ET DES SONGES
Pour traiter à fond le sujet que je me propose dans ce chapitre, il faudrait revenir sur des analyses longues et approfondies, que j'ai données dans le Mémoire où j'ai traité de l'analyse des facultés intellectuelles (i). Je crois avoir démontré :
1® Que si, selon l'ancienne maxime d'Aristote, rajeunie par Locke et Condillac , tout ce qui est dans l'entendement humain a été d'abord dans les sens, ce n'est point dans les sens soumis d'une manière passive aux impressions des objets extérieurs, mais bien dans les sens activés par la volonté ;
a® Que sans l'attention , faculté mère de l'entendement qui n'est qu'un mode d'exercice de la volonté, ou plutôt qui est la volonté même, présente aux phénomènes des sens ou à ses propres actes et à leurs résultats; sans l'attention, dis-je, le jugement le plus simple ne saurait naître ; la mémoire ou le rappel des sensations ou des idées n'aurait pas lieu; par suite point de comparaison, de raisonnement ni de réflexion.
(1) Mémoire sur la décomposition de la faculté de penser , oou« ronné à Tlnstitut , en 1805.
Quelles sont donc les facultés qui restent , après avoir séparé la volonté et tout ce qui vient d'elle dans l'entendement? Il ne reste plus d'entendement ni de moi y mais seulement une faculté passive de sentir ou de recevoir des impressions et d'en être affecté ; d'éprouver , par suite des dispositions naturelles ou acquises des organes , certains appétits ou penchants ; d'avoir les intuitions ou les images des objets relatifs à ces appétits ; de réaliser ces images au dehors , de se les représenter dans un certain ordre d'association nécessaire ou accidentel : telles sont les facultés qui subsistent dans l'absence de la volonté ; et si nous montrons que ce sont les seules qui se concilient avec l'état de sommeil , les seules d'où Ton puisse déduire tous les phénomènes des songes , nous aurons aussi prouvé le principe de l'identité de l'état dont il s'agit avec le £aàt unique de la suspension de la volonté. Tel est l'objet de ce chapitre.
L'expérience atteste donc l'existence de deux principes de mouvement et d'action dans la succession des phénomènes qui constitue la veille. L'opposition et l'espèce d'antagonisme qui règne entre ces deux principes y se m^ifeste bien clairement dans ces états de lutte où un appétit , une affection ^ une passion entraînante est aux prises avec une volonté forte et énergique qui tend à réprimer son impulsion. Si cette puissance règne , les mouvements brusques 9 tumultueux^ irréguliers sont
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arrêtés, modifiés ou changés , dans le principe même de leur déterniination , et passent sous Tempire d*une autre force , qui leur imprime un caractère nouveau. Les images opiniâtres qui captivaient Tesprit , et le remplissaient d'illusions plus séduisantes, plus fortes que la réalité même éclipsée devant elles , disparaissent à leur tour comme de vaines ombres ; une croyance aveugle toute fondée sur les affections , qui se créent leurs objets fantastiques d'amour ou de haine , d'espérance ou de crainte, font place à une raison sévère qui ne croit plus uniquement à ce qui est senti ou imaginé, mais bien à ce qui est perçu, connu par elle, pesé à sa balance ou ramené dans le cercle de son activité. Mais supposez que la passion triomphe , et finisse par régner seule , vous aurez alors dans la veille même de l'homme passionné , dont la volonté est entièrement subjuguée^ presque tous les phénomènes des songes et d'un véritable somnambulisme. L'imagination sensitive qui dirige en ce cas tous les phénomènes, alors même que les sens externes sont éveillés , est en effet cette faculté passive, entièrement subordonnée dans l'apparition des. images qu'elle enfante aux impressions purement affectives des organes intérieurs avec qui elle est liée par une véritable sympathie ; or , ce spnt ces organes sur qui porte d'abord tout l'effet des passions, et c'est à eux seuls que les affections et les appétits ressortissent. A chaque
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espèce d'affection résultant de la disposition actuelle de chacun de ces organes , correspond une image ou une suite d'images , qui persistent ou se succèdent, tant que dure la même disposition organique , et qui changent aussi brusquement avec elles.
Il n'y a point de doute que , dans l'état de veille même le plus complet, les impressions passives et immédiates d'une sensibilité intérieure, avec laquelle l'imagination tend toujours à se mettre dans une sorte d'équilibre , n'exercent une influence plus réelle et constante sur la direction des idées, les intentions spontanées de l'esprit, le mouvement des passions, en un mot sur toute l'existence physique et morale. Il n'y a qu'à détourner l'attention des objets externes, cesser de réagir sur soi-même et se laisser aller à cet état qu'on appelle rêverie , et qui est plus marqué surtout dans certaines dispositions de la sensibilité, pour reconnaître tout l'ascendant de cette puissance aveugle et qui s'ignore complètement lors même que ses inspirations sont les plus heureuses. Si nous méconnaissons ses produits, si nous sommes presque toujours conduits à les confondre avec ceux des sens ou des facultés , expressément dirigées par une volonté qui a conscience d'elle-même, c'est que ces derniers seuls ont pu fixer l'attention de l'esprit, et que les autres échappent souvent sans laisser aucune trace. Toutes les fois que la force active du vouloir n'a pris aucune part
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à une impression sensible , une image ou une intuition , celles-ci , se trouvant entièrement hors de la conscience , sont à jamais perdues pour le moi , et n'ayant point reçu la première empreinte de la pensée, ne peuvent se reproduire par suite sous la forme intellectuelle de la réminiscence ou d'un souvenir proprement dit, lors même qu'elles viennent à rentrer pour la seconde fois dans la sphère de l'imagination sensitive.
Il peut arriver, en effet, qu'en vertu de certaines lois périodiques, trop peu étudiées quant à leur source et leurs résultats , le centre organique de l'imagination se trouve ramené, au bout de certains intervalles fixes, à ceux d'autres fonctions également périodiques dans le cercle des mêmes images, sans que l'individu puisse apercevoir ni reconnaître ces images comme l'ayant déjà frappé , en y associant un acte exprès de réminiscence, quoiqu'il puisse avoir le sentiment confus d'un mode antérieur d'existence à qui elles se rapportent. Plusieurs phénomènes de la vie sensitive me semblent venir à l'appui de l'existence réelle de ces lois ; tel est celui de cette sorte de rajeunissement de l'imagination des vieillards , qui fait revivre après Un si grand intervalle les impressions et les tableaux du premier âge , et les rend comme présents , lorsque toutes les idées, tous les souvenirs de l'âge intermédiaire les plus rapprochés sont effacés et ont disparu sans retour. Tels sont encore ces états singuliers de l'i-
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magination où nous ne pouvons nous rendre compte a nous-mêmes si certaines intuitions qui nous frappent actuellement d'un'e manière particulière , ne sont pas des retours de quelques images confuses qui s'enfoncent pour ainsi dire dans les profondeurs du temps^ et se perdent dans le vague de l'existence passée. Tel est le caractère des songes, produits uniques de cette imagination spontanée et indépen* dante de l'exercice de toutes nos facultés actives.
Je dis d'abord que les songes excluent tout exercice actif de la faculté d'attention ; la preuve de ce fait se déduit évidemment de l'extravagance de la plupart des songes, des contradictions ou des bizarreries qu'ils présentent : il nous arrive en effet de confondre, en rêvant, les temps et les lieux séparés par de grands intervalles ; dans le cours d'un même rêve , le même homme est représenté à notre imagination comme existant en différentes parties du monde ; nous nous entretenons avec des personnes mortes, sans songer qu'elles sont mortes, quoique leur perte récente nous ait affectés vivement. Tout prouve donc bien alors qu'un tel état exclut absolument tout pouvoir volontaire d'attention et de rappel , pour comparer entre elles et à la réalité les différentes parties de nos rêves, pour juger si tout y est d'accord ou même possible ; et cela prouve à son tour que les espèces d'intuitions vives, qui remplissent alors nos imaginations , prennent naissance spontanément et se succèdent entre elles au hasard,
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suivant les dispositions organiques qui les produisent , sans que la volonté contribue en rien, soit à les produire, soit à les conserver, soit à les associer ou les lier entre elles et à en former des séries moins irrégulières. £n e£Fet , remarquez que pendant certains songes f auxquels sont particulièrement sujets les penseurs les plus profonds , il se présente quelquefois des aperçus tout à fait nouveaux, auxquels l'exercice régulier de nos facultés intellectuelles n'aurait jamais pu atteindre. Mais tous ceux qui ont éprouvé de tels états savent par expérience, que de tels aperçus ou de telles suites d'intuitions naissent sans aucune action de la volonté, et avec si peu d'effort senti que , comme l'a remarqué Addisson dans une des feuilles du Spectateur, l'opération de l'esprit la plus relevée , la plus pénible même pendant la veille , celle de l'invention , peut s'exercer alors sans que l'individu s'en aperçoive. Il nous arrive de croire lire ou entendre en rêvant des choses sublimes, que notre imagination produit actuellement et qui nous frappent comme la composition ou l'ouvrage d' autrui; ce ne sont donc pas les mêmes facultés qui s'exercent dans l'état de sommeil et dans celui de veille , ou du moins ce n'est pas le même principe d'action , la même puissance d'effort qui les met en jeu. C'est dans ces inspirations spontanées et subites, dans cet heureux instinct d'une tête bien faite ou bien disposée, que Socrate croyait entendre la voix de son démon fe-
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milier ; c'est là aussi ce qui souvent fait attribuer les songes à IJinfluence immédiate de certains esprits sur notre âme. En effet, cette circonstance d'un état complètement passif de l'âme dans le sommeil et les rêves , est bien celle qui a dû le plus frapper d'abord tous ceux qui ont eu occasion de réfléchir sur ce sujet ; et on a dû se convaincre bientôt , et au premier examen, que si la volonté conservait sur nos songes la moindre partie de l'empire qu'elle a sur la succession de nos idées de la veille , cette puissance tendrait nécessairement ' à bannir les images qui nous troublent et à retenir celles qui sont agréables; mais tant s'en faut qu'un tel pouvoir s'exerce qu'au contraire nous demeurons livrés sans effort, sans réaction, aux images qui nous poursuivent et nous aflfectent de la manière la plus pénible. Si nous examinons maintenant quelles sont les facultés d'association qui forment ou dirigent les suites plus ou moins irrégulières des images dont se composé un même songe , nous nous assurerons que ce sont uniquement celles qui peuvent se concilier avec une absence de tout effort intellectuel , de toute faculté d'attention volontaire. Observons, en effet, que dans l'état même de veille il y a certaines lois générales d'association qui dirigent la suite des images spontanées de notre esprit , ou déterminent les compositions ou agrégats qui s'en font dans notre tête ; agrégats d'autant plus rebelles ensuite aux moyens de l'analyse , et d'autant plus