PREMIÈRE PARTIE
nous nous imaginons dans le feu tout-à-fait semblable à ce que nous sentons; pour éviter cette ambiguïté, je puis me servir du nom de chaleur, en l'appliquant à Tune de ces idées, et le détachant de rautre; comme si je dis : J'appelle chaleur le sentiment que j ai quand je m'approche du feu, et donnant à la cause de ce sentiment, ou un nom tout-à-fait différent, comme serait celui d ardeur, ou ce même nom, avec quelque addition qui le détermme et qui le distingue de chaleur prise pour le sentiment, comme qui dirait la chaleur virtuelle.
La raison de cette observation est que les hommes, ayant une fois attache une idée à un mot, ne s'en défont pas facilement; et ainsi leur ancienne idée revenant toujours, leur fait aisément oublier la nouvelle que vous voulez leur donner en définissant ce mot ; de sorte qu'il serait plus facile de les accoutumer à un mot qm ne signifierait rien du tout, comme qui dirait : J'appelle bara une figure terminée par trois lignes, que de les accoutumer à dépouiller le mot de parallélogramme de l'idée d'une figure dont les cotes opposés sont parallèles, pour lui faire signifier une figure dont les côtes ne peuvent être parallèles.
C'est un défaut dans .lequel sont tombés tous les chimistes, qui ont pris plaisir de changer les noms à la plupart des choses dont lis parlent, sans aucune utilité, et de leur en donner qui signifient deja d autres choses qui n'ont nul véritable rapport avec les nouvelles idées auxquelles ils les lient. Ce qui donne môme lieu à quelques-uns de faire des raisonnements ridicules, comme est celui d une personne qui, s'imaginant que la peste était un mal saturnien, prétendait qu'on avait guéri des pestiférés en leur pendant au col un morceau de plomb, que les chimistes appellent Saturne, sur lequel on avait gravé un jour de samedi, qui porte aussi le nom de Saturne, la figure dont les astronomes se servent pour marquer cette planète; comme si des rapports arbitraires et sans raison entre le plomb et la planète de Saturne, et entre cette même planète et le jour du samedi, et la petite marque dont on la désigne, pouvaient avoir des effets réels, et guérir effectivement des maladies.
Mais ce qu'il y a de plus insupportable dans ce langage des chimistes, est la profanation qu'ils font des plus sacrés mystères de la religion pour servir de voile à leurs prétendus secrets, jusque-là même qu'il y en a qui ont passé jusqu'à ce point d'impiété, que d'appliquer ce que l'Écriture dit des vrais chrétiens, qu'ils sont la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple que Dieu s'est acquis, et qu'il a appelé des ténèbres à son admirable lumière,
d8 LOGIQUE.
à la chimérique confrérie des Rosecroix^, qui sont, selon eux, des sages qui sont parvenus à l'immortalité bienheureuse, ayant trouvé le moyen, par la pierre philosophale, de fixer leur âme dans leur corps, d'autant, disent-ils, qu'il n'y a point de corps plus fixe et plus incorruptible que l'or. On peut voir ces rêveries et beaucoup d'autres semblables, dans l'examen qu'a fait Gassendi de la philosophie de Flud**, qui font voir qu'il n'y a guère de plus*mauvais caractère d'esprit, que celui de ces écrivains énigmatiques qui s'imaginent que les pensées les moins solides, pour ne pas dire les plus fausses et les plus impies, passeront pour de grands mystères, étant revêtues des manières de parler inintelligibles au commun des hommes.