L INSPIRATRICE 2O
donnait abondamment des perles rares et des gemmes. Les conques sonnaient, plus discordantes, et une grande joie, à travers la foule, éclatait.
Mais tout à coup, parvenu dans une salle reculée, une salle basse qui servirait sans doute d'office ou de cellier, le duc Tarquin poussa un grand cri d'indignation. Impudemment un sculpteur avait orné cette salle d'une insolite statue : c'était une belle vierge demi-nue, frissonnant d'ineffable espoir et jetant des fleurs merveilleuses vers les chemins où sans doute surgirait l'amant. Une main puissante avait animé le marbre ; on croyait respirer dans l'air le parfum des cheveux épars sur les froides épaules blanches, et la vierge resplendissait, victorieusement vivante.
Le duc Tarquin, bien qu'il fût d'humeur débonnaire (il avait gracié le matin des incendiaires et des parricides), ne put contenir sa colère. Certainement la statue était coupable de lèsemajesté, et celui qui avait oublié ainsi le respect dû à la grande laideur sacrée méritait un châtiment sévère. Vite on chercha l'insolent artiste ; il fut amené, poings liés, devant le duc Tarquin, et tout de suite il fut jugé devant le
peuple. Les nains velus qui portaient au poing de monstrueux oiseaux firent office de magistrats ; le peuple devait ratifier la sentence.
L'interrogatoire fut bref. L'accusé — qui était un beau jeune homme à la barbe légère — dit aux nains et à la foule : « Je me nomme Clélio et je suis né très loin d'ici, en un pays lumineux et triste, dans une ville en ruine près d'un clair océan. J'ai passé ma vie à rêver et à créer. Et si Dieu le permet je sculpterai toujours de belles vierges heureuses et jamais des singes ni des pourceaux. » Ces paroles entendues, une clameur s'éleva de la foule.
Qélio fut condamné. Sur-le-champ la statue fut brisée à coups de hache et l'artiste fut expulsé du palais par les valets du chenil.
Mais Clélio ne souffrit pas de l'insulte, et si des fouets le cinglèrent, il ne le sut pas. Car ce jour-là il avait reçu le message longtemps souhaité, le message de la lointaine bien-aimée qu'il osait à peine nommer au silence. Ce soir Marcia l'attendrait dans le Jardin du Fleuve, parmi les arbres d'Asie et les fleurs étrangères. Oubliant le hideux palais et les juges et la statue détruite, Clélio errait anxieux et ravi dans le Jardin caressé de lune. Enfin sur les
l'inspiratrice 311
gazons bleus, près de Teau d'ombre et d'argent, Marcia parut. A partir de cette nuit, ils se revirent toutes les nuits dans le Jardin du Fleuve. Et dans les solitudes envahies d'herbes violentes, ils s'aimèrent d'un sauvage amour.
Marcia était veuve. Son vieux mari était mort dans l'année nuptiale et elle vivait loin du monde dans l'antique palais, solitaire désormais, où l'on avait célébré naguère les fêtes du mariage. De silencieux serviteurs l'entouraient; des chevaux noirs paissaient en liberté dans les cours herbeuses de sa maison ; des oiseaux rares chantaient dans ses volières, et la grande salle du palais, la salle où l'on n'entrait plus depuis la mort du maître, était pavée de porphyre et d'or. Selon la coutume des patriciens du pays, Marcia daignait s'enrichir encore. Et des flottes faisaient pour elle de lucratifs
commerces dans les mers orientales. Tout ce luxe triste d'une seigneuriale maison en deuil, elle le contait à Qélio tandis qu'ils erraient le soir dans le Jardin du Fleuve. Mais parce qu'elle était d'une race très ancieime, enviée dans tout le duché, elle ne pouvait permettre à son amant de venir au palais. Bientôt pourtant, très aimante, elle ne put plus se satisfaire des courtes veillées du Jardin. Elle voulut venir chez Qélio. Elle passa des journées dans l'atelier aux murailles froides parmi les statues ébauchées. Alors Qélio, malgré l'adorable présence, se laissa ravir à ses rêves d'art. *. . .
* Sous rinspiration de la femme, Clèlio, devenu insensiblement semblable aux autres artistes, se met à sculpter, lui aussi, des singes et des pourceaux. (Note de l'Editeur.)
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L^ TEV% 'DU Ml%^CLE
VEC des gestes las, dans la chambre saccagée, encombrée de malles et de caisses, Pierre Ruimond s'habilla. Les rideaux de la fenêtre écartés, il regarda dehors, tristement, hodiani la tête en une rÊverie de regret.
Dehors s'Étendait une claire avenue paisible dont les marronniers pavoises de grappes frissonnaient au vent de printemps. Du ciel | sien délicat et pâle, tombait une lun
heureuse, une lumière légère qui frôlait les hautes maisons, piquées, par places, de vitres d'or. Et une joie de jeunesse vivait dans Tair.
Plus morose alors d'avoir par la fenêtre ouverte respiré le matin, Pierre se hâtait.
Puisqu'il fallait partir, mieux valait la fuite rapide sans vaines contemplations. Vivre à Paris en une féconde oisiveté d'artiste, c'était maintenant un rêve impossible. La fortune s'en était allée et Ruimond savait bien qu'il ne pourrait se résoudre à gagner au hasard des besognes ce qui lui était nécessaire. D'ailleurs un ordre du père rappelait Pierre impérieusement. Et cette femme à peine entrevue et déjà aimée invinciblement, il ne la reverrait plus. Elle retournerait au pays des songes, cette blanche et lente Marguerite qui lui était apparue. II n'aurait pas eu le temps de la charmer et de la prendre ; il fallait s'en aller sans lui avoir parlé et la laisser s'effacer, celle qui eût été la bien-aimée, là-bas, au lointain de la vie.
On frappa. Il y eut un bruit de pas et de voix; des hommes en blouse chargèrent sur leurs épaules d^s bagages. Puis Ruimond descendit.
Dans le wagon, inconscient et prostré, il
regardait défiler les grands pays vides. Tout
le jour, un long cortège de champs passa. Ce
furent des plaines d'ocre et d'or, des vallées
vertes et rousses, toute une mêlée de fleurs,
d'herbes et de ramures. Et Ruimond se calmait
peu à peu comme si la paix des campagnes
entrait en lui. Sa pensée redevenait plus nette.
Comme des voyageurs bavardaient tout près
et nommaient fréquemment leurs villes, en
une joie de rentrer chez eux, Pierre songea
aussi à la maison paternelle. Il tâcha de se la
représenter; car jamais il n'avait vu cette
maison où il allait maintenant vivre. Et il
s'attrista d'ignorer même la douceur des bons
retours par des routes connues, le long des haies
anciennes qui semblaient fleuries de souvenirs.
Son père, né d'une race de marchands aventuriers, avait toujours vécu hardiment errant. Veuf maintenant, il s'était fixé là-bas sur la côte biscaienne, parmi des pêcheurs et des caboteurs. Et il vivait assez péniblement en armant pour eux de petites barques. Parfois il était venu à Paris où son fils demeurait depuis plusieurs années. Mais Pierre n'avait jamais entrepris le voyage vers le port espagnol.
ai6 FRAGMENTS DE PROSE
Enfin la ville apparut, blanche et rouge, et serrée autour d'un clocher carré. Quelque temps le train côtoya des falaises délicieusement caressées de soir. On arriva.
Le père Ruimond attendait à la gare. Grand et robuste, la barbe abondante, il était appuyé contre un pilier, avec un air de le soutenir. Comme pris d'une pitié pour son fils, svelte et firêle, il s'avança, l'aidant à descendre du wagon. Mais il parlait peu. Après le baiser de bienvenue, il entraîna Pierre. Ils partirent le long des rues calmes. Une tristesse très douce s'épandait sur la petite ville. Un lent angélus tombait d'un clocher, lourdement. Le père se taisait maintenant et le silence devenait pénible.
« Pourquoi, demanda Pierre, ma sœur n'estelle pas venue?
— Tu vas la voir. »
Le père avait dit cela d'une voix grave, un peu hésitante. Pierre s'inquiéta. Est-ce que Magdeleine était malade? Est-ce que le père était fâché contre elle.
« Non, non, ce n'est pas cela. Bientôt... tu comprendras. Entre, nous voici chez nous.»
La maison était vaste et vieille. La toiture débordait les murs, largement, et elle était
soutenue par de sveltes consoles de bois. De longs rideaux de laine blanche pendaient à Textérieur des fenêtres, le long des grilles. Audessus de la porte armée de ferrures, l'enseigne commerciale de Robert Ruimond grinçait à une barre. Et dans Tombre de l'enseigne un blason sculpté dans la pierre s'écaillait. Toute la maison avait des crevasses pleines d'herbe; sur les murs, au vantail de la porte, s'étalaient des blessures de balles faites au temps des anciennes guerres.
Pendant le dîner une servante en deuil, le visage enseveli dans une cape profonde, servit silencieusement. Pierre, d'abord volontairement bavard, se sentait gagné peu à peu par la quiétude étrange de cette maison. Dans la haute salle presque vide que les candélabres éclairaient mal, il se sentait devenir timide. 11 baissait la voix de plus en plus et regardait autour de lui par intervalles, comme hésitant à parler.
Sa sœur, surtout, le glaçait. Il ne l'avait pas vue depuis six ans et il avait encore en sa mémoire une image de petite fille rieuse et bruyante. Maintenant il ne reconnaissait pas cette grande vierge pâle. 11 lui semblait que les traits mêmes de Magdeleine s'étaient trans-
2l8 FRAGMENTS DE TROSE
formés. Il ne lui avait pas connu ce front bombé qui la faisait ressembler à une sainte de vitrail. Les yeux de la jeune fille, certainement, n'avaient pas autrefois cet éclat étrange. Non, il ne les connaissait pas ainsi, ces yeux clairs, d'une couleur imprévue et changeante, qui brillaient par moments d'une lumière un peu dure. Magdeleine avait en toute sa personne une sorte de charme amer et triste; et dans ce charme même quelque chose surprenait. Ce n'était pas une grâce frêle d'enfant, une grâce aimante de femme. Son sourire parfois était tel qu'on se sentait immédiatement étranger à elle, très éloigné d'elle. Elle avait une certaine manière de regarder vers les coins d'ombre, qui faisait paraître l'ombre plus mystérieuse.
A la fin du dîner, Magdeleine se leva. Elle tendit le front à son frère, puis, avec une voix devenue plus douce, une voix de sœur caressante que Pierre n'espérait plus, elle lui dit :
« Je sais que cela t'a fait du chagrin de revenir ici..., beaucoup de chagrin. Mais je viendrai à ton secours. Repose-toi. Moi, je m'en vais... où je dois aller. »
EUe sortit très légèrement, et l'on entendit
à peine sous ses pas crier les vieux ais de l'escalier. Le père la regardait disparaître. Il secouait la tête douloureusement. Alors Pierre se hasarda de nouveau à l'interroger.
a Où est allée Magdeleine? Est-ce que... »
Des soupçons lui venaient qu'il n'osait même pas énoncer. Mais le père devina.
«Oh! non, dit-il, non; seulement... elle est folle. »
Il avait prononcé ces mots avec une sorte de stupeur. Il semblait épouvanté d'entendre ce qu'il disait. Raisonnable et pratique, il avait toujours considéré la folie comme une sorte de déshonneur. Il lui en avait coûté beaucoup d'avouer ce secret à son fils. Et maintenant que c'était dit, il frissonnait encore, et l'on voyait dans ses yeux plus de honte que de chagrin.
« Mais c'est impossible, disait Pierre. Elle a parlé fort sagement. Pas une idée déraisonnable...
— Viens, » dit le père. Il emmena Pierre dans l'escalier.
La porte de la chambre où Magdeleine s'était retirée restait entre-bâillée. Ils entrèrent en silence.
Toute la chambre était ornée comme une
église. De longs cierges brûlaient; des brocatelles, au plafond, simulaient des bannières en ex-voto. Sur une crédence une madone, en robe d'or, triomphait, et des vases élevaient vers elle une blanche offrande de fleurs.
Magdeleine était agenouillée près d'une fenêtre largement ouverte sur la mer. Ses cheveux blonds étaient dénoués, ses bras se tendaient en avant d'un geste souple et doux.
Là-bas, dans le soir clair, la petite rade lointaine apparaissait nettement. L'eau tranquille roulait des traînées de lune ; des barques à l'ancre, les voiles roulées aux grandes antennes, dormaient. Très loin un feu de phare, vert et rouge, tournoyait, surgi d'invisibles falaises, tel qu'un oiseau de lumière errant dans l'horizon.
Magdeleine n'avait pas entendu venir son frère et son père. Penchée en dehors et comme se donnant à la nuit, elle priait à demi-voix. Pierre lui toucha l'épaule. Elle se leva; très doucement elle repoussa son frère, puis avec une voix mystérieuse et tremblante de joie surnaturelle :
« Laisse- moi, dit-elle, je suis la gardienne de la mer. »
Alors elle s'agenouilla de nouveau près de la fenêtre ouverte, et vers les vagues éclatantes de lune elle éploya sa bénédiction.
Tous les jours, dès qu'il était débarrassé de la besogne commerciale imposée par le père, Ruimond s'en allait errer au soleil des rues. C'était le milieu de la journée. La petite ville ancienne, silencieuse et comme lasse, mourait doucement dans la lumière. Les murs, brûlés de soleil, s'effritaient. Des végétations foisonnaient, rousses, blondes et noires. De vieux palais, envahis par des pauvres, défaillaient, blessés de crevasses, insultés de haillons et de linges et de filets séchant aux fenêtres. Les rues désertes apparaissaient démesurément vastes. Elles aboutissaient à des portes monumentales, flanquées de tourelles et gardées par des mâchicoulis, et il semblait que par ces
portes hautaines et surannées quelque merveilleux cortège était parti qui ne reviendrait plus jamais.
Pierre marchait lentement le long des rues.
Malgré la brise d'été et le ,ciel éclatant, et la clarté qui montait de la mer, il se sentait le cœur serré d'angoisse. De partout, des murailles assaillies par les lierres, des portes mutilées, des fenêtres muettes, une mélancolie lui venait qu'il ne comprenait même pas. Car il regardait à peine. La curiosité en lui était abolie. Même il ne conservait pas l'obscure sensation de vivre en terre étrangère. Nul détail exotique ne sollicitait son attention d'artiste. Il marchait sans voir, comme en pays connu, habituellement contemplé depuis toujours. Seulement, comme il savait mal l'espagnol, les hommes, à cause des paroles incomprises et des gestes inexpliqués, lui semblaient plus différents de lui, plus près de l'animalité. Cette conception antique, le barbare, s'éveillait en son esprit. Et il regardait parfois se mouvoir les gens comme des bêtes lointaines.
Dans cette solitude d'âme le souvenir de l'absente bien aimée se faisait plus puissant.
Pas une heure ne se passait sans qu'il songe: à Marguerite. Il se remémorait d'infimes évi nements, il respirait en rêve d'imperceptiblt parfums évoqués d'elle, il descendait à d'in: vouables puérilités de pensée. Il aimait davai tage maintenant à cause de l'exil. Sa déires! le faisait plus tendre, et toutes ses idées s'hi miliaient devant une douloureuse visic d'amour.
Chaque jour ses promenades dans le sileni de la ville en agonie aggravaient son ma Vers le soir il rentrait plus profondémei blessé de regret. Pourtant venait une heu!
plus calme. Dans la maison, par la fenêtre <: la salle affluaient de bonnes senteurs marine: une lumière de paix ruisselait du ciel. Pier s'asseyait avec son père près de la vieille tab de chêne. Tous deux buvaient un peu d'^p vin et causaient de choses très banales. Alo Pierre s'apaisait un peu, et il se laissait douci ment guérir par le soir.
Mais Magdeleine entrait." Elle revenait t quelque église. Lentement elle âtait la cape q lui voilait les cheveux, selon la mode d vieilles du pays. Elle s'approchait de la fenêtn et, sans rien dire, elle contemplait d'un sévèi
regard augurai Thorizon et la mer : elle épiait comme pour des présages les oiseaux en fuite dans le soir.
Cependant, quand elle avait longtemps souri à la mer, elle se retournait paisible et simple et elle causait. Mais Pierre, troublé d'un ineffable malaise, lui répondait à peine.
Le vieux Ruimond s'était depuis de longs jours accoutumé à la folie de sa fille ; bien qu'il en souffrît beaucoup, il semblait l'oublier dès que Magdeleine parlait raisonnablement de choses terrestres, et il s'entretenait avec elle sans arrière-pensée des menues affaires domestiques. Mais Pierre de jour en jour s'épouvantait davantage. Cette vierge hiératique jetait sur lui une ombre divine ; il frissonnait parfois devant elle comme si le froid d'un glacial sanauaire l'eût saisi. Depuis son enfance, il avait oublié le surnaturel comme une chose morte, effacée, à jamais abolie. La raison l'avait envahi, impérieuse et têtue ; désormais il ne pouvait plus tourner la tête vers les religions. Certes, tout son cœur d'artiste se soulevait aux plaisanteries des imbéciles athées. Mais il n'avait jamais considéré la divinité que comme une matière d'art et de rêve. Il avait pour les mystiques une
estime toui esthétique. Mais il lui répugnait de regarder hors de la vie et, bien qu'il ne méconnût pas l'intellectuelle pauvreté de / ITiomme, il avait une invincible honeur de l'iiieiplicable. 11 avait tout  fait perdu le sens du divin, il n'était nullement de ceux que «■ finfini loiirmentt. a II aimait mieux ne pas y penser, et il avait dit un jour : « J'ai condamné la fenêtre qui s'ouvrait sur le mystère. » Or, maintenant, quelqu'un, du dehors, rouvrait peu à peu cette fenêtre. Magdeleine toujours présente torturait Pierre de sa rêverie céleste. Elle l'obsédait de pensées sacrées. Et Piene devant Magdeleine souffrait étrangement. Cette jolie religieuse râdant sans cesse autour de iui l'oppressait. Il avait mal à la
Quelquefois il essayait de causer avec Magdeleine, familièrement, comme ii eût fait avec une autre sœur. Mais bien vite une parole était murmurée, un geste surgissait qui le troublait de nouveau
L'IMTOSTEU%
N peu avant le jour, les douze rabbins s'assemblèrent dans une salle secrète. Le front couvert d'un voile sacré, ils se tournèrent vers l'Orient dans l'attente de la lumière. Puis des hérauts ayant soufflé dans les trompettes torses qui sont faites avec des cornes de béliers, le grand prêtre Hazanias entra parmi les porteurs d'encensoirs et de flambeaux. Debout au milieu de la salle, il lut les paroles écrites sur un rouleau de parchemin, et tous écoutèrent, anxieusement.
C'était une prophétie que le grand prêtre lui-même avait recueillie autrefois quand il suivait sur les routes syriennes le dernier des Voyants, celui qui fut nourri par des colombes et qu'un cheval noir ravit vers l'Idumée. Au son des harpes et des flûtes, l'Inspiré avait chanté ; ii Dans la dixième année de l'exil, le troisième jour du mois d'Éloul, quand les aloès éclos sur les parvis éclateront en fleurs merveilleuses, le voyageur descendra des collines, des collines ensanglantées de roses, des collines purifiées de lys.
« Le vengeur entrera dans les villes au bruit des buccins d'or proclamant l'heure des justes massacres, au bruit des flûtes d'ébène soupirant l'heure de l'étemelle paix.
« Le vengeur surgira dans une grande ville blanche près d'un lac paisible et fleuri.
" Et vous le trouverez penché sur la margelle de la fontaine, parmi les oiseaux étrangers. »
Les rabbins méditèrent, la face cachée sous les voiles. A la fin, un d'eux fit signe qu'il voulait parler. Celui-là était rabbi léhouda, fils d'Éléazar.
B La dixième année est révolue, dit-il, depuis que nous avons fui Hiérouschalaïm,
chassés comme des bêtes sous les hautes lances des cavaliers, et voici la troisième aurore d'Éloul. Nous vivons ici dans une grande ville blanche près d'un lac paisible et fleuri. Qu'il soit donc loué, le Fort, le Bouclier d'Israël ! Car c'est ici, car c'est aujourd'hui que le sauveur viendra, et c'est nous qui annoncerons aux tribus dispersées l'heure de Dieu. C'est pourquoi il faut que le plus illustre d'entre nous, que le vénérable Hazanias s'en aille vers les fontaines et vers les puits, et il nous ramènera l'attendu, l'envoyé de l'Éternel. »
Tous dirent : « Qu'il soit ainsi ! » Et parmi les jardins frissonnants d'aurore, Hazanias marcha vers la ville.
Les rues étaient désertes. Elles s'étalaient dans le matin, lumineuses et larges. Des reflets d'or coulaient dans les ruisseaux, des reflets d'or pavoisaient les marbres des murailles, et des clartés roses jonchaient comme une neige heureuse les toits et les terrasses. Le grand prêtre s'avançait par la ville. Lui qui depuis le jour de l'exil s'était enfermé dans les sanctuaires aux portes closes, il respirait le vent du matin comme un parfum retrouvé, et ses yeux accoutumés à l'ombre sacrée s'émerveillaient du
l'imposteur 229
jeune soleil. Il lui semblait qu'une joie extraordinaire était répandue dans Pair; les arbres des allées tendaient leurs rameaux dans les brumes bleues comme pour saluer une mystérieuse venue. Et des cris d*oiseaux en voyage éclataient, stridents et clairs comme des rires de fête. Sur une place solitaire un chariot plein de fleurs était renversé. Des marchands sans doute l'avaient abandonné là, à cause de l'essieu brisé, et il demeurait penché, entr'ouvert, comme une riche galère échouée; des roses, des hyacinthes, des amarantes et des jasmins s'étaient épandus. Tout un flamboiement de fleurs triomphait sur la place. Hazanias pensa que c'était là un signe de Dieu. Certainement une volonté surnaturelle avait arrêté le chariot éblouissant de pampres embaumés, et toutes ces fleurs apparaissaient maintenant comme jetées en oflFrande vers celui qui allait venir. Peu à peu la ville commençait à vivre, et des clairons matinaux chantèrent au delà des remparts dans le camp de l'Impérator. Très clairement alors, le grand prêtre remarqua que les appels des clairons étaient saccadés et tremblants comme si les sonneurs, pris d'une merveilleuse angoisse, frissonnaient d'éveiller le
camp. Les auxiliaires barbares en sentinelle au seuil des portes s'appuyaient sur leurs grandes liastes avec des gestes de voyageurs las : et quand Hazanias passait prés d'eus, il les voyait épier le chemin comme pour une fuite.
Enfin le grand prêtre arriva sur une place ombreuse où une fontaine laissait pendre, vers un bassin plein de sagittaires, de blanches et lentes franges d'eau. A ce moment quelqu'un parut du côté de l'Orieni, et s'approcha de la fontaine et se pencha vers l'eau fleurie. C'était un jeune homme vêtu de lin blanc; ses cheveux étaient longs et sa barbe divisée en deui pointes avait la couleur des vignes mûres. Il était grand et robuste, et sa main brune qu'il appuyait maintenant aux vasques de pierre semblait garder des souvenirs d'épée. Soudain deux oiseaux du désert surgirent dansie ciel, er lentement, ployant leursailessonores, ils s'abattirent sur la fonuine aux deux côtés de l'étranger. Hazanias accourut, le cœur troublé de joie sacrée; il tremblait, il n'osait plus parler, il balbutiait, mêlant des mots de bénédiction aux versets de la prophétie; il s'agenouillait le jeune homme et baisait sa robe de lalut, disait-il, maître d'Is-
nil, gloire à toi ^ui viens délivrer et pu fier! » Le jeune homme regarda longtem Hazaaias avec curiosité. Puis, dédaigneus meni, il lui lendit une pièce de monnaii f C'est une aumône que tu veux, dit-il; tiet 11 était inutile de se prosterner. Lève-toi
Hazanias ne bougea pas. Les yeux noy d'extase, les bras étendus dans une attitude ■ prière, ii répondit il l'étranger : « Je bénis Seigneur a cause de tes dures paroles, à eau de Ks mains levées sur moi. Il fallait sa douie cette épreuve pour que je fusse digne i le conduire vers ceux qui t'attendent, n
Fl'M Tf'^iXCITIÉ
ANS la boutique triste, devant un bureau étroit, poussiéreux, maculé d'encre, Tunique employé de la maison Le Gâvre et Solane vérifie les comptes. La boutique est presque vide; de vastes placards peints en brun rouge cachent les marchandises. Çà et là seulement, sur les comptoirs, quelques candélabres d'église érigent leurs branches fleuries de roides lys dorés; dans un coin, un pare-étincelle éploie,
FIN d'amitié 233
comme une queue de paon fabuleux, son éventail de métal ajouré. Et selon le rhythme des voitures qui passent au loin, dans Paris, les cuivres celés dans les armoires frissonnent et vibrent, et des pendeloques de cristal s'entrechoquent quelque part mystérieusement.
Mais l'employé n'écoute ni le bourdonnement des cuivres captifs, ni le heurt aigrement sonore des cristaux. En vérité, il a bien d'autres soucis. C'est aujourd'hui jour de paie et jour d'échéance. Anxieusement l'employé relit des mémoires ; il fouille dans la caisse ; il suppute péniblement des sommes. Avec les pièces d'or il construit au fond du tiroir de grêles colonnettes. Il fait crier sous ses doigts scrupuleux le papier neuf des billets de banque ; et les billets qui sont jaunis, usés, criblés, pareils à de très vieilles étoffes, il les prend avec des précautions infinies. Pour cette fois encore la maison fera honneur à ses affaires; mais ce qui restera ce soir après l'échéance, ah I vraiment, ce ne sera pas lourd. Il songe cela, le bon employé, et il sourit vaguement d'un doux sourire affligé. Cependant l'inexplicable absence des patrons un pareil jour devient inquiétante. Ce matin ils sont partis à sept heures, après le
courrier; il est midi, et ni M. Le Gâvre, qui est si actif, ni M. Solane, qui redoute toujours des malheurs inattendus, ne sont venus voir ce qui se passait au bureau. L'employé commence à craindre. Il quitte son fauteuil, il s'approche des vitrines et jette vers la place des regards suppliants comme pour évoquer ses patrons. Enfin les voici. Ils viennent en gesticulant, avec un air extraordinairement joyeux; ils ont ouvert la porte; ils entrent. Solane, sans parler, sans rien regarder, ivre de pensées heureuses, va s'asseoir dans l'arrièreboutique. Et comme l'employé offre des livres, des comptes à examiner, veut narrer une vente qu'il a faite, Le Gâvre l'arrête tout de suite : « C'est bien, c'est bien, vous avez eu raison. » Pourtant Le Gâvre s'est décidé à voir quelques papiers ; les mains ouvertes et tendues comme des mains qui tâtent dans l'ombre, il s'approche d'un bureau où des dossiers sont épars. Il en prend un, semble le feuilleter. Puis des papiers multicolores l'attirent. Ce sont des feuilles d'impositions, avis, sommations, commandement. Il les soulève vers lui et leur rit naïvement comme s'ils contenaient d'heureuses nouvelles. Un brouillard de joie lui cache les
dioses. Il va trouver Solane dans l'aniére-bou tique, et longuement, tels que des gens qu onl vu poindre d'inespérées lumières de salut ils se serrent les mains. Solane frissonne ui peu; une obscure peur d'avoir lèvé le trouble '1 voudrait parler, parler très haut pour s prouver la réalité de son bonheur. Mais il n trouve rien à dire.
Le Gàvre pourtant s'apaise; il appelle l'em ployé, et quand il voit l'homme devant lui attentif, respectueux, il hésite, intimidé de joie L'n grand héritage inattendu lui est arrivé. Ui oncle qui le haïssait et que d'ailleurs on croyai ruiné lui lègue une vraie fonune. Plu d'échéances désormais, plus d'affaires, plus d tourments. Solane et lui vont se retirer à 1 campagne ; la maison sera vendue, et ils 1 vendront tout de suite à n'importe quel prix ils voudraient déjà être là-bas, dans le calm pays oii l'oncle est mort. Peu à peu Le Gâvr s'enfiamme, parle passionnément avec un triomphale volubilité. Il dit ses lassitudes, se impérieux rêves de repos. Il lui semble main tenant que cet héritage, jugé tout à l'heur miraculeux, lui était dû, lui était garanti depui l'aurore des temps par une loi divine.
Cependant Thomme de la banque est sur> venu, a présenté les billets, reçu l'argent. Il s'en va, là-bas, sur la place. Le Gâvre et Solane, debout près de la vitre, le regardent s'effacer dans le clair lointain ; ils ont un soupir d'opprimés qu'on délivre et il leur semble que cet homme emporte avec lui dans les rues qu'ils ne fouleront plus, dans la ville de peine qu'ils vont fuir, toutes leurs anciennes angoisses.
Élevés tous deux au même collège. Le Gâvre et Solane furent en leur âge d'étudiants de légendaires amis. Ils eurent même appartement, même bourse. Le Gâvre, très rapidement, se dégoûta du droit. D'ailleurs trop pauvre, il n'aurait pu vivre du métier d'avocat. Il connut des gens de bourse, fit des affaires. Il fut le spéculateur famélique, craintif, qu'on
méprise et qu'on dupe. Pourtant, ingénieux et tenace, il gagna quelque argent et il sut nt' point le risquer. Il s'empressa de fuie les hasarlieux compagnons de ses spéculations. Il avait hàiede se réfugier en un métier plus sur; et par hasard il put acheter une boutique et commencer le commerce des bronzes d'église qui éait alors fort lucratif. Pendant ce temps, Solane, étudiant en médecine, ne prenait nul goût à son métier. Dès îes premiers cours de pathologie il fut troublé de peurs impérieuses iju'il n'osait avouer. Il croyait découvrir en lui toutes les maladies signalées par le professeur. Il regardait avec terreur ses livres de médecine, et le soir, surtout si Le Gâvre n'était pas rentré, il n'osait les ouvrir. Il s'intéressait aux affaires tentées par Le Gâvre, il lui demandait mille détails, par amitié d'abord, et puis pour distraire son esprit torturé par les terribles livres. La nuit, s'il ne dormait pas, il faisait effort pour penser seulement aux intérêts de son ami. Il se contraignait à redoubler de sollicitude pour fuir ses propres craintes. D'abord il avait trouvé ses terreurs ridicules, il avait essayé de se guérir par mille raisonnements.
Sunout il avait caché à tous cette folie. Quand
il rencontrait au café quelques intimes de ses amis, il affectait de plaisanter sur leur métier commun et il en pîirlait avec une désinvolture affectée, il faisait de l'esprit à l'occasion d'une maladie de cœur ou s'égayait aux dépens de la pneumonie. Mais, rentré chez lui, il se sentait oppressé, croyait sentir d'insolites malaises. A la fin, il n'y tint plus. Il avoua tout à son ami et, quittant l'école de médecine, il ne s'occupa plus désormais que de chimie.
Cette étude le rasséréna. Il oublia les maladies, rêva des découvertes. C'était le motnent où Le Gâvre ouvrait son magasin de bronzes.
Solane s'occupa de dorures, de galvanoplastie, inventa des procédés. Alors il entra définitivement dans la maison et l'enseigne proclama l'union des deux amis. Et tous deux, sans repos, sans distraction, ils avaient travaillé, ils avaient vieilli en la sombre vie des petits commerçants, toujours inquiets, toujours haletants, toujours hantés de créanciers. Leur amitié, en ces perpétuelles angoisses, s'accroissait. Le soir, lorsque les volets étaient clos, dans la boutique vaguement éclairée, ils veillaient ensemble une heure ou deux. Ils ne parlaient que de leur négoce; ils remuaient
seulement des chiffres et des dates; mais ils avaient l'un pour l'autre de longs regards affectueux. Ils avaient une manière presque tendre de dire : « Mon vieux. »*....
LE TE'H.T^TEUIl SILE'MCIEUX
E couvent de Saint- Valentinien se dresse parmi des ronces et des herbes dures sur une haute colline triste. Ce couvent fut jadis une forteresse. Des ruines de mâchicoulis hérissent encore par intervalles le mur extérieur. Aux quatre coins du bâtiment de lourdes tours à éperons épient la campagne. Les gargouilles, qui déversent maintenant les pacifiques pluies, ont la fauve couleur des pierres brûlées, car elles vomirent autrefois vers les plaines du soufre et du plomb fondu. Çà et là, sur les toitures, d'énormes crucifix barbares étendent
l TENTATEUR SILENCIEUX
leurs bras, dominant les tours et les créneaux, et pareils à des machines de guerre qui protè- ' gent la maison.
• La route qui passe au pied de la colline est toujours déserte. Le pays, au loin, est âpre. Les forêts voisines font sous le vent un bruit monotone et continu qui semble le bruit du temps. Les moines noirs (les paysans les appellent ainsi) vivent sous une règle sévère. Ils se lèvent trois fois avant l'aurore pour des prières. Le jour, ils bêchent un enclos de mauvaise terre, labourent des champs rocailleux et froids, s'attelant eux-mêmes à la charrue. Pendant le repos, qu'ils prennent debout, les reins ceints d'une corde comme des voyageurs, le prieur lit à haute voix les Fastes de l'Ordre, afin d'exhorter les frères à l'imitation des vertus traditionnelles. Seulement, aucun nom d'homme (la règle le veut ainsi) n'est inscrit dans ces Fastes. Les actions pieuses, les bienfaits, les miracles même y sont attribués toujours « à un certain religieux de l'Ordre. » Car c'est une vanité pour celui qui fut un saint de perpétuer son nom dans des annales. Et d'ailleurs qu'importe cette terrestre survie à qui mérita l'éternité? C'est pourquoi les frères, en entrant au
couvent, renoncent à cette inutile gloire. Ces âmes, oublieuses peut-être elles-mêmes de leurs noms mortels, passent lointaines et voilées ; et les saints du cloître, ayant vécu hors du temps et de rhistoire, consentent seulement à léguer d'anonymes exemples.
Mais ce que la règle impose avant toute chose, c'est un perpétuel silence. Même aux heures de repos, soit qu'ils marchent côte à côte dans quelque glacial corridor, soit qu'ils se répandent parmi les fleurs sauvages du jardin, les frères ne se parlent jamais. Quelquefois ils s'assoient ensemble sur le rempart. Alors ils croisent leurs mains sur leur poitrine, car nul ne doit faire un geste vers ses frères; et ils demeurent là, méditant ou écoutant le bruit des bois. Leurs yeux ont désappris les regards qui interrogent et qui répondent, et chacun, dans cette assemblée muette, semble à jamais solitaire, perdu dans des déserts de
reve *
* Le muet tentateur (suggestion de mauvaises pensées dans un cloître de moines silencieux). — Plan trouvé dans les notes de l'auteur.
LES ^aC^'N.TS IMTO'R.TU'i
\ petite ville de Ruvigny se i SUT une colline, dominant ui ' fond pays de valltes boisées i prairies. Les tnurailks qui ( datent la ville au temps des guerres fé< soni restées debout, et de grandes port pierre grise, des portes hautaines et surar gardent encore les routes qui descenden la plaine. Çà et là, dans les rues, parn blancheurs des maisons récentes, sotnnw Je sombres et seigneuriales maisons. De '
jardins presque abandonnés, des jardins aux herbes puissantes et violentes, triomphent autour de ces hôtels. Et pour les habitants qui ne possèdent pas de jardins, la ville a une promenade charmante et sauvage, une fière avenue de hêtres et d'ormes qui longe les remparts du côté de l'occident.
Cependant les habitants de Ruvigny , lorsqu'ils se promènent, le soir, sous ces arbres plantés par des ancêtres oubliés, ont, comme d'autres citoyens, des conversations sérieuses et modernes. Si dans le ciel merveilleux et changeant meurent des lumières heureuses, si les ramures sont empourprées mystérieusement de sang crépusculaire, les promeneurs ne s'attardent guère à contempler ces futiles spectacles. Ils s'entretiennent activement des affaires locales et des événements politiques. Ils pérorent, argumentent, discutent, se racontent volontiers les uns aux autres des anecdotes scandaleuses. Quelquefois, les scandales étant rares, on a dû y suppléer par la calomnie.
Mais ce moyen, toujours un peu pénible pour les honnêtes gens, n'a jamais été employé que dans les cas d'urgence. D'ailleurs les habitants de Ruvigny ne sont pas de ces provinciaux
ignares qui bornent le monde à leur ville. Beaucoup d'entre eux installé Paris ei, par un singulier hasard, plusie Parisiens ayant des parents à Ruvigny, vienm lous les ans y passer quelques semaines. Et ■ Parisiens ne sont pas de pauvres sires. Il ■ parmi eux un clubman connu et un jourr liste célèbre. Autrefois les habitants de la j tite ville se métiaient de ces intrus. Mais ils sont aperçus que ces étrangers ne différait pas sensiblement des indigènes. Après de le gués conversations, il fut avéré que ces gi venus de Paris n'avaient vraiment pas u idée de plus que les sédentaires provincial C'est pourquoi les étrangers furent désorm fraternellement accueillis.
Chaque année, au mois d'avril, a au tcit du renouveau, » comme disaient certains poè locaux, une singulière petite fête était célébi par les habitants des environs. Il y avait di une clairièTe un petit monument en ruii que l'on appelait le Tombeau des Aman Une légende survivait qui contait l'aventi de ces amants ensevelis dans la pacifique for En des temps de chevalerie, une noble jeu fille éprise d'un artisan s'était enfuie de s
château avec celui qu'elle aimait. Pour faire bénir son mariage, elle s'en alla trouver Tévêque. Mais celui-ci, durement, la chassa de TEglise et livra le manant à la justice. Le jour même où Ton dressa la potence, la jeune fille mourut. Et le lendemain on trouva les corps des deux amants miraculeux transportés dans la forêt où souvent ils avaient erré. Ils reposaient côte à côte parmi les fleurs. L'évêque, attendri, revêtit ses habits sacerdotaux et, dans la forêt, il bénit le mariage de ces deux morts. Une messe commémorative avait été fondée.
On ne la célèbre plus. Mais une fête que patronne la municipalité a remplacé fort décemment la cérémonie religieuse. Les habitants de Ruvigny tiennent beaucoup à ce souvenir, et de tous temps cette fête fut splendide. Seulement, autrefois le maire disait dans son discours : « Souvenez-vous toujours, messieurs, de cette gracieuse légende. Ce n'est pas seulement une poétique aventure, c'est une édifiante histoire qui nous montre la miséricorde infinie de l'Eglise. » Ces paroles étant quelque peu démodées, le maire dit aujourd'hui : « Souvenez-vous, citoyens, de cette gracieuse légende. Et n'oubliez pas qu'elle contient un enseigne-
ment. Nous ne croyons guère aujourd'hui à ces miraculeuses aventures. Mais pour être apocryphe, citoyens, cette histoire n'en montre pas moins la morgue de la noblesse et la férocité des prêtres. »