‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 81 sur 257 · DES EXCLUSIVES · texte numérisé non relu

DES EXCLUSIVES

On appelle exclusives, celles qui marquent qu'un attribut convient à un sujet, et qu'il ne convient qu'à ce seul sujet, ce qui est marquer qu'il ne convient pas à d'autres ; d'où il s'ensuit qu'elles enferment deux jugements différents, et que par conséquent elles sont composées dans le sens. C'est ce qu'on exprime par le mot seul, ou autre semblable, ou en français, il n*y a. Il n'y a que Dieu seul aimable pour lui-même.

Deus toluê fruendus, rdiqua utenda.

C'est-à-dire, nous devons aimer Dieu pour lui-même, et n'aimer les autres choses que pour Dieu.

Quas dederis solas semper habébis opes.

Les seules richesses qui vous demeureront toujours, seront celles que vous aurez données libéralement.

NobilUas sola est atque unica virtus.

La vertu fait la noblesse, et toute autre chose ne rend point vraiment noble.

Hoc unum scio quod nihiX scio, disaient les AcadéiQiciens,

Il est certain qu'il n'y a rien de certain, et il n'y a qu'obscurité et incertitude en toute autre chose.

Lucain, parlant des Druides, fait cette proposition disjoncti ve composée de deux exclusives,

SoHs nosse deos, et cœli num ina vobis, Aut solis nescire datum est^.

Ou vous connaissez les dieux, quoique tous les autres les ignorent; Ou vous les ignorez quoique tous les autres les connaissent.

Ces propositions se contredisent en trois manières ; car, 1° on peut nier que ce qui est dit convenir à un seul sujet, lui convienne en aucune sorte.

2° On peut soutenir que cela convient à autre chose,

3° On peut soutenir l'un et l'autre.

Ainsi, contre cette sentence, la seule vertu est la vraie noblesse, on peut dire :

1° Que la seule vertu ne rend point noble.

2° Que la naissance rend noble aussi bien que la vertu.

3" Que la naissance rend noble, et non la vertu.

Ainsi cette maxime des Académiciens, que cela est certain quHl n'y a rien de certain, était contredite différemment par les dogmatiques et par les Pyrrhoniens ; car les dogmatiques la combattaient, en soutenant que cela était doublement faux , parce qu'il y avait beaucoup de choses que nous connaissions très certainement ; et qu'ainsi il n'était point vrai que nous fussions certains de ne rien savoir; et les Pyrrhoniens disaient aussi que cela était faux, par une raison contraire, qui est que tout était tellement incertain qu'il était même incertain s'il n'y avait rien de certain.

C'est pourquoi il y a un défaut de jugement dans ce que Lucain dit des Druides, parce qu'il n'y a point de nécessité que les seuls I^ruides fussent dans la vérité au regard des dieux, ou qu'eux seuls fussent dans l'erreur ; car, pouvant y avoir diverses erreurs touchant la nature de Dieu, il pouvait fort bien se faire que, quoique les Druides eussent des pensées, touchant la nature de Dieu, différentes de celles des autres nations, ils ne fussent pas moins dans l'erreur que les autres nations.

Ce qui est ici de plus remarquable, est qu'il y a souvent de ces propositions qui sont exclusives dans le sens, quoique l'exclusion

Ht LOGIQUE.

ne soit pas exprimée : ainsi ce vers de Virgile, oii t'éxeloàion est marquée,

Vna êalUê vlctis nullam sperare êaluiem,

a été traduit heureusement par ce vers français, dans lequel l'exclusion est sous-entendue :

Le salut des vaincus est de n*«n point attendre.

Néanmoins il est bien plus ordinaire en latin qu'en français de sous-entendre les exclusions : de sorte qu'il y a souvent des passages qu'on ne peut traduire dans toute leur force, saps en faire des propositions exclusives, quoique en latin l'exclusion n'y soit pas marquée.

Ainsi, 2. Cor. 10. 17. Qui gloriatur, in Domino glorietur, doit être traduit : que celui qui se glorifie, ne se glorifie qu'au Seigneur.

Galat. 6. 8. Quœ seminaverit homo, hœc et metet : l'homme ne recueillera que ce qu'il aura semé.

Ephes. 4. 5. Unus Dominus, una fides, unum baptisma : il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptême.

Matth. 5. 46, Si diligitis eos qui vos diligunt , quam mercedem hahehitis ! Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en mériterez-vous?

Sénèque dans la Troade : Nulliis habet spet Troja, si taies habet : si Troie n'a que cette espérance, elle n'en a point; comme s'il y avait, si taniùm taies habet.

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