‹ Œuvres philosophiques du père Buffier de la Compagnie de JésusChapitre 91 sur 138 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la nature des esprits en général et do notre âme en particulier.

400. Nous t'ntpndons ici par le mot esprit ou âme, une substance seml)lable à celle qui est en nous, capable tie l'opération que nous appelons idée , pensée ou connaissance ; et d’une autre opération qui s’appelle volition ou désir. Ces deux opérations, dont la seconde suppose la première, et qui par conséquent partent de la même substance appelée esprit ou âme, sont censées avoir chacune leur faculté particulière. La première a pour facidté V entendement ; la seconde a pour faculté la volonté : c’est-à-dire, à parler exactement, que l’àme, en tant qu’elle pense, s’appelle cntendement, et en tant qu’elle veut, elle s’appelle volonté.

Au reste , si l'on me demande ce que c’est qu’idée , pensée ou connaissance, désir ou volition, je me garderai bien d'en donner la définition 'pour le faire entendre à mes lecteurs plus qu’ils ne l'entendent déjà, .le pourrais bien exposer ces mots ; idée ou volition, par d’autres mots qui signifieraient à peu près la même chose, mais qui ne les feraient pas concevoir davantage. Leur signification est clairement dans notre esprit, et aussi parfaitementqu'elle y puisse être, pour peu que nous y fassions attention.

iOl. Quelques-uns croient pouvoir demander à ce sujet, s'il est bien vrai qu'il existe dans nous un esprit on vue âme.

Cn n’est par certain, disent-ils, si ce que nous appelons esprit n’est point quelque chose de corporel, qui résulte de parties de matière imperceptibles à nos sons. Comme donc on n’a point de certitude évidente là-dessus, ajoutent-ils, on ne doit pas nier absolument que l’esprit soit corporel. Ils prétendent encore donner du poids à cette difficulté, par la réflexion suivante. Notre âme doit dépendre du corps et de la matière, dans sa substance aussi bien que dans ses opérations, puisque la nature de l’opération suit la nature de l’être, selon un axiome reçu. Or l’opération de notre âme dépend manifestement du corps : donc la substance de l’âme en dépend aussi, et est elle-même corporelle.

402. Quelles que puissent être ces difficultés, il est toujours vrai qu’il existe en moi quelque chose qui pense et qui veut; ce quelque chose est ce que j’a|)pelle mon esprit et mon âme. Au contraire , tout être dans lequel je n’aperçois rien de ce que j’appelle penser et vouloir, est ce que j’appelle corps, où j’aperçois d’ailleurs des propriétés appelées étendue et mobilité, lesquelles je n’aperçois nrdlement dans ce que j’appelle esprit en général ; ne pouvant même apercevoir que l’esprit soit susceptible de ces qualités. Voilà donc que je distingue très-nettement et très-évidemment ce que j’appelle esprit et ce que j’appelle corps, sans pouvoir désormais ni douter de leur existence, ni do leur différence réelle.

40.3. De savoir présentement en quoi consiste la constitution intime des esprits, ce qui fait l*eur essence réelle et leur différence essentielle et physique d’avec les corps, c’est un point qui n’est pas nécessaire pour la connaissance que nous recherchons présentement. Elle ne doit et ne saurait être d’une autre nature que le sont essentiellement les connaissances humaines, qui ne pénètrent jamais la constitution intime des êtres, mais qui pour cela n’en sont ni moins évidentes ni moins convaincantes.

' 404. Je ne connais et ne pénètre pas évidemment la con-

TROISltME PARTIE. — CHAP. I". 167

stitution intime du feu , ni sa différence radicale et physique d’avec l’eau : en pourrait-on conclure ; Donc il n’existe pas de feu? donc sa nature n’est pas opposée à colle de l’eau? donc je ne dois pas me comporter à l’égard de l’un d’uno manière toute différente do celle dont je dois me comporter à l’égard de l’autre? donc je ne jugerai pas qu’il faut me plonger dans l’eau pour me rafraîchir, et m’approcher du feu pour m’échauffer? Que fait la connaissance do cette constitution intime des choses qui n’est pas à notre portée , pour l’usage, la conduite et les sentiments de la vie?

40o, L’application de tout ceci est naturelle à notre sujet. Nous ne connaissons point la constitution intime de notre esprit, autant qu’elle peut en soi être connue, et autant que Dieu la connaît; mais nous la connaissons autant que nous pouvons la connaître et que le comporte la nature de l’esprit humain. Ainsi nous n’en voyons pas moins (autant que des hommes peuvent le voir), pour l’usage et la conduite de la vie, sa différence d’avec les corps, et que l’un n’a rien de semblable à l’autre.

406. D’ailleurs, de prétendre conclure encore que l’âme est corporelle, parce que nous ne voyons pas intuitivement si nos pensées no résultent point d’uno combinaison de corpuscules imperceptibles, c’est comme si l’on prétendait cx)nclure que le corps est spirituel , parce que nous ne voyons pas évidemment si ce n’est point quelque pensée qui constitue la mobilité, l’impénétrabilité et l’étendue; modifications qui nous paraissent essentielles au corps et à la matière. Dans quelle chimère ne donnerons-nous pas, lorsque nous voudrons tirer une conclusion d’un principe ou nous ne voyons goutte ? C’est la méthode de quekiues philosophes de ce temps; mais c’est la pratique la plus frivole où puissent donner des hommes qui font usage de leur raison. Ce que nous ne voyons point est, par rapport à notre connaissance , comme s’il n’était point : nous ne pouvons en raisonner, n’ayant rien à en i)cnser ni à en conclure. Contenons

noire raison dans ses bornes; car an delà ce n’est plus <|ue visions et obscnriti-s.

407. De plus, loi’siiu’on s’imagine ([ue la j)ons(‘e de ceux qui ont tenu l'àme corporelle n’étaient pas sans vraiséniblance, son opéiation étant corporelle, il faut examiner ce qu’on entend par ces mots ; J.'opèralion de nuire âme esl corporelle. Est-ce à dire ipie notre àme n’opère (lu’autant que notre corps se trouve en certaine disposition, par le rapport mutuel et la connexion réciproque qui c>st entre notre àme et notre corps? La chose est indubitable, et l’expérience en est journalière. Mais si l’àme ne peut agir sans le corps, le corps réciproquement ne saurait agir sans l’âme ; or cette dé- |)endance où le corps est de l'àme, ne faisant pas dire que lo corps est spirituel, la dépendance où l’àme est du corps, ne doit pas faire dire que l’àme est corporelle. Ces deux parties de l’homme ont dans leurs opérations une connexion intime; mais leur connexion ne fait pas que l’une soit l’autre.

408. Au reste , si l’on me demande en quoi consiste cette connexion si étonnante, je n’en sais rien, et je ne puis y pénétrer. Ceux qui ont entrepris de le faire ont montré quel- (luefois de l’esprit, sans rien dire de solide sur ce point. Il est bien des gens de ce goùt-là ; ce n’est pas celui d’un vrai philosophe; car, accoutumant l’esprit à se nourrir d’idées vaines, il fait perdre le goût des idées judicieuses, et confond bientôt les unes avec les autres.

409. Quoi qu’il en .soit, puisque la connexion qui est entre notre àme et notre corps ne rend pas notre corps spirituel, il ne doit pas nous être moins certain que cette connexion ne rend pas notre àme corporelle ; quand même nous n’aurions pas les autres preuves que la religion et la raison nous fournissent sur cet article. Cependant , malgré cette connexion incompréhensible, nous apercevons clairement que l’àme n’est jwint le corps, comme le feu n’est point l’eau; que toutes les propriétés ex iwrimen talcs de l’une

ïRoisit.MK PAiniii;. — cnAP, ii. 169

no sont nullement les propriétés de l’autre ; que nous en avons deux idées aussi différentes et aussi distinctes pour le moins, que de quelque autre objet que ce soit où nous puissions découvrir une différence manifeste; enfin, que n’ayant pas plus lieu de soupçonner la pensée une modification du corps, que V étendue une modification de la pensée, nous ne pouvons raisonnablement nier que le corj)s et l’esprit ne soient deux substances différentes.

Page 1