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III. Les sens ne nous apprennent point l’impression

PREMitRE PARTIE. — CHAP. XV. 53

précise qui se fait par leur canal en d’aulr(*s hommes que nous. Ces elfets déiwndent de la dis])osition de nos organes, latjuelle est à peu près aussi différente dans les hommes que leurs tempéraments ou leurs visages. Une même qualité extérieure doit faire aussi différentes impressions de sensation en différents hommes. C’est ce que l'on voit tous les jours ; la même liqueur cause dans moi une st'nsafion désagréable et dans un autre une sensation agréable ; je ne puis donc m’assurer que tel corps fasse précisément sur tout autre que moi l’impression qu’il fait sur moi-même.

f 16. IV. La raison et l’expérience nous apprennent que les corps sont dans un mouvement ou changement continuel, bien que souvent imperceptible dans leurs plus petites parties; nous ne pouvons juger sûrement qu’un corps, d’un jour à l’autre, ait précisément la même qualité ou la même disposition à faire l’impression qu’il faisait auparavant sur nous ; de son côté il lui arrive de l’altération , et il m’en arrive du mien. Je pourrai bien m’apercevoir du changement d’impression ; mais de savoir à quoi il faut l’attribuer, si c’est ou à l’objet ou à moi, c’est ce que je ne puis faire par le seul témoignage de l’organe do mes sens ; sur quoi on doit observer que c’est un des points qui rendent très-incertaines les règles de la médecine. Elles se fondent sur l’expérience ; mais l’expérience n’est jamais bien précisément la même à l’égard des différentes personnes , ni de la même personne en différents temps.

117. Du reste, je ne vois pas {wurquoi certains philosophes, comme M. Le Clerc, attribuent à quelques-uns des s(>ns, et à la vue en particulier, le privilège d’être moins capables de nous tromper que nos autres sens. La preuve qu’il en apporte me surprend encore davantage ; C'est, dit-il , que ce que je vois fait plus d'impression sur moi que ce. que j'entends. Je doute qu’en cet endroit, comme en plusieurs autres, il ait entendu lui-même bien nettement ce qu’il voulait dire.

Prétend-il que j’aie une perception moins certaine et moins

intime du son qui frappe mou oreille que de la couleur qui frappe mes yeux? A qui le ferait-il croire?

^118. Une expression aura causé sa méprise. C’est ce qu’on dit tous les jours, que l’on s'en rapporte plus à ce qu’on voit qu’à ce qu’on entend dire : mais cela signifie-t-il que le témoignage de la vue est plus irréprochable que celui de l’ouïe? Rien moins ; je suis intimement et aussi certainement ptmétré d’un son quand je l’entends, que d’une couleur quand je la vois. Quel est donc le sens de la maxime? c’est que je suis plus certain d’une chose que j’ai vue que d’une chose que je n’ai point vue. Ce que j’entends dire sans én être témoin oculaire, est ce que je n’ai point vu : au moment que je l’entends dire sans le voir, ce qui frappe alors mes sens c’est le discours qu’on me fait, et alors je suis aussi certain que j’entends raconter la chose, que je serais certain de la voir si je la voyais: je dois donc m’en rapporter également et au témoignage de mon ouïe et au témoignage de ma vue. La chose est si claire, que si M. Le Clerc vient à lire ceci, je suis assuré qu’il sera lui-même étonné de sa méprise, ou même qu’il en rira le premier ; tant il est plaisant à un philosophe d’y être tombé.

419. Après ce que nous avons remarqué, il faut convenir, avec la plupart des philosophes , que les sens nous ont éUi donnés principalement pour nous conduire dans l’usage de la vie, et non pour nous procurer une science de pure curiosité.

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