XXX INTRODUCTION
attaqué, se portaVadversaire et Arnauld le défenseur; mais la mort de celui-ci Tinterrompit presque aussitôt *.
Dans cette lutte passionnée entre deux esprits d'une trempe opposée , mais d'un mérite également supérieur, l'un plus élevé , plus étendu , plus brillant , l'autre plus solide, plus judicieux, plus exact, un point capital demeura acquis à la science , c'est que l'ancienne hypothèse des idées représentatives , sous quelque forme qu'on la présentât, était pleine d'obscurités, de périls et d'erreurs. Malgré les ressources inépuisables d'une argumentation toujours déliée et quelquefois éloquente, Malebranche ne parvint pas à prouver qu'entre les objets et l'esprit , il s'interposât des images distinctes de nos perceptions , et la thèse contraire fat établie, par son habile adversaire avec la derrière évidence : de sorte qu'environ un siècle avant la publication des Recherches de Thomas Reid sur l'entendement humain , Arnauld a non-seulement soupçonné, mais développé, soutenu et invinciblement déEM)ntré la théorie même qui a fait le succès et la gloire de l'école Écossaise. Que disent en effet les Ecossais, à comm^acer par Reid et à finir par M. Hamiltoni Que nous connaissons des corps immédiatement et en eux-mêmes. Et quel
(1) Voyez Quatre lettres de M, Arnauld au P, Malebranche sur deux de ses plus insoutenables opinions , 1694, OEuv. compl., t. XL , p. 69- 110. — Lettres du P, Malebranche à M, Arnauld, 1694.— Réponse , par le P, Malebranche, à la troisième lettre de M. Arnauld, 1 699. -^ Ecrit contre la Prévention, par le P. Malebranche, 1699. Cet écrit, peu digne de Malebranche, n'est qu'un pamphlet ayant pour objet d'établir que les livres attribués à Arnauld ne peuvent être de lui, « en supposant qu'il u eût de l'équité, de la bonne foi, de l'esprit, pour le moins autant qu'un •t autre, en un mot toutes les bonnes qualités que lui donnent ceux qui « condamment la Recherche de la Vérité sut son rapport. »
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motif apportent-ils à Tappui de leur opinion î C'est que dans le feit de la perception extérieure, nous n'avons pas conscience , outre la notion même de la réalité matérielle , dune notion intermédiaire qui aurait pour objet des espèces représentatives. Or ici , conclusion et argument, tout appartient au Traité des Idées. On a refait les analyses du philosophe français, mais sans les surpasser, et sa doctrine, peut-être revêtue de formes moms sévères, a été au fond très fidèlement reproduite. Voilà pourquoi nous n'avons jamais compris comment le chef de l'école Ecossaise, qui avait sous les yeux le livre d'Arnauld, a pu écrire les lignes suivantes : Ma- " lebranche et Aniauld professaient tous deux la doc- *♦ trine universellement reçue que nous ne percevons pas » les choses matérielles immédiatement ; que leurs idées » seules sont les objets immédiats de notre pensée , et •» que c'est dans l'idée de chaque chose que nous perce- « vous ses propriétés. »» Et plus loin : « On aurait tort de « conclure de ce qui précède , qu'Arnauld ait nié sans " restriction l'existence des idées , et adopté sans réserve « l'opinion du vulgaire, qui ne reconnaît d'autre objet de - la perception que l'objet extérieur. Il n'abandonne pas à " ce point les routes battues , et ce qu'il renverse d'une * main, il le relève de l'autre*. » Dans ces deux passages, Reid prend le contre-pied de la vérité ; nous iie mettons pas en doute sa bonne foi; mais son compatriote Thomas Brown n'a-t^il pas eu quelque raison de lui reprocher ses graves erreurs en histoire , et comme un penchant à
(I) Essais sur les facultés intellectuelles, II, 13, OEuv. compl., t. III, p. 224 et 228.
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se créer des fantômes pour avoir le plaisir de les combattre *î
Il est ordinaire que les intelligences les plus droites , justement préoccupées d*une idée , veulent y rapporter toutes les autres, aux dépens de la vérité : telle est rinclination naturelle de l'esprit humain, et la cause toujours présente, sinon inévitable, des erreurs de la philosophie. Appliquée à la perception du corps, la vision en Dieu n*est qu'une brillante rêverie; Amauld l'avait reconnu et démontré ; mais ce point établi sohdement, il ne sut pas ou ne voulut pas s y arrêter. Il étendit ses maximes sur les vérités sensibles à la connaissance des vérités rationnelles, et comme il avait prouvé qu'on ne voyait pas les premières en Dieu , il pensa qu'on ne voyait pas en Dieu les secondes. Une dissertation de Huyghens," théologien de Louvain, l'engagea dans cette nouvelle recherche , où il eut pour adversaires Nicole et le Père Lami. Le débat n'eut peis l'amertume, ni surtout l'éclat de la dispute avec Malebranche ; on échangea de part et d'autre une réplique, et ce fut tout. Les principales pièces du procès , la Dissertatio bipartita et les Règles du bon sens d' Amauld ne furent même publiés que vingt et un ans après sa mort*. Aussi malgré l'importance de la
(1) Lectures on the Phîlosophy of the human mind, Lcct. XX Vil. Il est juste de dire que M. Hamilton a déchargé Reid d'une partie des reproches que Brown hii adresse sous ce rapport. Voy. Fragments de philoso" pliie de M, Hamilton, traduits de Tanglais, par M. Louis Pcisse. Paris, 1840, p. 57 etsuiv.
(2; Eu t/lj; dans un recueil de diviirs écrits JeKicole sur lu Gràqe
INTRODUCTION. xxxiij
question» tous les historiens de la philosophie ont -ils négligé de parler de cette controverse.
Le principal rooti^ qu Amauld allègue à lappui de son sentiment est Tétat particulier où notre âme se trouve quand elle conçoit les vérités rationnelles. La connaissance de ces vérités n'équivaut pas en effet pour nous à la connaissance de Dieu , et , par exemple , je puis démontrer fort clairement un théorème de géométrie , sans qu'aussitôt mon esprit se reporte vers Fin telligence divine. Or, pour découvrir une vérité dans une autre , il faut que celle-ci nous soit pour le moins aussi connue et aussi présente que la première. Si donc je n'ai pas conscience de penser à la vérité suprême , quand je saisis avec le plus d'évidence certaines vérités mathématiques, par exemple , elle ne peut être le milieu où je les aperçois*. — Amauld ajoutait que l'entendement divin embrasse le particulier et le général , le contingent et le nécessaire , le relatif et l'absolu , les esprits et les corps dans l'unité d'une même pensée. Il suit de là qu'on ne voit aucune vérité dans cette lumière adorable sans les y voir toutes ,
générale, publié par Jacques Fouillou et Nicolas Petit-Pied. On les trouvera au t. XL des OEuvfes complètes d'Âmauld.
(1) « Conscius sum mihi multas geomelricas et arithmeticas verilates clare inteUexisse ; cum nulla subiret animum meum cogitatio de ipsa, quas supra mentes nostrasest, incommutabili yeritate, bocest de Deo... Atqui unum idemque est me de re aliquà cogitare, et rem aliquam mentis me» conspectui praesentem esse. Ergo incommutabilis illa veritas quae Deus est mentis nostr» conspectui praesens non fuit, si dum illas intellexi, conscius mibi sum nullam nequidem levissimam de iila veritate quœ Deus est cogitationem animun meum subiisse. At si tum mentis meœ conspectui prœsens non fuit illa veritas quie Deus est, non ergo in illa videre potui geometricas illas veritates. » Dissertatio bipartiia, art. W, x, OËuv* comp., p. 240, t32. Cf, Règles du bon sens^ art. v, ib'id», p. 170.
xxxiv INTRODUCTION,
et par conséquent sans y découvrir les vérités matérielles*. Le système chimérique de Malebranche est donc le terme auquel aboutit en dernière analyse cette opinion que nous contemplons en Dieu les vérités nécessaires ; elle n en difière que par un défaut de rigueur, en ce qu'elle isole arbitrairement la connaissance de ces vérités et la perception des objets sensibles.
Ces raisons nous paraissent peu solides. Nous accordons à Arnauld que la notion des attributs divins n est pas présente à Fâme , quand elle connaît les premiers principes avec le plus de clarté; mais est-ce une condition indispensable de la vue de ces vérités en Dieu î Malgré la simplicité profonde de la nature divine , labstraction sépare ses perfections, dont chacune peut ainsi devenir Tobjet d'une pensée déterminée. Je puis concevoir la puissance indépendamment de la justice, Tétemité indépendamment de la miséricorde , l'existence infinie et nécessaire indépendamment de la bonté. Mon âme alors connaît Dieu, puisqu'elle découvre un de ses attributs, et en même temps, elle le connaît très imparfaitement, puisqu'elle ne découvre pas les autres. Or, c'est là précisément la manière dont la divinité se présente à nous dans la conception des principes ; chaque ordre de ventés correspond à un ordre particulier d'attributs; les vérités métaphysiques, expriment l'immutabilité, l'immensité, l'éternité; les vérités
(1) « Yeritates contingentes. .. non minus sunt apud Deum in prima veritate quam veritates scientiarum quœ dicuntur necessariae. Nulla ergo idonea ratio afferri mihi posse videtur , car yeritates contingentes in prima yeritate quae Deus est, non yideantur ; yeritates aulem scientiarum non nisi in prima yeritate quœ Deus est, yideri possint. >» Dissert, bip,, art. IV, m, p. 136.
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morales, la justice, la bonté, la providence; Tidée da beau, la beauté suprême et incréée. Pour que la vue de la divinité dans la connaissance de l'absolu, fut accompagnée de conscience , il faudrait concevoir ces diverses perfections non obscurément , mais clairement , non isolées lune de lautre , mais réunies , non à Fétat de pure abstraction , si je lose dire , mais rattachées à leur centre ; et comme les forces de l'intelligence humaine n y suffisent pas, il en résulte que Dieu est à la fois ce qu'il y a de plus près de nous et de plus caché , un être qu'on entrevoit à tout instant et qu'on ignore, une nature dont l'intelligence peut contempler les caractères souverains sans l'y connaître.
Amauld demande pourquoi nous verrions en Dieu les premiers principes , puisque nous n'y voyons pas les objets matériels ; la raison en est parfaitement simple , c'est que toute vérité s'aperçoit où elle se trouve. Nous voyons les corps dans l'espace qui les renferme, la figure dans les corps dont elle est une propriété , le plaisir et la peine dans l'âme qu'ils modifient ; de même nous devons découvrir les premiers principes dans une substance nécessaire et immuable, parce qu'il n'y a qu'une substance immuable et nécessaire capable de contenir une vérité absolue. Si les objets matériels étaient des réalités infinies , ils se confondraient avec l'être divin , et nous ne pourrions les contempler que dans son essence ; mais ils sont particuliers, contingents, corruptibles; il n'est donc pas étonnant que l'esprit les aperçoive ailleurs que dans Tintelligence divine, quand bien même il puiserait la connaissance de quelques vérités à cette source ineffable.
L'explication qu' Amauld substitue à la théorie de
xxxvj INTRODUCTION.
Huyghens et du P. Lami est assez embarrassée. Il attribue incontestablement à 1 ame la faculté de concevoir par elle-même les idées absolues; mais en outre , on pourrait conclure de quelques-imes de ses paroles, qu'il considère ces idées comme un produit de labstraction comparative*. Si telle était l'opinion d'Arnauld , il aurait commis une des méprises les plus graves où la science de l'esprit humain puisse tomber. Sans doute le travail de l'intelligence sur les perceptions élémentaires est une source féconde de jugements ; mais il n'explique pas la connais-
(t) « Frustra recurrimus ad Terilatem xternam quœ supra mentes nostras est, si in ipsa mente nostra reperimus quidquid necessarium est ut vera esse judicemus quœ in scientiis apodictive demonstrantur. At rem ira se habere facile perspicitur, si mens nostra in se conversa, quid in se agatiir dum scientias acquirimus, sedulo investigare Toluerit. 1» Etenim in se ipsa animadvertet multarum rerum perceptiones sive ideas, undeeumque illas habuerit... 2^^ Animadvertit praeterea, in se esse virtutem ideas iUas sive perceptiones inter se comparandi et dijudicandi an una alleram exciudat vel includat... 3° Aliam virtutem quae ad illam accedit, in se reperiet, nempe dijudicandi an una idea aliam includat, per comparationem tertiae cum utraque... Tïihil est ex istis omnibus quod ad mentem nostram non pertineat, nihil quod fingi possit in Dec tantum esse, et esse œternum, ut Deus est œternus. Atqui bis tantum suppositis, facile intelligimus quomodo mens bumana scientias apodicticas, quasi est geometria, aritbmet ica sibi comparare possit. Totœ enim constant definitionibus et demonstra tionibus. Definitiones excitant in mente nostra ideae terminorum qui ad illas scientias pertinent. Axiomata... sunt judicia quœ meus nostra format ope cognoscitivaB virtut's quam a Deo habet, ila clara ut omnibus in confesso sil tupponi posse ut per se nota ; quia ut mens nostra illis sine dubitatione assentiatur opus tantum habet ut attendat adideas claraset sim" plices, quas in se reperit, in quarum connexione iila judicia efformatasunti ad se, verbi gratia, conversa esse nequit ut cogitantem actu, quin se simul appréhendât ut existentem. Quîe autem veritas ibi creata et quae in mente luca sit , non supra meam. Ideae in mente mea sunt ; connexio illarum a ment« mea fit, ut et assensus quo illi connexioni adhœret. » Disserta ùi' v«r^, ^rt. V,n, p, t34. Cf. fiè^Us du bon sens , ibid, p, 201 et suivantes,
INTRODUCTION. xxxvij
sance des premières vérités. Comment ne seraient-elles qu'âne simple combinaison d'éléments particuliers et relatif, puisqu elles sont universelles et absolues, ou Tœuvre de la &culté de raisonner, puisqu'elles forment la base et la condition même du raisonnement 1 Nous nous y élevons par une loi primitive et instinctive de notre nature intellectuelle ; nous ne les créons pas. Toute autre manière de les envisager suppose qu on a altéré leurs caractères, et a des suites également funestes pour la morale , pour la religion et pour la science. Quoi qu'il en soit, et quand bien même Arnauld n aurait pas été infidèle jusqu'à ce point à Descartes, à ses propres opinions et à la raison, sa théorie , expression pure et simple d'un fait, se réduirait à constater que certaines vérités nous sont connues indépendamment de l'expérience; elle ne montrerait pas comment nous les connaissons.
Le débat de l'origine des idées est ce qui marque le mieux la place d' Arnauld comme métaphysicien ; aussi avons -nous dû l'exposer avec quelque détail; nous passerons plus rapidement sur la controverse relative au Traité de la Nature et de la Grâce, qui ne touche à la philosophie que par une de ses faces.
Malebranche avait entrepris la solution d'un problème qui n'intéresse pas moins la foi que la raison, l'origine du mal , et comme si une question aussi vaste , envisagée sous un seul côté , ne pouvait suffire à l'activité de sa féconde intelligence , il ne s'était pas borné aux difficultés
Abhâox«d. c
xxxviij INTRODUCTION,
de Tordre naturel . mais avait voulu également pénétrer les mystères de la Prédestination et de la Grâce. L'idée fondamentale du système qu'il proposa, est que les volontés d'un être doivent en général ressembler à sa nature, inconstantes, capricieuses, quand sa nature est flottante , mobile et passionnée ; fixes et régulières, si elle est immuable. Dieu avait à choisir dans la création et la consejrvation du monde entre des moyens simples , féconds , généraux , uniformes , et des voies composées , stériles, particulières, déréglées. Les premières marquant sagesse , bonté , constance , immutabilité , il a dû les préférer aux secondes qui marquent dé&ut d'intelligence et légèreté d'esprit. A ne considérer que la puissance , il aurait pu assurément produire un autre monde plus parfait que celui que nous habitons , ou même dans lequel le mal n'aurait pas pénétré ; mais il aurait fallu qu'il changeât la simplicité de ses voies : qu'il réglât toutes choses par des volontés particulières , et son infinie sagesse ne le perme.ttait pas. Les apparentes irrégularités de la création, ces calamités qui nous afSigent et ces désordres qui nous indignent, ne forment donc pas un sujet légitime d'accusation contre la Providence ; il convient plutôt d y voir un des éléments de l'ordre universel, une pièce qui concourt à la beauté de l'ensemble, et, pour tout dire, un résultat inévitable de ces lois fixes que Dieu a établies parce qu'il s'aime , et qu'il n'agit au dehors que pour se procurer un honneur digne de lui en manifestant ses perfections. Appliquant ces principes à la théologie , Malebranche imaginait, pour rendre compte du sort des réprouvés, que la distribution de la grâce eait assujettie à
INTRODUCTION. xxxix
une loi générale qui ne permettait pas que tous les hommes y participassent dans l'étendue de leurs besoins. Cette loi générale consiste en effet dans les désirs de l'âme humaine de Jésus-Christ, cause occasionnelle de la distribution de la grâce. Dieu raccorderait à tous les hommes si la cause occasionnelle l'y déterminait ; mais la science de l'âme humaine du Rédempteur ayant des bornes qui ne lui permettent pas de penser à chacun de nous, aussi souvent que nousaurions besoin de son secours, il en résulte que tous les hommes ne participent pas à se& mérites, ou n'y participent point assez pour être sauvés ^ Le système de Malebranche fut accueilli avec défaveur par l'Éghse , qui le jugea nouveau et dangereux. Pressé de le combattre par plusieurs de ses amis , et, dit-on , par Bossuet*, Arnauld engagea la lutte en 1884 par une
(1) Traité de la Nature et de la Grâce ^ passim.
(2)VojrezunelettredeBossuetadresséeàM.deNeei'cassel,arclievéqued'[Jtrecht, en datedu 22 juin 1663 : « Accepi à vestris, nt credo regionibus , tuni alios multos viri omni eruditione prsBstanlû libros, lum eliam eum cui li* tuius est : De 'veris ac falsis Ideis , quo libro gaudeo vehemenlissime confutatum auctorem eum qui Tractatum dénatura et gratta ^ gallicoidiomate, mequidem oiaxime redamante, publicare non cessât. Hujus ego auctoris detectos paralogismos de ideis aliisque rébus buie argumenlo conjunctis, eo magis laetor, quod ea viam parent ad evertendum omni falsitate repletum libellmn de NaturaetGratia. Atque equidem opto quam primuni edi ac perienire ad nos buius tractatus promissam confutationem ; neque tantum ejus partis quâ de^atia Cbristi tam falsa, tam insana, tam nova, tam exiiiosa dicuntur, sed vel maxime ejus quà de ipsa Cbristi persona, sanctsque ejus animœ ecdesiaeque suœ structurie încumbenlis ecientia , tam indigna proferuntur ; quœ mibi legenti borrori fuisse isti etiam auctori candide, ut oportebat, declaralum a me est. Atque omnino faleor enisum esse me omni ope, ne tam infanda ederentur, quœ tamen quoniam, nobis iuvitis, uodique eruperunt, valide confutari a se ecclesiœ esi , ipsaque argumentandi arte qua pollere is auctor pntatur, everli perspicue; quemad^
x\ INTRODUCTION,
dissertation sur les Miracles de V ancienne loi, suivie en 1685 d'une réplique en forme de lettre , et du premier volume des Réflexi<ms sur le nmiveau système de la Nature et de la Grâce , dont la fin vit le jour quelques mois plus tard*. La partie philosophique de cet ouvrage, la seule qui doive ici nous occuper, ne roule que sur une question : Est41 vrai que Dieu gouverne le monde par des lois générales qui réclament l'intervention des décrets particuliers! Amauld interroge l'histoire , les théologiens les plus accrédités, les philosophes, le vulgaire; il analyse la notion de la Providence ; et éclairé ainsi des lumières que lui fournissent la raison , lautorité et le sens commun , il établit contre Malebranche les quatre points suivants : le premier, que Tidée de l'être parfidt n'implique pas nécessairement qu'il ne doive agir que par des volontés générales et par les voies les plus simples; le second, que loin de suivre dans la création du monde les voies les plus simples , Dieu a produit une infinité de choses par des volontés particulières sans que des causes occasionnelles aient déterminé ses volontés générales ; troisièmement , que Dieu ne fait rien par des volontés générales , qu'il ne le fasse en même temps par des volontés particulières; quatrièmement enfin, que la trace des volontés
roodum illa de Ideis eversa plane simt, nuUoqu^am loco coiisisiere posse apud cordatos videntur. Cœteras validi confutatoris Incubraltones, mirum ÎD modiim ecclesiae profuturas, quam latissime pervulgari opto ; mihique ^ratulor defcnsuixi quoque esse me ab eo viro qui tanto studio, tamque indefessa 0|)era defendat ec< lesiam. » OEuvres compl. de Bossuet, édit. de Versailles, I. XXXVn, p. 282. Voyez une autre lettre de Bossuet à un diseiple de Malebranche, en date du 21 mai IC87. OEuv. compl., ihid., p. 372. (!) OEuvres compl., t. XXXVIII et XXXIX.
INTRODUCTION. xlj
particulières se retrouve dans la eonchiite même de rhomme , et en générd dans tous les événements qui dépendent de la liberté ^
Amauld, nous prions quon le remarque, ne conteste pas à Malebranche que la puissance divine ne soit limitée par ses autres perfections, et que, pouvant, à parler d'une manière absolue, toutes choses , Dieu ne puisse vouloir, Dieu n ordonne , Dieu ne produise que les choses conformes à sa bonté , à sa justice , à son infinie et parfaite sagesse^. Il se sépare en cela de Descartes qui avait considéré les vérités métaphysiques, et à plus forte raison les lois de la nature, comme Texpression d'un décret arbitraire de la divinité, et se rapproche de saint Thomas et de Leibnitz. Peut-être aurait-il trouvé que Timmortel auteur de la Théodicée poussait trop loin son principe , enchaînait par des liens trop étroits , trop inflexibles , la liberté de la cause première , et surtout le libre arbitre de lliomme : mais certainement, il aurait souscrit à ces fortes et profondes paroles du docteur angélique : ^ La Tolonté suit lentendement. — La volonté de Dieu a un rapport nécessaire avec sa bonté qui en est l'objet , et qu'elle est nécessitée de vouloir. — Dieu agit d'après la sagesse : ce qui exclut l'erreur de ceux qui croient que toutes choses dépendent de la volonté divine, considérée à part de toute raison 3. «
(1) Réfl. sur le nouv. syst» de la Nature et de la Grâce ^ liv. I. chap. i. œuv.Gomp., t. XXX[X, p. 185.
(2) Ibid., liv. I, chap. m, C«uv. comp., t. XXXIX , p. 209.
(3) « VoluntasiDtellectumsequitur. Samma^ ï, qiiaest. 19, art. 1 . — Voluntas divina necessariam habiludinem habet ad botiitatem sua m quae et^ proprium ejus objcctiim. Undc bonilalcm suam ex necessilale vult.
xlij INTRODUCTION.
Arnauld ne conteste pas davantage à Malebmnche que Dieu ne gouverne le monde par des règles fixes et générales; mais la préférence accordée aux voies générales est-elle exclusive de toute autre voiel Le maintien du cours habituel des choses importe-t-il à ce point à la majesté de 1 être des êtres qu'il ne puisse l'intervertir ? La Providence, sans violer même les règles qu elle s'est imposées, ne peut -elle tirer d'une cause ordinaire un effet nouveau et inattendu , et se servant des lois de la nature pour des fins déterminées, frapper ainsi ces grands coups dont le contre -coup porte si loin! Arnauld juge téméraire de le prétendre et d'imposer cette limite à l'intervention de la Divinité dans les ailaires du monde. » Ce «* n'est pas assez, disait-il, de faire agir Dieu, il faut le faire *« agir en Dieu.Cen'est pas assez de dire qu'il est l'agent uni- ** vérsel et unique qui fait tout dans les esprits aussi bien » que dans les corps; il faut ajouter, pour avoir la véritable
- idée de la Providence divine, qu'il ne fait rien, surtout «* dans les choses humaines, que comme en étant le sou- •* verain modérateur, et ayant dans tout ce qu'il fait des •< fins dignes de lui, de sa miséricorde et de sa justice^. <»
- " Ni la foi ni la vraie raison , continuait Arnauld, ne « nous permettent de douter que tout n'entre généralement "^dahs l'ordre de la Providence, les choses corruptibles
- aussi bien que les incorruptibles, celles qui paraissent les
Ibid.y art. 3. — Deusper suam sapientiam agit. Per hoccxcludilur qiioriimdam error qui dicebant omma ex simplici divina voluntate pendere absque aliqua voluntate. >» Contra GentileSy lib. H, chap. xxiv.
(I) Bé/l, sur le nouv, syst.(ie la Nature et de la Gràce^ liv. I, ch. xiii, p. 279.
INTRODUCTION. xliij
« plus viles aussi bien que les plus nobles; les particulières » que les philosophes appellent individus , aussi bien que •* les genres et les espèces ; les événements humains qui H dépendent du libre arbitre aussi bien que les choses où
- les agents libres n'ont point de part* » — « Une infi-
X nitéd accidents, àneconsidérerqueleschoses prochaines, » paraissent n être que des suites des lois générales de la
- nature , telles que sont les famines , les pestes, les nau- « fipages : mais la religion nous apprend que Dieu y peut « contribuer et y contribue en effet, en mille manières qui « nous sont cachées*. »•
Poussé avec vigueur par son adversaire, Malebranche soutint qu on ne 1 avait pas compris, et que jamais il n'avait songé à nier que Dieu agit par des volontés particulières toutes les fois que Tordre le demande » ; de sorte qu'à la suite de cette controverse, deux points parurent également hors de discussion, lun, que le monde est gouverné par des lois générales : Vautre, que ces lois laissent une grande latitude à l'action de la Providence, le premier n'étant pas contesté d'Amauld, ni le second de Malebranche. Ce moyen terme entre deux systèmes opposés est en effet la seule opinion acceptable. Celui-là fermerait les yeux à la lumière qui ne verrait pas que des lois uniformes régissent le monde, et le monde physique, et le monde moral, et les phénomènes naturels , et les déterminations de la liberté humaine , puisque toute résolution a un motif, et que des motifs semblables, dans des circonstances pareilles, entrai-
(1) lùid., ibîd,, p. 381. (2) Ibld,, cli. vu, p. 177. (3) Lettres du P. Malebranche dans lesquelles il répond aux Réflexions physique» et tltéohgiquej de M, Ârnauld^ ch. i, §11..
xliv INTRODUCTION,
neront toujours la volonté dans la même direction. Mai» d une autre part si Dieu ne poursuivait dans les événements^ particuliers que les conséquences des volontés générales, il est trop évident que Dieu serait aussi étranger aux affaires d'ici-bas, quele législateur peut 1 être à la condamnation d'un criminel prononcée par le juge. La saine philosophie concède à la divine Providence une peu! moins éloignée dans le gouvernement du monde , et tout en reconnaissant la régularité qui préside à la marche de l'univers, elle proclame que Dieu veille aux derniers détails de son œuvre comme à Ja conservation de l'ensemble, et que s'il rapporte chacune des fins déterminées aune fin universelle qui est Tordre , il n'établit l'ordre et ne le maintient que par l'accomplissement de ces fins spéciales qui en constituent les éléments. Là se trouve l'unique et solide raison du culte public et privé. Sous l'inflexible joug des lois générales, les sacrifices et la prière , ces pratiques saintes , répandues chez tous les peuples, ne seraient qu'un absurde préjugé; mais elles s'imposent comme un devoir rigoureux aux individus et aux nations, s'il est vrai que l'homme reçoit directement de la bonté infinie tout ce qu'il possède et tout ce qu'il est. On peut objecter, nous le savons, qu'une pareille théorie de la Providence, abaissant Dieu au niveau des rois de la terre, est entachée d'anthropomorphisme ; mais cette objection nous touche infiniment peu. La nature divine, quelques efforts qu'on se puisse donner afin d'en pénétrer laprofondeur.neserajamaispourl'intelligence que la nature humaine dégagée de ses misères, et possédant à un degré infini toutes ses perfections, par cet excellent motif que le raisonnement, comme on l'a dit, doit avoir son point
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d appui sur cette terre et dans la conscience. Si vous enlevez à Dieu tous les attributs humains, la liberté, la justice, la bonté, la miséricorde , Tintelligence , que vous reste-t-il! Une abstraction sans vie , un mot privé de sens , je ne sais quelle vague forme de Têtre, qui ressemble au Dieu que rhumanité adore et que la raison des philosophes de tous les âges a reconnu, à peu près autant que le néant ressemble à l'existence. Il ne faut donc pas craindre de répéter ces admirables paroles qu' Arnauld empruntait à Bossuet, et qui satisfont à la fois Fesprit et le cœur de Thomme : <* Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les « royaumes. Il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient » les passions, tantôt il leur lâche la bride ; et par là il remue « tout le genre humain. Veutr-il faire des conquérants! Il » fait marcher répouvante devant eux» et il inspire à eux et u à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut^il faire des -législateurs! U leur fait prévenir les maux qui menacent ** les- états, et poser les fondements de la tranquillité publi- *- que. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par -quelque endroit; il Téclaire, il étend ses vues, et puis il « Vabandonne à ses ignorances ; il laveugle, il la précipite, " il la confond par eUe-même : elle s enveloppe , elle s'em- •• barrasse dans ses propres subtilités et ses précautions « lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redou- » tables jugements selon les règles de sa justice toujours •* infaillible. C est lui qui prépare les effets dans les causes - les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le •• contre-coup porte si loin *. «
(I) Discourt sur l'histoire universelle^ II le Partie.
xlvj INTRODUCTION.
Nous avons achevé de parcourir la série des travaux philosophiques d'Amauld, travaux qui ne furent qu'un accident presque inaperçu dans sa vie, et qui, par une singulière vicissitude, formeront peut-être son principal titre aux yeux de la postérité. Malgré les lacunes de notre exposition, elle peut servir à apprécier le génie de cet homme célèbre, dont la renommée balança un instant la gloire des personnages les plus illustres du siècle de Louis XIV. La nature lui avait refusé lesprit d'invention, et il n a produit aucune de ces idées fécondes qui éclairent toute une époque, et renouvellent la face entière de la philosophie. Il possédait moins encore , si on peut le dire, cette vive abondance de pensées hardies, ou cette rigueur inflexible qui , d une ancienne opinion méditée fortement, fait sortir des opinions nouvelles, et sur une base empruntée construit un système original. Cependant , on ne saurait le placer parmi les esprits timides, qui ne font que suivre un sentier battu , et dont le rôle consiste à interpréter fidèlement la doctrine du maître. Inférieur par l'originalité à Descartes et Leibnitz, à Spinosaet à Malebranche , il surpasse indubitablement Rohault , Régis et Clerselier. Le trait le plus saillant de son caractère semble avoir été la justesse , l'exactitude , le bon sens qu'il possédait à ce degré où le bon sens devient le génie quand il s'allie, comme chez Bossuet, à la majesté. Aucun philosophe n'a parlé plus vivement contre les préjugés, et aucun n'a mieux su éviter les déplorables aberrations où le mépris des croyances populaires entraînait
INTRODUCTION. xlvij
alors les meilleures intelligences. On a moins à lui reprocher des paradoxes que des ignorances , pour ainsi dire volontaires, et lorsqu'il échoua, ce fut plutôt par excès de prudence que par témérité. Les services qu'il a rendus à l'esprit humain peuvent se résumer en peu de mots : théologien de profession , philosophe par circonstance , il a maintenu avec une égale énergie les droits de la raison et ceux de la foi : par un ouvrage qui est un chef d'œuvre, Y Art de penser, il a porté à la scolastique un dernier coup dont elle ne s'est pas relevée : dans son livre des Vraies et des Fausses Idées , il a fait justice d'une vieille hypothèse , féconde en erreur : dans ses Réflexixms sur le système de la Nature et de la Grâce , il a contribué à éclaircir un des points les plus difficiles de la métaphysique. Si ofi réfléchit maintenant que la philosophie n'était pas son étude habituelle ; que les traités qu'il y a consacrés ne forment qu'une partie imperceptible de ses œuvres; enfin, qu'il a écrit ses innombrables ouvrages , non pas dans le silence d'une paisible retraite , avec le calme si nécessaire à la méditation., mais au milieu des inquiétudes de la persécution et de l'exil , loin de sa famille et de ses amis , et quelquefois ne sachant pas la veille où il reposerait le lendemain, on ne s'étonnera pas que ses contemporains, admirant les ressources inépuisables de son génie et de son courage , l'aient nommé le Grand Amauld.
FIN DE l'introduction. '