‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 114 sur 159 · CHAPITRE XXYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYI

comme je rai déjà remarqué, est que tout d'un coup il a perdu de vue les idées prises pour des perceptions, et que , sans y prendre garde, il a substitué a ce mot sa notion bizarre û* êtres représentatifs, qu'ils se figure, comme des tableaux et des images, que notre esprit doit envisager avant que de former ses perceptions ; car on peut trouver quelque sens à ce qu'il dit : Que Von ne peut concevoir que l'idée d^un Être infiniment parfait soit quelque chose de créé, en substituant au mot d'idée celui d'être représentatif, étant bien certain qu'il est difficile de concevoir qu'il puisse y avoir un être représentatif distingué de Dieu , qui soit comme un tablefau et une image que notre esprit doive envisager pour se former la perception de l'Être infiniment parfait. C'est tout ce que Ton peut dire pour excuser cette proposition , qui serait assurément fort dangereuse, si on y prenait le mot d'idée dans le même sens au commencement et à la fin de cette période ; car, en le prenant à la fin comme au commencement ^ il faudrait, ou que la perception que nous avons de Dieu ne fût point une modification ou un attribut de notre âme, mais quelque chose d'incréé, ce qui n'est pas concevable , ou que nous n'eussions point de perception de Dieu , ce qui est absolument ruiner la preuve de son existence par l'idée que nous avons de l'infini , bien loin que cela se puisse accorder avec ce qu'on dit ici, que c'en est la plus belle preuve.

Et, en eflet, nous voyons que tous les adversaires de M. Descartes, qui n'ont point voulu demeurer d'accord de la solidité de ses preuves de l'existence de Dieu par l'idée de l'Être parfait, se sont toujours opiniâtres à nier que nous ayons aucune idée de Dieu. C'est une des objections recueillies du gros livre des Instances, de M. Gassendi : Omnes fiomines Dei in se ideam non animadveitere : Qu'il n'est pas vrai que tous les hommes puissent trouver en eux l'idée de Dieu. A quoi M. Descartes répond « qu'en prenant le mot « d'idée, oomme il l'a pris dans ses démonstrations pour la

« perception que nous avons d'un objet, personne ne peot tt nier qu'il n'ait en lui l'idée de Dieu , à moins qu'il ne dise a qu'il n'entend pas ce que veulent dire ces mots : la plus u parfaite de toutes lee choses que nous puissions concevoir; « car c'est ce que tous les hommes entendent par le mot de « Dieu, Or, dire que Ton n'entend pas des mots aussi clairs « que ceux-là , c'est aimer mieux se réduire soi-même aux « dernières extrémités que d'avouer qu'on a eu tort de com- « battre le sentiment d'un autre. A quoi je puis ajouter qu'on « ne peut guère s'imaginer de confession plus impie que « celle d'un homme qui dit qu'il n'a point d'idée de Dieu a dans le sens que j'ai pris ce mot d'idée; car c'est faire « profession de ne le connaître ni par la raison naturelle , ni « par la foi , ni par quelque autre voie que ce soit ; puisque, « si on n'a nulle perception qui réponde à la signification du « mot de Dieu, il n'y a point de différence entre dire qu'on a croit que Dieu est et dire qu'on croit que rien est. »

Et il ajoute au même endroit ce qui peut servir de réponse à ce que dit cet auteur, que rien de créé ne peut représenter VÉtre infini; car c'était une instance de ces mêmes philosophes que nous comprendrions Dieu si nous en avions l'idée. A quoi il répond « que cette objection est sans fondement; a car le mot comprendre marquant quelque limitation, il a est impossible qu'un esprit fini comprenne Dieu qui est « infini ; mais cela n'empêche pas qu'il n'en puisse avoir a l'idée, c'est-à-dire la perception; comme, je puis toudier « une montagne, quoique je ne la puisse pas embrasser. » Et c'est aussi ce que cet auteur reconnaît dans le lieu même que j'examine : « Car il est constant, dit-il, que l'esprit ap6^ a çoit l'infini , quoiqu'il ne le comprenne pas. »

Je ne crois pas que l'auteur même de la Recherche de la Vérité puisse rien trouver de plus plausible pour accorder les diverses choses qu'il dit de l'idée de Dieu , soit en l'ad^ mettant, soit en la niant ; mais j'espère qu'il en concluera lui-môme qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à la no-

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