‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 26 sur 159 · CHAPITRE iV · texte numérisé non relu

CHAPITRE iV

pris sans hésiter pour les fondements inébranlables de tout ce qu'il avait à nous dire sur cette matière; car c'est ce qu'il fait dans son troisième livre , partie ii , qui est de la Nature des Idées; et dont le premier chapitre a pour titre : Ce qu'on entend par idées; qu'elles existent véritablement, et qu'elles sont nécessaires pour apercevoir les objets matériels : par où l'on voit ce qu'il a dessein de prouver; et voici comme il s'y prend pour l'établir sur des principes certains :

a Je .crois, dit-il, que tout le monde tombe d'accord » ( voilà conune parlent tous ceux qui veulent que l'on juge des choses par les préjugés ordinaires ) « que nous n'aperce* « vons point les objets qui sont hors de nous par eux-mêmes, a Nous voyons le soleil, les étoiles, et une infinité d'objets <( hors de nous; et il n'est pas vraisemblable que l'âme sorte « du corps , et qu'elle aille , pour ainsi dire , se promener a dans les cieux , pour y contempler tous ces objets. Elle ne « les voit donc point par eux-mêmes, et l'objet immédiat do «notre esprit, lorsqu'il voit le soleil , par exemple, n'est « pas le soleil , mais quelque chose qui est intimement uni « à notre âme, et c'est ce que j'appelle idée. Ainsi, par ce « mot idée, je n'entends ici autre chose que ce qui est l'objet « immédiat ou le plus proche de Tesprit, quand il aperçoit « quelque chose. Il faut bien remarquer qu'afin que l'esprit « aperçoive quelque objet, il est absolument nécessaire que « l'idée de cet objet lui soit actuellement présente ; il n'est « pas possible d'en douter. »

Voilà , Monsieur, conune il entre en matière. Il n'examine pas si ce qu'il suppose comme indubitable , parce qu'on le croit ainsi d'ordinaire , doit être reçu sans examen. Il n'en doute point. Il le prend pour un de ces premiers principes qu'il ne faut qu'envisager avec un peu d'attention pour n'en point douter. Il ne se met donc point en peine de nous le persuader par aucune preuve. Il lui suffit de nous dire qu'il croit que tout le monde en tombe d'accords

Cependant , vous voyez qu'après nous avoir fait entendre,

dans le premier chapitre de tout son Ouvrage , que Vidée dun objet était la même chose que ia perception de cet objet, il nous en donne ici tout une autre notion. Car ce n'est plus la perception des corps qu'il en appelle Vidée ; mais c'est un certain être représentatif des corps qu'il prétend être nécessaire pour suppléer à l'absence des corps qui ne se peuvent unir intimement à l'âme comme cet être représentatif qui , pour cette raison , est V objet immédiat et le plus proche de V esprit quand il aperçoit quelque chose. Il ne dit pas qu'il est dans l'esprit , et qu'il en est une modification comme il devait dire s'il n'avait entendu par là que la perception de l'objet, mais seulement qu'il est le plus proche de V esprit, parce qu'il regarde cet être représentatif comme réellement distingué de notre esprit aussi bien que de l'objet.

Cela se voit encore en ce qu'il dit dans la parole suivante : que l'âme et tout ce qui est dans l'âme , comme ses pensées et ses manières de penser, se voit sans idées , ce qui serait une contradiction visible si , par Vidée d'un objet , on n'entendait autre chose que la perception de cet objet. Car ce serait dire que l'âme s'aperçoit sans s'apercevoir et qu'elle se connaît sans se connaître. Il est donc clair qu'il a voulu marquer par là qu'afin que l'âme se connaisse, elle n'a pas besoin d'un être représentatif qui supplée à son absence, parce qu'elle est toujours présente à soi-même.

Enfin , ce qu'il dit à la fin du chapitre montre assez que ce qu'il entend par ce mot d'idée en cet endroit ne peut être la perception de Vobjet, mais un être représentatif qui tient la place de l'objet dans la connaissance des choses matérielles, à cause qu'elles sont absentes , et que l'âme ne peut voir que ce qui lui est présent.

« Je parle * principalement ici des choses matérielles, qui « certainement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui <t est nécessaire , afin qu'elle les aperçoive ; parce qu*ctant

' Liv. m, pan. 11, chap. i", p. i5o.

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