‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 55 sur 159 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De la manière dont l'auteur de la Recherche de la Vérllé veut que nous voyions l(^s choses en Dieu. Qu'il a parlé peu exactement, ou beaucoup varié, touchant les choses qu'il prétend que Ton voit en Dieu.

Nous avons déjà vu que cet auteur n'a pris tant de soin de bien établir la philosophie des êtres représentatifs distingués des perceptions, auxquels il donne le nom dHdées , que pour nous obliger de reconnaître comme une chose très-avantageuse à la religion , qu'il n'y a que Dieu qui puisse faire , à l'égard des esprits , la fonction de cet être représentatif; et qu'ainsi c'est en Dieu que nous voyons toutes choses.

C'est dans ce dessein qu'il a supposé que ces êtres représentatifs ne pouvaient être unis à notre âme^ et lui donner moyen de voir les objets de dehors qu'en cinq manières, afin qu'après avoir montré les inconvénients des quatre premières , il ne restât plus que la dernière qu'il faudrait nécessairement embrasser ; et c'est par là aussi qu'il commence le sixième chapitre, page 499, qui a pour titre: Que nous voyons toutes choses en Dieu,

« Nous avons examiné dans les chapitres précédents quatre « différentes manières dont l'esprit peut voir les objets de de- « hors , lesquelles ne nous paraissent pas vraisemblables. 11 « ne reste plus que la cinquième, qui paraît seule conforme à « la raison , et la plus propre pour faire connaître la dépen- « dance que les esprits ont de Dieu dans toutes leurs pen- « sées. »

J'aurais bien des choses à dire sur les preuves qu'il apporte contre les quatre premières de ces cinq manières ; car il y en a qui me semblent très-faibles ; mais cela serait foK inutile , car il importe peu de savoir s'il a bien ou mal combattu des opinions qui n'ont aucune apparence de vérité.

On peut aussi remarquer qu'étant quelquefois si difficile

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CHAPITBE XII. , Ml

en preuves , qu'il prétend qu'on n'en doit point admettre qui ne forcent par leur évidence à se rendre a ce qu'on propose, il s'est contenté à bien moins dans cette rencontre , quoiqu'il n'y ait rien dans tout son livre , dont il ait parlé avec tant de chaleur et tant de zèle , que de cette nouvelle découverte. Car rien assurément ne ressemble moins à de véritables démonstrations que les raisons qu'il apporte pour établir une opinion » extraordinaire.

Mais je ne pense pas les devoir non plus examiner, parce que l'on sait assez que ce qui n'a aucune apparence de vérité ne peut être appuyé d'aucune bonne raison. Or, je crois qu'il suffît de représenter ce qu'il dit en expliquant de quelle manière nous voyons toutes choses en Dieu, pour reconnaître qu'il n'y eut jamais rien de plus mal inventé , de plus inintelligible et de plus mal propre à nous faire apercevoir les objets matériels que nous souhaitons de connaître.

Une des premières preuves du peu de solidité de cette nouvelle doctrine, c'est que celui qui nous la propose comme une merveilleuse découverte n'a rien de ferme sur tout cela, et qu'il en parle tantôt d'une façon et tantôt d'une autre.

Les amplifications ne conviennent pas à des discours dogmatiques, où l'on ne doit rien avancer que d'exactement vrai. Pourquoi donc dire dans le titre d'un chapitre : a que tt nous voyons toutes choses en Dieu ? » Pourquoi le répéter toujours en ce même chapitre ? Pourquoi conclure les preuves que l'on en a apportées par ces paroles : « Voilà quela ques raisons qui peuvent faire croire que les esprits aper- « çoivent toutes choses par la présence intime de celui qui a comprend tout dans la simplicité de son être ? » Et un peu plus bas : « Il n'y a que Dieu qui nous puisse éclairer en « nous représentant toutes choses, » pour nous venir dire ensuite qu'il s'en faut bien que Dieu , uni à notre âme en qualité d'être représentatif, nous représente toutes choses, puisqu'il ne nous représente ni notre propre âme, ni les âmes des autres hommes , ni les esprits angéliques qui sont

lOS DES VRAIES ET DES FAUSSES IDÉES.

tous des choses qui devraient, sans comparaison, y être bien plutôt représentées que les choses matérielles, puisqu'ils participent davantage à la perfection de son être, étant créés à sa ressemblance et à son image.

Toutes choses se réduisent denc aux choses matérielles et aux nombres. Et encore pour les choses matérielles il en excepte dans les Éclaircissements toutes celles qui existent , et généralement tous les êtres singuliers, ce qui comprend tous les ouvrages de Dieu ; car c'est ce qu'il nous fait entendre lorsqu'il dit, en la page 542 : « Il est, ce me semble, a fort utile de considérer que l'esprit, ne connaît les objets a de dehors qu'en deux manières : par lumière et par sen- « timent. Il voit les choses par lumière , lorsqu'il en a une « idée claire, et qu'il peut , en consultant cette idée , décou- « vrir toutes les propriétés dont elles sont capables. Il voit « les choses par sentiment, lorsqu'il ne trouve point en lui- «( même d'idée claire de ces choses pour la consulter ; qu'il « ne peut ainsi en découvrir clairement les propriétés ; qu'il a ne les connaît que par un sentiment confus , sans lumière « et sans évidence. C'est par la lumière et par une idée « claire que l'esprit voit les essences des choses , les noma bres et l'étendue. C'est par une idée confuse ou par sen- « timent qu'il juge de l'existence des créatures et qu'il con- <c natt la sienne propre. » On ne peut douter, après cela, qu'il ne prenne pour la même chose voir par lumière et voir par une idée claire ; or, il n'y a que les essences des choses , les nombres et l'étendue qu'il dit que nous voyons par lumière et par une idée claire; il n'y a donc que cela que nous voyons en Dieu. Voilà un grand retranchement du mot de toutes choses.

Et afin qu'on ne croie pas qu'il ait seulement apporté les essences des choses , les nombres et l'étendue , pour des exemples des choses que nous voyons par lumière et par une idée claire , mais qu'il n'a pas prétendu qu'il n'y ait que cela seul que nous voyions en cette manière , c'est-à«dire

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