‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 67 sur 138 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De l'ordre.

286. Je suis surpris de ne point trouver le sujet de cet article traité, comme tant d’autres, dans les métaphysiques ordinaires. Je ne sais s’il en est aucun qui ait plus de droit de tenir rang dans la recherche des premières vérités et des princi|)es des connaissances humaines. En effet, il n’est aucune notion qui puisse être moins aperçue par une connaissance antérieure , ni d’où l’on puisse déduire un plus grand nombre d’autres connaissances , soit pour la spéculation des sciences, soit pour la conduite de 1a vie.

287. J’ai vu définir l’ordre, un arrangement des choses ou une juste disposition des parties. Celte définition a autant besoin d’explication que la chose même définie. Car je demande en quoi consiste cet arrangement des choses? Que faut-il afin

DEUXIÈME PARTrE. — CHAP. XVI.

quo la disposition des parties soit un? junte dinposition? De pins, rarrani'ement n’est (jiie l’action ou la situation par laquelle l’ordre est mis <|ucl([ue part ; il faut donc savoir ce que c’est qu’ordrc j)Our bien entendre ce (pie c’(‘st qu'arrang?ment. D’ailleurs, la juste dispusitim de^s choses n’est que leur arranfîement ; il faut donc savoir ce que c’est (pie l’arcnngeinenl des clioses, j>our connaître leur juste disposition. Je croirai donner une jilus juste notion de l’ordre en disant que c’est la disposition mis? entre îles parties différentes d’un tout , laquelle est propre pour atteindre à la fin qu’une intelligence s’est proposée.

288. Par là on voit que l’ordre suppose une intelligence ; car ôtant l’idée d’intelligence vous ôtez l’idée de fin. A l’égard des choses purement matérielles qu’on supposerait n’avoir nul rap|)ort à aucune intelligence, mettez le dessus au bas et le dehors au dedans ; dés qu’on ne se propose aucune fin en ces diverses situations, l’une est aussi bien ordonnc'e que l’autre, et toutes sont également à Unir place, étant toutes également sans aucune destination , puisque les choses matérielles sont par leur nature incapables de s’en donner.

289. Mais (piand je vois un grand nombre d’êtres ou de parties différentes que je connais avoir pu exister indépendamment l’une de l’autre, et qui se trouvent assorties entre elles d’une manière propre à atteindre une fin utile ou agréable que s’est proposi'e ou qu’a pu se proposer une intelligence, alors que j’y trouve manifestement de l’ordre, et je ne sache aucune jw'rsonne senst^e qui n’en trouve avec moi.

290. Ainsi, lorsque je me propose de persuader les esprits, ou de faire quelque impression sur eux par un discours d’une heure; si toutes les parties, les phrases ou les mots du discours sont placés de la manière la plus propre à persuader ou à faire l’impression <pie je prétends sur ceux qui entendront ou liront ce discours, il s’y trouve de l’ordre, car ce sont des parties disposées pour atteindre à une fin.

De même si un architecte bâtit un palais où se trouvent

toutes les parties et les dispositions nécessaires ou utiles pour le logement d’un prince et de sa cour, il se trouve de l’ordre en cet édifice.

291. Lors donc que je vois un poème imprimé, tel que l’Enéide de Virgile , qui résulte de la juste situation de plus de quatre ou cinq cent mille caractères, il m’est impossible de ne pas concevoir par cet ordre une intelligence qui l’a formé; et quand on me dira que V Enéide peut avoir été faite par le hasard, c’est comme si l’on disait qu’elle s’est formée par quelque chose où l’on ne comprend rien , et dont on n’a aucune idée.

292. L’ordre marque une intelligence d’une manière incomparablement plus sensible , dans un sujet successif ; tel que serait une horloge qui durant le cours des années entières continuerait à montrer régulièrement le partage des mois ou des heures. Car, de juger sérieusement qu’une horloge se fût fornK^o par ce défaut de causes ou d'idées que l’on désigne dans le mot hasard, c’est quelque chose d’aussi manifestement insensé , que de juger qu’on ne pense pas quand on pense. C’est donc là une de ces premières notions ou premières vériU» qui n’en peuvent avoir nulle autre antérieure : c-ar à un homme qui demandera qu’on lui prouve que c’est une intelligence , et non le pur hasard , qui a formé etqui entretient la régularité d’une horloge, pour toute preuve on ne lui répond rien , et l'on dit seulement ou plus haut ou plus bas ; Voilà un fou.

293. Cette première vérité, toute simple qu’elle est, se trouve pourtant très-propre à résoudre plusieurs dilRcultés dans les sujets les plus importants ; et je ne sais si avec cet unique secours je n’ arrêterais point tout d’un coup un homme qui entreprendrait la défense du système de Spinosa , pourvu qu'il entendît bien ce qu'il dirait.

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