CHAPITRE XXIV
page 473 : « Il faut, dit-il, demeurer d'accord quo*la capa- « cité qu'a l'àme de recevoir différentes modifications est « vraisemblablement plus grande que la capacité qu'elle a « de concevoir; je veux dire que, comme l'esprit ne peut « épuiser ni comprendre toutes les figures dont la matière a est capable, il ne peut aussi comprendre toutes les diffé- « rentes modifications que la puissante main de Dieu peut « produire dans l'âme , quand même il connaîtrait aussi dis^ « tinctement la capacité de Tâme qu'il connaît celle de la « matière : »
On peut tirer de là deux arguments démonstratifs contre sa définition d'une idée claire. Voici le premier :
Notre esprit ne saurait comprendre toutes les figures dont la matière est capable.
Or, cela n'empêche pas que notre esprit ne connaisse la matière par u^ie idée claire.
Il n'est donc point nécessaire , pour connaître un objet par une idée claire , de comprendre toutes les modifications dont il est capable.
Voici le second : Si notre âme se connaissait aussi distinc» tement qu'elle connaît la matière, rien ne pourrait empêcher qu'on ne dît qu'elle se connaît par une idée claire.
Or, quand elle se connaîtrait aussi distinctement qu'elle connaît la matière , elle ne pourrait pas comprendre toutes les modifications que la puissante main de Dieu peut produire en elle.
Ce n'est donc pas une raison qui puisse prouver qu'elle ne se connaît pas par une idée claire, de ce qu'elle ne connaît pas toutes les modifioations dont elle est capable.
Il dit en la page 207 (livre III, iie partie, chapitre?): « que la connaissance que nous avons de notre âme suffit « pour en démontrer l'immortalité , la spiritualité , la liberté, a et quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous a sachions. » Or, il y a contradiction qu'on puisse rien démontrer de ce qu'on ne connaît que confusément et obscu-
rément.^e n'en veux point d'autre preuve que celle que cet auteur nous en donne : car il avouera sans doute que démontrer c'est prouver avec évidence : or, il nous enseigne, livre I", chapitre 2 , « que l'évidence ne consiste que dans « la vue claire et distincte de toutes les parties et de tous les « rapports de l'objet qui sont nécessaires pour en porter un « jugement assuré : » donc on ne peut rien démontrer d'an oljet dont on n'a point une vue daire et distincte; et, par conséquent, si nous n'avions une vue claire et distincte de notre âme , nous n'en pourrions démontrer ni l'immortalité, ni la spiritualité , ni la liberté : or, avoir une vue claire et distincte d'un objet, et connaître un objet par une idée claire, est visiblement la même chose : il n'est donc pas vrai que nous n'ayons point d'idée claire de notre âme.
Enfin , il n'a qu'à faire ce qu'il conseille aux autres , pour trouver cette idée qu'il dit n'avoir pu encore trouver dans lui-même. C'est en la page 42 où il renvoie ses lecteurs à divers livres de saint Augustin , de M. Descartes et de M. de Cordemoy , pour apprendre à bien distinguer les idées de l'âme et du corps. Car ces auteurs , et surtout les deux premiers, soutiennent que nous avons une idée plus claire et plus distincte de notre âme que de notre corps. Pourquoi donc nous y renvoie-t-il , si nous y devons trouver ce qu'il croyait être contraire à la vérité?
Rien n'est plus beau que ce que saint Augustin dit sur cela dans le livre \dela Trinité, chapitre i 0.
« Car, après avoir montré que les philosophes ont eu dite vers sentiments touchant la nature de notre âme , les uns « ayant cm que c'était de l'air, les autres que c'était du feu, « et d'autres ceci et cela; mais qu'ils convenaient que ce « qui était en eux, qu'ils appelaient âme, vivait, se res- « souvenait , concevait diverses choses clairement , voulait, « pensait , savait, jugeait. Voilà de quoi, ditnl, jamais per- « sonne n'a pu douter; car le doute même lui aurait lait « trouver tout cela en lui , puisqu'il se peut dire à lui-méine :