‹ Œuvres philosophiques de Antoine Arnauld;Chapitre 83 sur 159 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Voilà sans doute qui est capable de donner à beaucoup de gens une espèce de vénération pour un sentiment qu'on leur propose avec tant de zèle , comme étant si avantageux à la religion que Ton fait assez entendre qu'il n'y a que cela qui puisse mettre les esprits créés dans une entière dépendance de Dieu , et leur faire comprendre que ce ne sont point les corps qui les éclairent, et qu'ils ne sont point à eux-mêmes leur propre lumière, mais qu'ils ne la peuvent tirer que de Dieu.

Si cela était , j'avoue que les raisons dont j'ai combattu ce mystérieux sentiment , quelque démonstratives qu'elles me paraissent, me seraient suspectes à moi-môme, et que j'y appréhenderais quelque illusion. Mais il est aisé de faire voir que le sentiment que j'ai combattu n'a aucun de ces avantages qu'on lui attribue. Il faut seulement se donner garde de prendre le change en passant d'une question à l'autre , ôe qui embrouille toutes les disputes , et y met une telle confusion , qu'après avoir bien contesté on ne sait plus de quoi il s'agit. Quand on ne cherche que la vérité , on doit s'étudier surtout à mettre les choses dans un grand jour, à bien séparer les questions , afin de ne point souffrir qu'on révoque en doute ce qui est évident dans l'une, par ce qui est obscur dans l'autre , et à ne point abuser de l'autorité des grands hommes, en appliquant ce qu'ils ont dit d'une ma* iière à une autre toute différente.

Il est donc bon avant toutes choses de faire bien remarquer de quoi il ne s'agit point, afin qu'on voie plus facilement de quoi précisément il s'agit.

4. Il ne S'agit point ici de la manière dont Dieu nous éclaire dans l'ordre de la grâce , comment il nous donne de bonnes pensées, et comment il nous instruit intérieurement de nos devoirs. Or, c'est de ces bonnes pensées que saint Paul dit {Corinth. ii, 3, 5), en parlant du ministère du Nouveau Testament , qui est le ministère de la grâce : Non sumus sufflcienies œgifare aliquid a nobis, tanquam ex nobis,

sed sufficientia nosira ex Deo est. Et ainsi ce passage n'a point dû être allégué dans cette matière des idées , qui regarde toutes sortes de pensées , sans en excepter les plus mauvaises. Car nous ne saurions penser à rien , que l'idée de ce à quoi nous pensons ne soit présente à notre esprit, et par conséquent, si c'est en cela que l'on fait dépendre nos esprits de Dieu en ce que nous ne trouvons qu'en lui ces idées, cette dépendance doit regarder également nos bonnes et nos mauvaises pensées.

â. il ne s'agit point ici proprement de certaines vérités de morale, dont Dieu avait imprimé la connaissance dans le premier homme, et que le péché n'a pas entièrement effacées dans l'àme de ses enfants. Ce sont ces vérités que saint Augustin dit souvent que nous voyons en Dieu; mais, comme il ne s'est point expliqué sur la manière dont nous les voyons , cela ne peut servir à cet auteur, qui a même été assez sincère pour ne se point prévaloir de l'autorité de ce saint , parce qu'il n'était pas de son opinion ; « car nous « ne disons pas, dit-il, que nous voyons Dieu en voyant les « vérités éternelles, comme le dit saint Augustin; mais en « voyant les idées de ces vérités. Car l'égalité entre les idées, « qui est la vérité , n'est qu'un rapport qui n'est rien de « réel. »

3. II ne s'agit point non plus de la manière dont Dieu a découvert sa divinité aux philosophes païens , mais d*où et comment ils ont eu les idées sur lesquelles ils ont raisonné dans les sciences les plus naturelles , et qui ont moins de rapport à la religion , telles que sont les mathématiques. Or, ces paroles de saint Paul : Deus enim Ulis manifeslnvit , ne regardent point ces sciences abstraites purement naturelles, mais la connaissance qu'ils avaient eue de ce qui se peut découvrir de Dieu par les créatures. Car c'est sur cela que saint Paul dit : Deus enim ilUs manifesiavii : « Dieu môme le leur « ayant fait connaître. » On n'a donc point dû citer ces paroles del'Apôtro pour autoriser ce nouveau système, que ci»

Page 1