‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 89 sur 257 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

qui a été faite dans des ouvrages plus considérables que celui-ci, mais qui, appartenant à la logique, peut trouver ici sa place.

C'est que, lorsque deux ou plusieurs choses qui ont quelque ressemblance se succèdent l'une à l'autre dans le même lieu, et principalement quand il n'y paraît pas de différence sensible, quoique les hommes puissent les distinguer en parlant métaphysiquement, ils ne les distinguent pas néanmoins dans leurs discours ordinaires ; mais les réunissant sous une idée commune qui n'en fait pas voir la différence et qui ne marque que ce qu'ils ont de commun, ils en parlent comme si c'était une même chose.

C'est ainsi que, quoique nous changions d'air à tout moment, nous regardons néanmoins l'air qui nous environne comme étant toujours le même, et nous disons que de froid il est devenu chaud comme si c'était le même ; au lieu que souvent cet air, que nous sentons froid , n'est pas le même que celui que nous trouvions chaud.

Cette eau, disons-nous aussi en parlant d'une rivière, était trouble il y a deux jours, et la voilà claire comme du cristal : cependant combien s'en faut-il que ce soit la même eau ! In idem flumen bis non descendimus, dit Sénèque, manet idem fluminis nomen, aqua transmissa est^. "

Nous considérons le corps des animaux, et nous en parlons comme étant toujours le même, quoique nous ne soyons pas assurés qu'au bout de quelques années il reste aucune partie de la première matière qui le composait ; et non-seulement nous en parlons comme d'un même corps sans y faire réflexion, mais nous le faisons aussi lorsque nous y faisons une réflexion expresse. Car le langage ordinaire permet de dire : le corps de cet animal était composé, il y a dix ans, de certaines parties de matière, et maintenant il est composé départies toutes différentes s*. Il semble qu'il y ait de la contradiction dans ce discours ; car si les parties sont toutes différentes, ce n'est donc pas le même corps : il est vrai ; mais on en parle néanmoins comme d'un même corps ; et ce qui rend ces propositions véritables, c'est que le même terme est pris pour différents sujets dans cette différente application.

Auguste disait de la ville de Rome qu'il l'avait trouvée de brique, et qu'il la laissait de marbre. On dit de même d'une ville, d'une maison, d'une église, qu'elle a été ruinée en un tel temps, et rétablie en un autre temps. Quelle est donc cette Rome qui est tantôt de brique et tantôt de marbre? quelles sont ces villes, ces maisons, ces églises qui sont ruinçes en un temps et rétablies en

un autre? Cette Rome, qui était de brique, était-elle la même que Rome de marbre? Non; mais l'esprit ne laisse pas de se former une certaine idée confuse de Rome à qui il attribue ces deux qualités, d'être de brique en un temps et de marbre en un autre ; et quand il en fait ensuite des propositions, et quUl dit, par exemple, que R<yme, qui avait été de brique avant Auguste, était de marbre quand il mourut, le mot de Rom>e, qui ne parait qu'un sujet, en marque néanmoins deux réellement distincts, mais réunis sous une idée confuse de Rome, qui fait que l'esprit ne s'aperçoit pas de la distinction de ces sujets.

( C'est par là qu'on a éclairci, dans le livre dont on a emprunté cette remarque î^, l'embarras affecté que les ministres se plaisent à trouver dans cette proposition, ceci est mon corps, que personne n'y trouvera en suivant les lumières du sens commun. Car, comme on ne dira jamais que c'était une proposition fort embarrassée et fort difficile à entendre que de dire d'une église qui aurait été brûlée et rebâtie : cette église fut brûlée il y a dix ans, et elle a été rebâtie depuis un an ; de môme, on ne saurait dire raisonnablement qu'il y ait aucune difficulté à entendre cette proposition : ced, qui est du pain dans ce moments, est mxm corps dans cet autre moment. Il est vrai que ce n'est pas le même ceci dans ces différents moments, comme l'église brûlée et l'église rebâtie ne sont pas réellement la môme église ; mais l'esprit, concevant et le pain et le corps de Jésus-Christ sous une idée commune d'objet présent qu'il exprime par ceci, attribue à cet objet réellement double, et qui n'est un que d'une unité de confusion, d'être pain en un certain moment et d'être le corps de Jésus-Christ en un autre ; de même qu'ayant formé de cette église brûlée et de cette église rebâtie une idée commune d'église, il donne à cette idée confuse deux attributs qui ne peuvent convenir au même sujet.

Il s'ensuit de là qu'il n'y a aucune difficulté dans cette proposition, ced est mon corps, prise au sens des catholiques, puisqu'elle n'est que l'abrégé de cette autre proposition parfaitement claire, ceci, qui est pain dnns ce moment-ci, est mon corps dans cet autre moment; et que l'esprit supplée tout ce qui n'est pas exprimé. Car, comme nous avons remarqué à la fin de la première partie, quand on se sert du pronom démonstratif hoc, pour marquer quelque chose exposé aux sens, l'idée formée précisément par le pronom demeurant confuse, l'esprit y ajoute des idées claires et distinctes tirées des sens par forme de proposition incidente. Ainsi, Jésus- Christ prononçant le mot de ced, l'esprit des apôtres y ajoutait

Page 1