‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 35 sur 138 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Eclaircissomenl d'iinc diHicullé touchant l’erreur de nos sens par rapport à la grandeur.

128. Quelques philosophes se sont occupés à montrer que nos yeux nous portent continuellement à l’erreur, parce que leur rapport est ordinairement faux sur la véritable grandeur : mais je demanderais volontiers à ces philosophes si les yeux nous ont été donnés pour nous faire absolument juger de la grandeur des objets ? C’est une sorte de spéculation peut-é'tre peu importante ; mais enfin elle peut nous apprendre que la grandeur des corps n’est pas l’objet propre de la vue.

129. Son objet propre et particulier sont les couleurs : il est vrai que, par accident, selon les angles diflérents que font sur la rétine les rayons de la lumière, l’esprit prend occasion de former un jugement de conjecture touchant la distance et la grandeur des objets ; mais ce jugement n’est pas plus du sens de la vue, tpie du sens de l’ouïe ; ce dernier, par son organe qui est l’oreille, ne laisse pas aussi de

rendre témoignage, comme par accident, à la grandeur et à la distance des corps sonores ; puisqu’ils causent dans l'air de plus fortes ou de plus faibles ondulations, dont l’oreille est plus ou moins frappée. Serait^on bien fondé pour cela à prétendre démontrer les erreurs des sens, parce que l’oreille ne nous fait pas juger fort juste de la grandeur et de la distance des objets ? 11 me semble que non ; parce qu'en ces occasions l’oreille ne fait point la fonction particulière de l’organe et du sens de l’ouïe , mais supplée, comme par accident, à la fonction du toucher, auquel il ap|>artient proprement d’apercevoir la grandeur et la distance des choses.

430. C’est de quoi l’usage universel peut nous convaincre. On a établi pour les vraies mesures de la grandeur, les pouces , les pieds, les palmes, les coudées, qui sont les parties du corps humain.

1 31 . Bien que l'organe du toucher soit répandu dans toutes les parties du corps, il réside néanmoins plus sensiblement dans les unes que dans les autres, et particulièrement dans la main ; c’est à elle qu’il appartient proprement de mesurer au juste la grandeur, en mesurant par son étendue propre la grandeur de l’objet auquel elle est ai>pliquée. A moins donc que le rapport des yeux sur la grandeur ne soit ainsi vérifié par le rapport de la main ou de quelque autre partie mesurable ou proportionnée à la main , le rapport des yeux sur la grandeur doit passer pour suspect. Cependant le sens de la vue n’en est pas plus trompeur, ni sa fonction plus imparfaite , parce que d’elle-mème , et par l’institution directe de la nature, elle ne s’étend qu’au discernement des couleurs, et seulement par accident au discernement de la distance et.de la grandeur des objets. Ainsi ce sont moins les sens qui nous trompent, dans l’occasion dont nous avons parlé, que ce n’est le jugement faux que nous portons sur la fonction qui leur convient.

432. Le témoignage des yeux ou des oreilles peut donc quelquefois suppléer au'témoignage du toucher; mais ce der-

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nier seul est témoin irréprochable de la grandeur et de la distance des choses.

<33. Je demanderais encore volontiers à ceux qui reprochent au sens de la vue de ne nous instruire pas exactement sur ce qu’est en soi la grandeur absolue , quelle idée ils su forment de cette grandeur absolue? La grandeur, disent les géomètres, n’est qu’une proportion, un rapport, une comparaison , ou un jugement par lequel nous trouvons en quoi un objet est plus ou moins étendu qu’un autre : mais dans tout cela on ne peut trouver l’idée d’une grandeur absolue , puisque toute grandeur est essentiellement relative. 11 ne faut donc pas reprocher à nos sens de nous jeter dans un abîme d'erreurs, parce qu’ils ne nous font pas connaître lu gran^ deur absolue, qui n’est point, qui ne saurait être, et qui mémo renferme en soi une contradiction.

<34. En effet, s’il n’y avait jamais eu qu'une boule au monde, que dirait une intelligence à qui l’on demanderait quelle èst la grandeur absolue de cette boule? il lui serait impossible de rien répondre , à moins que la penst*e ne lui vint de demander ; Par ra[>port à quoi ou en comparaison de quoi voulez-vous que je juge de la grandeur de cette boule ? Mais si on lui répliquait : Je ne parle point de rapport ni de comparaison, mais de la grandeur absolue de cette boule, et je demande précisément quelle elle est; il est évident que la demande serait un pur verbiage.

Il nous en arrive tous les jours autant à nous- mêmes, quand on nous présente une chose inconnue , une machine , par exemple , dont nous ne savons point l’usage , et qu’on nous demande si nous la trouvons assez grande ; nous demeu* rons sans répli(iue , parce qu’on ne nous met point alors en état de faire aucune comparaison. Un même espace ou vo* lume, comme celui d’une noix , est au même temps grand et petit, puisqu’un diamant de ce même volume est grand et' très-grand ; au lieu qu’une citrouille de cette étendue est petite et très-petite. 11 n’est donc aucune grandeur absolue, et

sur ce sujet il ne doit y avoir de l’erreur ni du côté des sens ni du côté de l’esprit.

4.35. Ceci supposé, à quoi bon tous les détails que l’on voudrait faire pour montrer que des yeux petits comme ceux d’une mouche verraient les objets d’une grandeur fout autre que ne feraient les yeux d’un éléphant. Qu’en peut-on conclure? Si la mouche et l’éléphant avaient de l’intelligence, iis n'auraient pas pour cela ni l’un ni l’autre une idée fausse de la grandeur, car, toute grandeur étant relative, ils jugeraient chacun de la grandeur des objets sur leur propre étendue, dont ils auraient le sentiment. Ils pourraient se dire ; Cet objet e.st tant de fois plus ou moins étendu que mon corps ou que telle partie de mon corps; et en cela, malgré la différence de leure yeux, leur jugement sur la grandeur serait toujours également vrai de côté et d’autre.

C’est aussi ce qui arrive a l’égard des Immmes : quelque ditférente impression que l’étendue des objets fasse sur leurs yeux, les uns et les autres ont une idée également juste de la grandeur des objets, parce qu’ils la mesurent, chacun de leur côté , au sentiment qu'ils ont de leur propre étendue.

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