand il le conduit dans des
erreurs tout-à-fait absurdes , et directement contraires à ce qu'il aurait supposé pour indubitable , qui Test en effet, et qui est la chose même qu'il avait prétentendu expliquer par ce principe.
Or c'est ce qui est arrivé à l'auteur de la Recherche de la Vérité dans l'emploi qu'il a fait de ce principe : « qu'afin qu'un objet « puisse être en état d'être aperçu immédiatement par notre esprit» « il faut qu'il soit uni intimement à notre âme. •
Car il n'a employé ce principe qu'après avoir supposé , comme une chose incontestable, que nous voyons une infinité de corps, et que notre esprit les aperçoit ; mais que la diflSculté est d'expliquer comment il les aperçoit. C'est ce qui lui fait dire dans le titre du chap. i de la deuxième partie du livre III , « que les idées « nous sont nécessaires pour apercevoir tous leâ objets matériels. » Il suppose donc qu'on les aperçoit. Et c'est comme si je disais que les lunettes d'approche nous sont nécessaires pour apercevoir les satellites de Jupiter et de Saturne; car certainement il serait ridicule de parler ainsi, si même avec ces lunettes nous n'apercevions point les satellites de ces deux planètes. Il dit encore dès le commencement de ce chapitre comme nous avons déjà vu : « Nous «voyons le soleil, les étoiles et une infinité d'objets hors de « nous. » Et un peu plus bas : « Toutes les choses que l'âme aper- « çoit sont de deux sortes : ou elles sont dans l'âme , ou elles sont « hors de l'âme. Notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir « les premières. Mais, pour celles qui sont hors de l'âme, nous ne « pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé que « ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. »
Il est donc indubitable par tout cela que nous apercevons les choses qui sont hors de l'âme, aussi bien que celles qui sont dans l'âme : mais toute la difficulté c'est de savoir si nous avons besoin d'idées pour voir les unes plutôt que les autres, et de quelle nature seront ces idées , dont on aura besoin pour voir celles qui sont hors de nous.
Dans tout ce livre III il demeure dans cette supposition que nous apercevons les choses matérielles ; mais que ce ne peut être que par des idées. Et il dit même expressément dans le chap. vi, page 200, qu'on ne voit pas tant les idées des choses , que les choses mêmes que les idées représentent. « Car, lors, dit-il, qu'on « voit un carré ,qnjie dij pas qu'on voit l'idée de ce carré , qui « est îmie'^l^spriCuiaûs seuleî^^^ qui est au dehors. »
Cependant , dans les Éclaircissements , poussant encore plus loin les conséquences naturelles de cette philosophie des idées, il
nous transporte tout d'un coup en des pays inconnus, où les hommes n'ont plus de véritable connaissance les uns des autres, ni même de leurs propres corps , ni du soleil et des astres que Dieu a créés ; mais où chacun ne voit , au lieu des hommes vers lesquels il tourne les yeux , que des hommes intelligibles, au lieu de son propre corps qu'il regarde, qu'un corps intelligible, au lieu du soleil et des autres astres que Dieu a créés, qu'un soleil et des iistres intelligibles, et au lieu des espaces matériels, qui sont entre nous et le soleil, que des espaces intelligibles^^. On croira peutêtre que je ne dis cela que pour rire, et que ce ne sont que des conséquences qu'il n'avoue point et que je lui attribue sans raison. Écoutons-le donc parler lui-même en la page 546 :
■ Il faut prendre garde que le soleil, par exemple, que l'on voit « n'est pas celui que l'on regarde. Le soleil et tout ce qu'il y a « dans le monde matériel n'est pas visible par lui-même : je l'ai « prouvé ailleurs. L'âme ne peut voir que le soleil auquel elle est « immédiatement unie. •
C'est visiblement le contraire de ce que nous venons de voir qu'il dit en la page 200. « Lorsqu'on voit un carré, on ne dit pas « que l'on voit l'idée de ce carré, qui est unie à l'esprit, mais le « carré même, qui est au dehors. » Il faut donc qu'ayant pénétré plus avant dans ces mystérieuses idées , à mesure qu'il a plus avancé dans son travail, il ait reconnu que la manière dont il s'était expliqué dans cette page 200 n'était pas assez exacte , et que c'était trop se conformer aux sentiments et au langage du peuple que de dire que, « lorsqu'on voit un carré , c'est le carré « même qui est au dehors que l'on voit, et non pas l'idée du carré, « qui est unie à Tesprit; » mais que pour parler philosophiquement et dans une rigoureuse exactitude, il fallait franchir le pas , et dire nettement que notre âme ne peut voir que le carré qui est uni à notre âme, c'est-à-dire Vétre représentatif de ce carré, distingué de la perception que nous en avons, et non pas le carré même qui est hors de nous : comme le soleil que nous regardons n'est pas celui que l'on voit, mais un autre soleil, auquel notre âme est immédiatement unie.
Il s'explique encore plus au long sur cela, et plus affirmativement, en la page 498. «Le corps matériel que nous animons • (prenons-y garde) n'est pas celui que nous voyons, lorsque nous « le regardons, je veux dire, lorsque nous tournons les yeux du « corps vers lui : c'est un corps intelligible que nous voyons »
u comme il y a des espaces matériels entre notre corps et le soleil « que nous regardons. »
Rien ne peut être plus net ni mieux expliqué. Il distingue regarder et voir. Il définit regarder, en disant que c'est seulement tourner nos yeux vers un objet : et il fait entendre que voir est apercevoir un objet par notre esprit. Et il distingue ensuite avec encore plus de soin ce que nous regardons de ce que nous voyons. Et il nous avertit d'y prendre garde, comme étant une chose dont on ne peut pas douter, pourvu qu'on y fasse attention. Il noas déclare donc que lorsque nous regardons notre corps, c'est-à-dire lorsque nous tournons les yeux vers lui, ce que nous voyons par notre esprit à l'occasion de ce regard n'est pas le corps que nous animons^ mais que c'est un corps intelligible, qui, n'ayant rien de matériel, a pu être intimement uni à notre âme. Et que de même, quand nous regardons le soleil, en tournant les yeux vers lui, ce que nous voyons par notre esprit n'est pas le soleil matériel que Dieu a créé , mais un soleil intelligible. Et il va au-devant d'une objection , prise du grand espace que nous voyons par l'esprit entre notre corps et le soleil, qui ne paraît pas pouvoir être autre que matériel. Car il prétend qu'il y a des espaces intelligibles entre ce corps intelligible et ce soleil intelligible qne nous voyons, conmie il y a des espaces matériels entre notre corps et le soleil que nous regardons.
N'est-ce pas visiblement ce que j'ai dit? Il a supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles. Il n'était en peine que du comment : si c'était par des idées ou sans idées, en prenant le mot d'idée pour des êtres représentatifs distingués des perceptions. Et après avoir bien philosophé sur la nature de ces êtres représentatifs , après les avoir promenés partout, et n'avoir pu les placer qu'en Dieu, tout le fruit qu'il en recueille n'est plus de nous expliquer comment nous voyons les choses matérielles, qui était uniquement ce que l'on cherchait, mais c'est que notre esprit est incapable de les apercevoir, et que nous vivons dans une continuelle illusion, en croyant voir les choses matérielles que Dieu a créées, lorsque nous les regardons, c'est-à-dire que nous tournons nos yeux vers elles ; et cependant ne voyant au lieu d'elles que des corps intelligibles qui leur ressemblent.
En faut- il davantage pour n'avoir aucune créance, à ce que dit cet auteur de la Nature des Idées, quelque air de spiritualité qu'il y donne? Car, qu'avait-il entrepris de prouver ? Que les idées dont il ! echerche la nature sont nécessaires pour apercevoir les objets
matériels. Et que conclut-il après beaucoup de subtilités? Que notre corps tourne ses yeux vers les corps matériels, ce qui s'appelle regarder, mais que notre esprit est incapable de les apercevoir, et qu'il n'aperçoit que les corps intelligibles. Peut-on croire qu'un homme qui a accoutumé de bien raisonner, ait raisonné sur de bons principes lorsqu'il en conclut tout le contraire de ce qu'il avait entrepris de prouver, ou plutôt de ce qu'il avait supposé comme étant incontestable et n'ayant pas besoin d'aucune preuve? C'est comme si un homme avait promis de faire voir comment la liberté de l'homme se peut accorder avec la providence de Dieu, et que, après beaucoup de discours, il ne trouvât point d'autre moyen de faire cet accord qu'en niant que l'homme soit libre.
J'en pourrais demeurer là : mais, parce qu'il se pourrait trouver des gens qui aimeraient mieux croire que la faute qu'a, faite l'auteur de la Recherche de la Vérité est d'avoir supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles, que de se départir de ce qu'il dit dans les Éclaircissements qu'il ne peut apercevoir que les choses intelligibles, ou qu'il n'aurait manqué que de parler exactement, je veux bien examiner si cette opinion, qui paraît si extraordinaire, peut avoir quelque fondement.
Je ne veux point me prévaloir de l'avantage que donne la surprise où tout le monde peut être à la seule proposition d'une doctrine si étrange, et qu'il serait si facile de tourner en ridicule. Je sais qu'il y en a de très véritables contre lesquelles on n'est pas moins prévenu, et qu'il y a bien des gens qui ne sont guère moins choqués quand on leur dit que les bètes ne sont que des machines qui ne sentent rien et qui ne connaissent rien, que s'ils entendaient dire que nous ne voyons que des corps intelligibles. Laissons donc là toutes les préventions, et n'employons que la raison pour juger de la vérité ou de la fausseté de cette pensée, qui a d'une part quelque chose de fort choquant pour le commun du monde, mais qui, de l'autre, semble avoir quelque chose de mystérieux qui la peut faire agréer à beaucoup de personnes qui aiment les mystères, surtout quand ils sont revêtus de termes nobles, comme est celui d'intelligible. Mais c'est ce mot môme qu'il faut expliquer, pour en démêler l'équivoque. Car, comme on peut dire que ce qui est objectivement dans notre esprit y est intelligiblement, on peut dire aussi en ce sens que ce que je vois immédiatement, en tournant mes yeux vers le soleil, est le soleil intelligible, pourvu qu'on n'entende par là que l'idée du soleil, qui n'est point distin* Arnaold, 23
guée de ma perception, comme il a été expliqué dans le chap. vi, et qu'on n'ajoute pas que je ne vois que le soleU intelligible. Car, quoique je ne voie immédiatement ce soleil intelligible, par la réflexion virtuelle que j'ai de ma perception, je n'en demeure pas là, mais cette même perception, dans laquelle je vois ce soleil intelligible, me fait voir en même temps le soleil matériel que Dieu a créé. Or, comme ce n'est pas cela que l'auteur de la Recherche de la Vérité a voulu dire, et qu'il est certain qu'il ^ entendu par le soleil intelligible quelque chose de réelleîoaent distingué de la perception que j'ai du soleil, lorsqu'il a prétendu, dans les ÉckMrdssements, p. 498 et 546, que ce n'est que ce soleil intelligible que nous voyons, on supplie ceux qui voudraient s'opiniâtrer à soutenir son paradoxe de répondre à cet argument.
Mon âme est capable de voir, et voit en effet ce que Dieu a voulu qu'elle vît.
Or, Dieu l'ayant jointe à un corps, a voulu qu'elle vît, non un corps intelligible, mais celui qu'elle anime, non d'autres corps intelligibles, mais les corps matériels qui sont autour de celui qui lui est joint, non un soleil intelligible, mais le soleil matériel qu'il a créé et qu'il a mis dans le ciel.
Donc il n'est point vrai que notre âme ne voie qu'un corps intelligible, et non celui qu'elle anime. £t il en est de même des autres corps.
La majeure ne se peut nier sans impiété, puisque ce ne serait pas concevoir Dieu tel qu'il est, c'est-à-dire tout-puissant, que de prétendre qu'il n'ait pas fait tout ce qu'il a voulu. Il n'y a donc qu'à prouver la mineure.
Dieu, en créant mon âme et la mettant dans un corps, a voulu qu'elle veillât à la conservation de ce corps, et que, composant un homme avec ce corps, je vécusse en société avec d'autres hommes qui auraient un corps et une âme comme moi, et que cette société consistât à nous rendre mutuellement des offices de charité.
Or, il a été nécessaire pour cela que je connusse le corps que j'anime, et non un corps intelligible; car je dois connaître le corps que je dois conserver : or ce n'est point un corps intelligible que je dois conserver, mais le corps que j'anime. Et de môme, si, lorsque je sens un grand froid, j'ai besoin de m'approcher du feu, c'est du feu matériel que je dois approcher le corps que J'anime, et non point d'un feu intelligible. Si, étant exposé aux rayons du soIqU pendant le grand été, je m'en trouve incommodé et commô
brûlé, et que je doive chercher un lieu où je puisse être à couvert des rayons du soleil, ce sera des rayons du soleil matériel et non de ceux d'un soleil intelligible. C'est une viande matérielle et un breuvage matériel que je dois prendre par la bouche matérielle, pour soutenir le corps que j'anime, et en réparer les ruines. C'est donc tout cela que je dois connaître, et non une viande intelligible et un breuvage intelligible, que mon esprit verrait être reçus par une bouche intelligible, dans un corps intelligible; car il n'y a pas d'apparence que tout cela fût propre à nourrir mon corps. Il en est de même de la société que je dois avoir avec les autres hommes. Je les dois connaître pour les assister dans leurs besoins ou pour en être assisté, pour les instruire ou pour en être instruit, et enfin pour leur rendre ou pour recevoir d'eux une infinité d'offices de charité. Or, il est bien clair que ce n'est point à des hommes intelligibles que je rends tous ces devoirs, mais à des hommes que je vois ef qui me voient, qui me parlent et à qui je parle.
Donc rien n'est plus mal fondé, pour ne rien dire de plus fort, que celte imagination bizarre que quand nous tournons les yeux vers les corps matériels, ce qui s'appelle regarder, ce ne sont pas ces corps matériels que nous voyons, mais des corps intelligibles.
On voudra peut-être nous faire croire par de vaines subtilités que cela revient à un, et que nous ne laisserons pas de bien veiller à la conservation de notre corps, quoique nous ne le voyions pas, mais seulement un corps intelligible, et que nous pourrons aussi agir de la même sorte avec les autres hommes, quoique nous ne les voyions point, mais seulement des hommes intelligibles.
Mais que les partisans de ce paradoxe poussent leurs raffinements si loin qu'ils voudront, sans m'amuser à les combattre, je n'ai besoin pour les leur rendre inutiles que d'un argument que j'ai déjà fait.
Dieu ne fait point par des voies composées, brouillées, embarrassées, ce qu'il peut faire par des voies plus simples. L'auteur de la Recherche de la Vérité n'a garde de contester cette proposition, puisqu'il la met entre les premières notions dont personne ne saurait douter : « Qui oserait dire, dit-il p. 494, que Dieu n'agit point m par les voies les plus simples ? »
Or, quand il serait vrai que ce qui se fait si facilement et si naturellement dans la supposition : que Dieu a rendu notre àme capable de connaître ies corps matériels, se pourrait faire aussi dans l'autre supposition ; qu'elle n'est point capable de les connaître, maiâ
seulement de connattre des corps intelligibles, il faudrait toujotirs avouer que cela ne se ferait dans cette dernière supposition que par une voie, non-seulement bien moins simple que dans l'autre, mais qui serait assurément très brouillée et très embarrassée.
Donc cette dernière supposition doit être rejetée comme tout-àfait indigne de la sagesse de Dieu, quand on y pourrait donner quelque vraisemblance par de vaines subtilités.
Enfin, le dernier retranchement serait de dire que Dieu, qui a créé les corps matériels, n'a pas dû faire en faveur de notre âme ce qui est contraire à leur nature ; et qu'ainsi il ne faut pas s'étonner si notre âme ne peut voir ni connaître des corps matériels, mais Feulement les intelligibles, parce qu'il est de la nature des corps matériels de n'être ni visibles ni intelligibles.
C'est aussi le principe dont se sert l'auteur de la Recherche de la Vérité , pour condamner notre âme à ne voir aucun corps matériel. Nous l'avons déjà vu dans ce passage de la page 546 : « Il faut « prendre garde que le soleil que l'on voit n'est pas celui que l'on « regarde. Le soleil, et tout ce qu'il y a dans le monde matériel, « n'est pas visible par lui-même ; je l'ai prouvé ailleurs : l'âme ne « peut voir que le soleil auquel elle est immédiatement unie. > Et c'est par là qu'il commence V Éclaircissement sur la na^ture des idées y où il prétend expliquer comme on voit en Dieu toutes choses, ce qui est la même chose dans sa philosophie que de ne voir que les corps qui, étant en Dieu, sont intimement unis à notre âme, ce qji^il appelle autrement les corps intelligibles; car il y établit d'abord comme un principe, d'où cela doit suivre, que les corps ne sont point visibles par eux-mêmes. Mais, au lieu d'en demeurer là, ce qui aurait laissé quelque obscurité mystérieuse qui eût un peu caché ce qu'il y a de défectueux, ou dans ce prétendu principe, ou dans les conséquences qu'il en tire, pour ne nous laisser voir que des corps intelligibles, il a tout gâté, en nous marquant ce qu'il entend par être visible par soi-même; car il le fait en des termes qui ne rendent ce principe vrai qu'en le rendant en même temps entièrement inutile à l'usage qu'il en veut faire : « Il est évident, « dit-il, que les corps ne sont point visibles par eux-mêmes, qu'ils « ne peuvent agir sur notre esprit ni se représenter à lui. Cela « n'a pas besoin de preuves, cela se découvre d'une simple vue; « mais cela n'est certain qu'à ceux qui font taire leur sens pour « écouter leur raison. Ainsi , tout le monde croit que les corps « se poussent les uns les autres, parce que les sens le disent ; « mais on ne croit pas que les corps sont par eux-mêmes entière^
« ment invisibles et incapables d'agir dans l'esprit, parce que les « sens ne le disent pas, et qu'ils semblent dire le contraire. »
On voit donc qu'il prend pour la même chose être visible par soi-même, et pouvoir agir sur notre esprit; et au contraire, être par soi-même entièrement invisible et être incapable d'agir dans notre esprit. Ainsi, laissant là les termes équivoques d'hêtre visible ou invisible par soi-même, et mettant en leur place le sens qu'il leur donne, qui est d'être capable ou incapable d'agir sur notre esprit et de se représenter à lui, c'est-à-dire de s'en faire connaître, qui ne voit tout d'un coup que rien n'est moins propre à établir ce qu'il prétend : « que nous ne voyons point les corps matériels, « mais seulement les corps intelligibles ; » car il ne pourrait y employer ce principe qu'en vertu de cette majeure.
Ce qui est incapable d'agir sur nôtre esprit et de s'en faire connaître, ne peut être vu par notre esprit.
Or, les corps matériels sont incapables d'agir sur notre esprit et de s'en faire connaître.
Donc les corps matériels ne peuvent être vus par notre esprit.
Donc quand nous croyons les voir, ce sont des corps intelligibles que nous voyons au lieu d'eux.
Ces conséquences sont fort justes, et on ne les pourrait nier si la majeure était vraie. Mais à qui persuadera-t-on que rien ne puisse être connu par notre esprit que ce qui peut agir sur lui, pour s'en faire connaître ; comme si être connu supposait une faculté active en ce qui est connu, au lieu que c'est tout au plus s'il en suppose une passive. C'est donc la même chose que si on disait que la matière ne saurait être mue, et qu'il faut que ce soit quelque autre chose qui soit mue au lieu d'elle, parce qu'elle n'est pas mobile d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle ne se peut pas donner le mouvement à elle-même. On voit assez combien cela serait absurde. Cependant je ne vois pas que cela le fût davantage que d'argumenter comme on fait ici : Les corps ne sont pas visibles par euxmêmes, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas agir sur notre esprit ; donc ils ne sont pas visibles, donc ils ne peuvent être connus par notre esprit. C'est le sophisme que les logiciens appellent à dicto secundùm quid ad dictum simpliciter.
Il ne me reste plus qu'à dire un mot sur une autre équivoque du mot dHntelligible, afin que l'on puisse juger si les corps matériels sont ou ne sont point intelligibles; et par là on pourra voir qu'il y a un très bon sens, selon lequel de grands philosophes ont pu dire que le monde matériel n'était pas intelligible.
II faut donc remarquer que le mot dHntdligible yienldHntelligere^ et qu'il signifie proprement quod potest intelligi. Or, le verbe dHntelligere a deux .significations : l'une générale, quand il se prend pour connaître, de quelque manière que cette connaissance se fasse ; l'autre particulière , quand on le restreint à une seule manière de connaître, qui est celle de pure intellection, laquelle consiste en ce que notre âme connaît ses objets, sans qu'il s'en forme d'images corporelles dans le cerveau pour les représenter ; et alors intelligible est opposé à sensible ou à imaginable.
Dans le premier sens, intelligible signifie ce qui peut être connu, comme qui dirait connaissable, et alors il est sans doute que les choses matérielles sont intelligibles, puisqu'il est plus clair que le jour, comme je l'ai prouvé ci-dessus, que notre âme a la faculté de connaître les choses matérielles, et que par conséquent les choses matérielles en peuvent être connues.
Dans le deuxième sens, les choses matérielles singulières, comme un tel cube, un tel cylindre, ne sont point proprement intelligibles, mais sensibles, parce que nous n'apercevons les corps singuliers que par le moyen de nos sens ; mais en général elles sont intelligibles, et ne sont même proprement quHntelligibles, Car, comme il n'y a que des corps singuliers qui puissent frapper nos sens, n'étant pas possible qu'un cube quelconque, c'est-à-dire un cube en général, qui n'est en aucun lieu, comme je l'ai déjà remarqué, puisse faire impression sur mes yeux, en ébranlant les filets du nerf optique par les rayons de lumière qui en seraient réfléchis, il faut nécessairement ou que nous ne connaissions aucun corps en général ( ce que l'on ne peut pas dire, chacun se pouvant convaincre du contraire par sa propre expérience), ou que nous les connaissions par la pure intellection, et que par conséquent ils soient intelligibles, sans avoir besoin d'autres idées que de nos perceptions, et non de ces êtres représentatifs, que l'on voudrait qui en fussent distingués. Il faut seulement remarquer que la perception d'un corps singulier , que nous n'aurons eue que par les sens, nous peut réveiller l'idée d'un corps en général, connue la figure d'un carré tracé sur du papier nous réveille l'idée universelle d'un carré; mais cela n'empêche pas, à ce qu'il me semble, que l'idée universelle de ce carré ne soit une pure intellection, lors même qu'elle est accompagnée d'une image dans le cerveau, parce que notre esprit ne s'arrête point à ce qu'il y a de singulier, ni dans cette image du cerveau, ni dans celle qui est tracée sur le oapier, mais qu'il s'applique seulement à l'idée abstraite d'un
carré en général , qui ne peut être tracée ni dans le cerveau ni sur du papier.
Que si on demande pourquoi Dieu a voulu que les corps singuliers ne fussent pas intelligibles, mais que nous ne les puissions apercevoir que par le moyen de nos sens, en voici, ce me semble, la raison. La capacité de notre esprit étant bornée, et ne devant pas même être toute employée à la connaissance des corps. Dieu n'a pas jugé à propos que nous connussions tous les corps singuliers, ce qui aurait été presque à l'infini. Il a donc cru qu'il fallait qu'il y eût en nous quelque raison de connaître les uns plutôt que les autres, et que ce fût principalement par rapport à la conservation de notre corps ; et c'est pour cela qu'il nous a donné les sens, qui sont des organes corporels qui, étant frappés en diverses manières par de petits corps qui y causent des mouvements, sont une occasion à notre âme de porter son attention vers l'endroit d'où ses corpuscules nous semblent partir pour venir frapper nos sens ; mais ayant par là les perceptions ou idées des corps singuliers, il est aisé à notre esprit, en séparant de cette idée ce qu'elle a de singulier, ou d'en faire une idée générale, ou de réveiller celle qu'il en a déjà, delà manière que nous avons dit dans le chap. vi ; et par là ce qui est contenu dans cette idée , c'est-à-dire dans cette perception abstraite, devient intelligible, parce qu'il peut alors être conçu par une pure intellection. Et ainsi, de quelque manière que Ton considère les choses matérielles, ou comme singulières, ou comme universelles, il n'y a nulle raison de dire qu'elles ne pussent être aperçues par notre esprit; d'où il s'ensuit que de quelque côté qu'on se tourne, il n'y a rien qui puisse donner de la vraisemblance à cet étrange paradoxe, que quand nous regardons les corps qui nous environnent, et même notre propre corps, c'est-àdire quand nous tournons nos yeux vers eux, ce ne sont pas ces corps matériels que nous voyons, mais des corps intelligibles.