CHAPITRE Vni
Et il en est de même des nombres abstraits qui sont Tobjet de l'arithmétique.
On ne peut donc dire raisonnablement que c'est parce qu'ils sont absents localement de mon âme, qu'ils ont besoin d'êtres représentatifs, qui suppléent à cette absence, pour en pouvoir être connus.
Voici encore une autre xaison qui, pour être un peu subtile, n'en sera pas moins bonne.
Parce que c'est une condition de l'objet de la volonté d'être bon ou de le paraître, afin d'en pouvoir être aimé, il est impossible que notre volonté aime un objet que comme bon. D'où il s'ensuit , ce me semble, que si c'était une condition de l'objet de l'entendement d'être présent localement à notre âme pour en être connu, il faudrait que, comme notre volonté ne peut rien aimer comme mauvais, notre entendement ne pût aussi rien concevoir comme absent localement de notre âme.
Or, nous ne pouvons douter que notre esprit ne conçoive une infinité de choses, comme absentes du lieu où est notre âme : comme quand , par exemple, la môre du jeune Tobie pleurait si amèrement de ce qu'il tardait à revenir, il est bien certain que son esprit le concevait comme absent d'elle.
Donc , la présence locale n'est point une condition nécessaire à ce qu'un objet puisse être vu de notre âme , et par conséquent l'absence locale ne fait rien aussi à ce qu'il n'en puisse être vu.
On ne s'est avisé de s'imaginer le contraire que parce que depuis le péché, n'étant presque appliqués qu'au soin de la conservation de notre machine , principalement dans l'enfance, qui dure longtemps en bien des gens, nous avons bien de la peine à nous élever au-dessus de la matière et à concevoir spirituellement les choses spirituelles. Nous y mêlons presque toujours des notions de ce qui ne convient qu'aux corps , et nous nous imaginons qu'en les laissant dans le même
...ogle
genre nous les avons néanmoins mises en étatd*ètre attribuées aux esprits , en les concevant, à ce qu'il nous semble, d'une manière un peu moins grossière que quand nous les attribuons aux corps. C'est ce qui fait que saint Thomas a raison de dire, après Boèce, qu'il y a des maximes trèsnslaires et très-certaines, qui ne sont néanmoins telles qu*à l'égard des sages , et qui n'entrent point dans Tesprit du peuple, dont ils donnent pour exemple que les choses incorporelles ne sont point dans un lieu : Quœdam sunt cofnmunes animi conceptiones, et per se notœ, apud sapientes tantum , \U incorporaHia in loco non esse. Car il n'y a presque personne qui , quoique persuadé que notre âme est incorporelle, ne croie que pour être, il faut qu'elle soit en quelque lieu , et qu'elle aurait cessé d'être, si elle n'était quelque part. Il ne faut donc pas s'étonner si on a changé , sans presque s'en apercevoir, la présence objective, qui est la seule nécessaire à un corps aussi bien qu'à toute autre chose, pour être connu de notre esprit, mais qui n'est point différente de la connaissance même; si on Ta, dis-je, changée en une présence locale (le mot de présence étant beaucoup plus lié à cette notion qu'à l'autre), et si ensuite on a tiré de la supposition de cette présence locak comme nécessaire, afin qu'un objet puisse être en état d'être aperçu par notre âme , toutes les conséquences bizarres que nous ont enfantées ces étresreprésentatifs, qui doivent suppléer à l'absence des corps, sauf à disputer entre ceux qui conviennent en général de la nécessité de ces êtres chimériques ce qu'on doit entendre par là , et quelle est leur origine; car il est assez plaisant qu'ils commencent tous par ne point douter qu'il ne faille nécessairement qu'une chose soit parce qu'ils croient en avoir besoin , pour expliquer comment notre âme, sans sortir de son corps, peut voir le soleil, qui en est éloigné de tant de millions de lieues, sauf à chercher ensuite à loisir ce que ce sera qui leur rendra ce bon office de leur donner le moyen d'expliquer ce qu'ils verraient clairement n'avoir pas besoin de leurs prétendues explications, s^ik^
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