‹ Œuvres philosophiques d' Arnauld, comprenant les Objections contre les Méditations de Descartes, La logique de Port-Royal, le traité Des vraies et des fausses idées et des notes et une introductionChapitre 97 sur 257 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

n'y aurait-il rien de surprenant, car l'alliance porte Pidée du signe sur la chose à laquelle elle est jointe : et ainsi, comme celui qui écoute une proposition conçoit l'attribut et les qualités de l'attribut avant qu'il en fasse l'union avec le sujet, on peut supposer que celui qui entend cette proposition, la Circoncision est Valliance, est suffisamment préparé à concevoir que la Circoncision n'est alliance qu'en signe, le mot ô^alliance lui ayant donné lieu de former cette idée, non avant qu'il soit prononcé, mais avant qu'il fût joint dans son esprit avec le mot de Circoncision.

J'ai dit que l'on pourrait croire que les choses qui exigent, par une convenance de raison, d'être marquées par des signes, seraient une exception de la règle établie, qui demande une préparation précédente qui fasse regarder le signe comme signe, afin qu'on en puisse affirmer la chose signifiée, parce que l'on pourrait croire aussi le contraire : car 1° cette proposition, la Circoncision est Valliance, n'est point dans l'Écriture, qui porte seulement ; Voici Vailiance que vous observerez entre vous, votre postérité et moi : Tout mâle parmi vous sera circoncis^. Or, il n'est pas dit dans ces paroles que la Circoncision soit l'alliance ; mais la Circoncision y est commandée comme condition de l'alliance. Il est vrai que Dieu exigeait cette condition, afin que la Circoncision fût signe de l'alliance, comme il est porté dans le verset suivant : Ut sit in signum fœderis; mais afin qu'elle fût signe il en fallait commander l'observation, et la faire condition de l'alliance, et c'est ce qui est contenu dans le verset précédent.

2* Ces paroles de saint Luc : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang ®, que l'on allègue aussi, ont encore moins d'évidence pour confirmer cette exception ; car, en traduisant littéralement, il y a dans saint Luc : Ce calice est le nouveau testament en mon sang. Or, comme le mot de testament ne signifie pas seulement la dernière volonté du testateur, mais encore plus proprement l'instrument qui la marque, il n'y a point de figure à appeler le calice du sang de Jésus-Christ, testament, puisque c'est proprement la marque, le gage et le signe de la dernière volonté de Jésus- Christ, l'instrument de la nouvelle alliance.

Quoi qu'il en soit, cette exception étant douteuse d'une part, et étant très rare de l'autre, et y ayant très peu de choses qui exigent d'elles-mêmes d'être marquées par des signes, elles n'empêchent pas l'usage et l'application de la règle à l'égard de toutes les autres choses qui n'ont pas cette qualité , et que les hommes n'ont point accoutumé de marquer par des signes d'institution. Car il faut se

souvenir de ce principe d'éqaité, que la plupart des règles ayant des exceptions , elles ne laissent pas d'avoir leur force dans les choses qui ne sont point comprises dans l'exception.

C'est par ces principes qu'il faut décider cette importante question, si l'on peut donner à ces paroles, ceci est mon corps, le sens de figure; ou plutôt, c'est par ces principes que toute la terre l'a décidée, toutes les nations du monde s'étant portées naturellement à les prendre au sens de réalité, et à en exclure le sens de figure; car les apôtres ne regardant pas le pain comme un signe, et n'étant point en peine de ce qu'il signifiait, Jésus-Christ n'aurait pu donner aux signes le nom des choses, sans parler contre l'usage de tous les hommes, et sans les tromper : ils pouvaient peut-être regarder ce qui se faisait comme quelque chose de grand ; mais cela ne suffit pas.

Je n'ai plus à remarquer sur le sujet des signes , auxquels l'on donne le nom des choses, sinon qu'il faut extrêmement distinguer entre les expressions où l'on se sert du nom de la chose pour marquer le signe, comme quand on appelle un tableau d'Alexandre du nom d'Alexandre, et celles dans lesquelles le signe étant marqué par son nom propre, ou par un pronom , on en affirme la chose signifiée ; car cette règle, qu'il faut que l'esprit de ceux à qui on parie regarde déjà le signe comme signe , et soit en peine de savoir de quoi il est signe , ne s'entend nullement du premier genre d'expressions , mais seulement du second , où l'on affirme expressément du signe de la chose signifiée ; car on ne se sert de ces expressions que pour apprendre à ceux à qui l'on parle ce que signifie ce signe , et on ne le fait en cette manière que lorsqu'ils sont suffisamment préparés à concevoir que le signe n'est la chose signifiée qu'en signification et en figure.

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