CHAPITRE XXTII
« Car , quoiqu'elle ne puisse pas arrêter cette impression , « elle peut en un sens la détourner du côté qu'il lui plait, et a causer ainsi tout le dérèglement qui se rencontre dans ses a inclinations. » Et c'est ce qui lui fait dire dans les Avertis^ sements, page 483 : a Si l'on prétend que vouloir différentes « choses, c'est se donner différentes modifications, je de- « meure d'accord qu'en ce sens l'esprit peut se modifier dite versement par l'action que Dieu met en lui. »
Voilà ce qu'il avoue au regard de la volonté et de ses inclinations. Mais au regard des perceptions , il soutient toujours que notre entendement n'agit point , et qu'il ne fait que les recevoir de Dieu. C'est ce qu'il répète encore dans le deuxième Avertissement, page 488 : « Il ne faut pas « croire, dit-il, que l'entendement obéisse à la volonté, en a produisant en lui-même les idées des choses que l'àme a désire ; car l'entendement n'agit point , il ne fait que re- « cevoir la lumière ou les idées de ces choses. »
Je ne prétends pas combattre ce qu'il établit en tous ces endroits touchant l'origine des idées prises pour des perceptions , d'une manière aussi convaincante que je crois avoir détruit ce qu'il enseigne dans ce même livre , touchant la nature des idées prises pour des êtres représentatifs. Car je mets grande différence entre ce que l'on peut trouver à redire en l'un et l'autre de ces deux sortes de sentiments.
Je me contenterai donc de faire voir que l'on ne saurait prouver par aucune bonne raison, que notre âme soit purement passive au regard de toutes ses perceptions , et qu^ii est bien plus vraisemblable qu'elle a reçu de Dieu la faculté de s'en former plusieurs ; et je ne veux employer pour cela que les choses mêmes dont il demeure d'accord.
I. On ne sait pourquoi il semble ne vouloir avouer que conditionnellement ce qu'il ne saurait s'empêcher d'avouer absolument. « Si l'on prétend, dit-il, que vouloir différentes « choses c'est se donner différentes modifications , je de- « meure d'accord qu'en ce sens l'esprit peut se modifier di-
« versement. » Ce siesi fort inutile ; car il demeure d*aecord en ce même lieu que les inclinations de Tâme , c'estrà-dire ses volontés, sont des manières d^étre de Tâme. Et il est sans doute que moddfication est la même chose que manière d*être, n est donc indubitable que si notre âme peut vouloir différentes choses (comme il en convient) en déterminant l'im* pression qu'elle reçoit de Dieu vers le bien général , du côté qu'il lui plaît, elle peut aussi se donner différentes modifications. Et c'est ce qu'il établit aussi absolument, et sans si, dans le premier Éclaircissement , page 479 , en ces termes : c Je réponds que la foi , la raison , et le sentiment intérieur a que j'ai de moi-môme , m'ont obligé de quitter la compa- « raison de l'àme avec la matière où je la quitte. Car je « suis convaincu en toutes manières, que j'ai en moi-même « un principe de mes déterminations ; et j'ai des raisons a pour croire que la matière n'a point de semblable principe. >
Il avoue donc que notre âme se peut donner, et se donne en effet , presque à tout moment, de nouvelles modifications , au regard de ses déterminations et de ses volontés. Et je soutiens que par cet aveu il s'est ôté tout moyen de prouver ce qu'il veut établir en même temps, qu'elle ne se peut donner aucune nouvelle modification au regard de ses perceptions. Car, pourquoi l'âme serait-elle plutôt purement passive au regard de ses perceptions, qu'au regard de ses inclinations:?
Ce ne peut pas être en qualité de créature, comme s'il était impossible qu'une créature eût aucune action , et qu'il fallût absolument que Dieu fît tout , la créature ny contribuant rien que passivement; car, si cela était, notre âme n'étant pas moins créature au regard de ses inclinations qu'au regard de ses perceptions, il faudrait donc qu'elle n'eût aucun pouvoir de se déterminer, ce que cet auteur déclare être contraire à la foi et à la raison , et au sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes.
Ce n'est pas aussi la comparaison de l'âme avec la matière, qui peut obliger à croire que la faculté, qu'a notre
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âme de recevoir différentes idées et dtfiérentes perceptions , doit être entièrement passive, parce que celle qu'a la matière de recevoir différentes ûgures est entièrement passive , et ne renferme aucune action. Car cette comparaison se trouvant fausse , au regard de la faculté qu'a la matière de recevoir aussi différents mouvements , comparée à la faculté qu'a rame d'avoir différentes inclinations , il n'y a nulle nécessité qu'elle soit vraie au regard des figures d'une part , et des perceptions de l'autre. Et il est facile , au contraire, de se servir de cette comparaison pour faire voir que l'âme peut être active au regard de ses perceptions aussi bien qu'au regard de ses inclinations.
Car il faut remarquer que notre âme et la matière sont deux êtres simples ( c'est-à-dire que ce ne sont pas des êtres composés de deux natures différentes, comme est l'homme), et que surtout , au regard de l'âme , les diverses facultés que l'on considère en elle, ne sont point des choses distinctes réellement, mais le même être différemment considéré. Avouer donc que l'âme est active au regard de l'une de ses facultés , qui est la volonté , c'est avouer qu'elle est active absolument et par sa nature ; et ainsi c'est sans raison qu'on la compare avec un être simple tel qu'est la matière , qui est purement passif par sa nature. D'où il s'ensuit qu'on ne peut rien conclure de cette comparaison qui puisse tenir lieu d'aucune preuve raisonnable.
Je puis même ajouter que , si on en pouvait conclure quelque chose , ce serait tout le contraire de ce que dit cet auteur. Car la matière n'est incapable de se donner différentes figures , que parce qu'elle est incapable de se donner différents mouvements , étant bien certain qu'elle se pourrait figurer si elle pouvait se mouvoir; or, les inclinations sont à l'âme , selon cet auteur , ce que les mouvements sont à la matière ; donc , le pouvoir qu'a l'âme de se donner différentes inclinations doit être au moins un argument vraisemblable, qu'elle a aussi le pouvoir de se donner différentes
perceptions ; puisque , si la matière avait le pouvoir de se donner différents mouvements , elle aurait aussi le pouvoir de se donner différentes figures.
IL Je ne vois pas que si ce qu'il y a d'actif dans Fàme ne s'étendait à quelques perceptions aussi bien qu'à ses inclinations, l'auteur de /a Recherche de la Vérité pût expliquer ce qu'il croit nécessaire afin que nous soyons libres. Il ne faut pour cela que l'entendre parler dans le premier chapitre du premier livre, page 6.
(( L'esprit , considéré comme poussé vers le bien en gé- « néral , ne peut déterminer son mouvement vers un bien « particulier (en quoi il fait consister la liberté), si le même « esprit, considéré comme capable d'idée, n'a la connais- « sance de ce bien particulier. Je veux dire, pour me servir (( des termes ordinaires , que la volonté est une puissance « aveugle qui ne peut se porter qu'aux choses que l'entende- (c ment lui représente ; de sorte que la volonté ne peut dé- « terminer diversement l'impression qu'elle a pour le bien , « et toutes ses inclinations naturelles , qu'en commandant à « l'entendement de lui représenter quelque objet particulier. « La force qu'a la volonté de déterminer ses inclinations « renferme donc nécessairement celle de pouvoir porter i'en- « tendement vers les objets qui lui plaisent. »
Il a bien vu qu'il s'ensuivait de là que notre esprit se pouvait donner de nouvelles perceptions , afin qu'il pût agir librement. La preuve en est démonstrative.
Car, selon lui, l'esprit considéré comme poussé vers le bien en général, ne peut déterminer son mouvement vers un bien particulier, en quoi il fait consister sa liberté, que par le pouvoir qu'il a de faire ; en sorte que , comme capable d'idées , c'est-à-dire de perceptions, il ait la connaissance de ce bien particulier qu'il ne connaissait pas auparavant.
Or , il est impossible que notre esprit connaisse un objet qu'il ne connaissait pas auparavant, que par une perception qu'il n'avait pas auparavant.