‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 122 sur 159 · CHAPITRE xxvin. 2/l · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxvin. 2/l

C'est ce qu'il traite dans un de ses Éclaircissements, qui a pour titre : « Qu'il est difficile de prouver qu'il y a des corps, <( et ce que l'on doit penser des preuves que l'on apporte de « leur existence. )>

Il y loue d'abord M. Descartes de ce que, « voulant établir « sa philosophie sur des fondements inébranlables *, il n'a « pas cru pouvoir supposer qu'il y eût des corps , ni devoir « le prouver par des preuves sensibles , quoiqu'elles parais- « sent très-convaincantes au commun des hommes. Apparcm- « ment il savait , aussi bien que nous , qu'il n'y avait qu'à « ouvrir les yeux pqur voir des corps ; et que 1 on pouvait « s'en approcher et les toucher , pour s'assurer si nos yeux (( ne nous trompaient point dans leur rapport. Il connaissait « assez l'esprit do Thomme , pour juger que de semblables « preuves n'eussent pas été rejetées. »

Notre ami aurait pu en demeurer là , et il aurait bien fait; mais il passe bien plus loin ; car il prétend que cela ne se peut démontrer par la raison , lors même qu'on a recours à ce que dit M. Descartes, que Dieu n'est point trompeur, et qu'il le serait s'il nous donnait tant de divers sentiments à l'occasion des corps qui nous environnent , et de celui que nous croyons uni à notre âme , sans qu'il y eût dans le monde que Dieu et notre esprit. Il prétend qu'avec tout cela nous pourrions et nous ferions bien de ne point assurer qu'il y a des corps , et que nous ne pouvons en être entièrement assurés que par la foi.

« Quoique M. Descartes ', dit-il , ait donné les preuves les « plus fortes que la raison toute seule puisse fournir pour a Texistence des corps : quoiqu'il soit évident que Dieu n'est « point trompeur, et qu'on puisse dire qu'il nous tromperait a effectivement , si nous nous trompions nous-mêmes en fai- « sant l'usage que nous devons faire de notre esprit, et des « autres facultés dont il est l'auteur : cependant on peut dire

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=• Ibid.

a que rexistence de la matière n'est point encore parfaîte- « ment démontrée. Car enfin , en matière de philosophie , u nous ne devons croire quoi que ce soit, que lorsque Tévia dence nous y oblige. Nous devons faire usage de notre a liberté autant que nous le pouvons. Nos jugements ne doia vent pas avoir plus d'étendue que nos perceptions. Ainsi, a lorsque nous voyons des corps, jugeons seulement que a nous en voyons , et que ces corps visibles ou intelligibles « existent actuellement. Mais pourquoi jugerions-nous positia vement qu'il y a au dehors un monde matériel semblable a au monde intelligible que nous voyons? » Et un peu plus bas : a Pour être pleinement convaincu qu'il y a des corps, a il faut qu'on nous démontre non-seulement qu'il y a un « Dieu , et que Dieu n'est point trompeur , mais encore que a Dieu nous a assuré qu'il en a effectivement créé : ce que a je ne trouve point prouvé dans les ouvrages de M. De&a cartes. Dieu ne parle à l'esprit et ne l'oblige à croire a qu'en deux manières, par l'évidence et par la foi. Jadea meure d'accord que la foi oblige à croire qu'il y a des a corps : mais, pour l'évidence, il me semble qu'elle n'est a point entière , et que nous ne sommes point invinciblea ment portés à croire qu'il y ait quelque autre chose que « Dieu et notre esprit. Il est vrai que nous avons un pena chant extrême à croire qu'il y a des corps qui nous envia ronnent. Je l'accorde à M. Descartes ; mais ce penchant, « tout naturel qu'il est, ne nous y force point par évidence : « il nous y incline seulement par impression. Or, nous ne « devons suivre dans nos jugements libres que la lumière « et l'évidence , et si nous nous laissons conduire à l'ima pression sensible , nous nous tromperons presque toujours. » Ktgiaprès avoir rapporté un J raisonnement; fpour prouver rexistence des corps, il ajoute : « Ce raisonnement est peul- « être assez juste * ; cependant il faut demeurer d'accor»!

« Pape 499 cl 500.

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