‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 47 sur 159 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

puisque , si on l'en croit , elle ne saurait non plus connaître immédiatement les âmes des autres hommes. Et , comme il prétend en même temps que nous ne les connaissons ni en elles-mêmes, ni par idée , il se réduit à dire (page 207) que nous ne les connaissons que par conjecture ; sur quoi j'aurais bien des choses à dire , mais cela me détournerait trop de mon sujet.

A quoi donc en reviendra-t-on? Ce sera sans doute à cette union intime , que l'on prétend que tous les objets de notre esprit doivent avoir avec notre âme, afln d'être en état d'en pouvoir être connus immédiatement. Or, ni les corps , quels qu'ils soient , ni les âmes des autres hommes , ne peuvent être unis intimement à mon âme : donc ils n'en peuvent être connus immédiatement.

Mais n'y a-t-il qu'à donner à Dieu des lois bizarres et sans fondement? N'y a-t-il qu'à l'assujettir aux vaines imaginations des philosophes pour l'obliger, lui qui agit toujours par les voies les plus simples, à prendre un aussi étrange circuit que l'on voudrait qu'il prît , pour exécuter la volonté qu'il a de faire connaître à* not^e âme les choses matérielles? Je -n'aurai donc qu'à dire aussi qu'on ne peut concevoir qu'un corps sorte de son repos qu'on ne le pousse , et qu'il ne saurait être poussé que par quelque vertu , ni continuer son mouvement que cette vertu ne continue de le pousser, et que c'est ce qui s'appelle vertu impresse ; et qu'ainsi , puisque Ton veut maintenant que ce soit Dieu qui donne le mouvement à tous les corps particuliers , il faudra que ce soit aussi par une vertu impresse, qui n'est guère moins universellement reconnue par les philosophes de l'école que ces êtres représentatifs des objets ; car quelle raison pourrat-on avoir, pour rejeter cette dernière pensée , que je n'aie aussi pour rejeter la première?

On dira que la^ nécessité de cette vertu impresse, pour faire continuer le mouvement aux corps que l'on jette , est une imagination que l'on a supposée sans l'avoir bien ej^a-

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minée , et qu'on né saurait appuyer d'aucune preuve valable. J'en dis autant de la prétendue nécessité que l'on a supposée avec aussi peu de fondement qu'avaient tous les objets de notre esprit d'être unis intimement à notre âme, afin d'être en état d'en pouvoir être connus.

On dira que, laissant là cette vertu impresse, il est impossible de concevoir que Dieu , donnant le mouvement à un corps, œ corps ne se meuve pas, et qu'ainsi Dieu n'ayant pour but que de faire mouvoir ce corps , il serait contre sa sagesse d'y employer cette vertu impresse, puisqu'il le peut faire sans cela.

Je dis de même qu'il est impossible de concevoir que Dieu donne à mon esprit la perception du corps A, et que je n'aperçoive pas le corps À , et qu'ainsi Dieu n'ayant pour but que de me faire apercevoir le corps A , parce que cela m'est nécessaire pour la conservation du mien , il serait contre sa sagesse d'y employer un être représentatif uni inti* mement à mon âme , quel qu'il puisse être ; puisqu'il peut faire sans cela qu'elle connaisse le corps A, et qu'il ne fait jamais par des détours inutiles ée qu'il peut faire par des voies plus simples. Je serai fort trompé , si on me peut faire voir que ces dernières instances contre la nécessité des êtres représentatifs ne soient pas aussi bien fondées et aussi solides que les premières contre la nécessité d'une vetiu impresse.

On peut voir ce que j'ai dit dans le chapitre 6 sur la manière dont nous voyons les propriétés des choses dans leurs idées. Et je ne doute point qu'on n'en conclue que ces êtres représentatifs, distingués des perceptions, ne sont bons à rien, puisque, les laissant là pour ce qu'ils valent, je trouve sans peine de quoi expliquer tout ce qui se passe dans la connaissance humaine. Et ceux mêmes qui les supposent sont obligés d'avouer qu'ils ne me sauraient servir de rien, si je ne les connais, et que je ne connaisse par eux les objets qu'ils représentent, c'est>-à-dire si je n'ai par là la perception d'un carré, pour laquelle on s'est imaginé que j'avais

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