‹ Œuvres; poésie, poèmes en proseChapitre 55 sur 59 · JOËL · texte numérisé non relu

JOËL

H^^^;^^ 'ordinaire, le long des froides i^i/cVr allées défleuries, dans le morne

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jw/f///^ parc rongé de rouilles automnales, Mme de Hennemer se promenait silencieusement. Son enfant qui marchait à côté d'elle se taisait aussi ; il étendait autour de lui ses petites mains pâles, et, nerveusement, saccageait des ramilles. Il regardait sa mère parfois et vaguement il la sentait lointaine, perdue en des solitudes de rêves tristes. Il n'essayait plus de la forcer à des jeux; il se résignait

avec des douceurs de malade. De temps i temps la mère caressait d'un geste son fils, tournait vers lui des yeux troublés de te dresse; et d'une voix infiniment douce et d lente elle murmurait le nom de l'enfant : « Joi Joël!» Mais elle ne lui parlait guère. E.

allait, paresseuse, comme lasse d'être, et so vent elle frissonnait un peu ; on eût dit qu'u incurable peur était en elle. Elle avait u étrange façon craintive de regarder les ger Quand elle rencontrait à l'improviste, en s vespérales promenades, quelqu'un de ses si viteurs, garde-chasse ou jardinier, elle se rej tait brusquement vers les taillis pour le lais; passer, et, tandis qu'elle répondait aux obi quieux saluts du passant, ses yeux, mystérie sèment, s'effaraient.

Ce soir-là, dans le blême crépuscule, d cloches au loin avaient sangloté. Elles so naient, douloureuses et brutales, et elles ser blaiem secouer sur le pays des souvenirs noii Alors, comme si les glas évoquaient pi cruellement en son âme le regret de ses mor la veuve attira vers elle son fils et narra 1 sanglantes annales de leur maison. Joèl jusqi ce jour n'avait rien su, on le jugeait tn

petit ; maintenant il était temps de l'instruire. Oppressée de souvenirs, M^^ de Hennemer s'arrêta, fit asseoir son fils près d'elle sur une pierre; et là, dans la paix crépusculaire, dans le calme seigneurial du parc, elle se mit à parler de guerres, de fuites, de massacres.

Elle conta les angoisses de l'affreuse année, les solennejs départs de ceux qu'elle aimait; elle dit à l'enfant la mort monstrueuse du père, du grand-père, de l'oncle. Le comte de Hennemer, aux premiers jours de l'invasion, avait rejoint le régiment où servaient ses amis. Sans gloire, pendant un combat nocturne, il avait été blessé et il était mort, après une longue agonie solitaire, dans l'horreur des plaines hivernales.

L'oncle, son frère à elle, un sauvage gentilhomme qui passait sa vie à rôder dans les bois et dans les landes, à guetter les loups dans les halliers et les halbrans dans les brumes des murs, n'avait pas voulu s'humilier aux disciplines des armées régulières. Il était parti armé de son fusil de chasse, et il s'était mêlé à des francs-tireurs. Les Allemands l'avaient pendu à un chêne dans la forêt. Et pendant que ces massacres en des lieux ignorés d'elle s'accomplissaient, Mme de Hennemer s'était enfuie,

avec le grand-pére et le p«it Joël, dans une ville, où, par hasard, quelques jours la Commune triompha. Des hommes ivres arrêtèrent le grand-père. D'une fenêtre, elle le vit marcher, frappé à coups de crosse; il était parmi d'autres qu'on bousculait. Puis elle eptendït un horrible bruit de fusillade; vit au !oin, sur la foule, de la fumée.

L'enfant écoula toutes ces choses comme il eût écouté des contes. Certes, les mots de guerre, d'émeute et de massacre ne lui étaient pas nouveaux. Il les rencontrait fréquemment dans ses livres d'histoire. Maïs il considérait simplement l'histoire comme un singulier récit qu'il fallait connaître : cela ne correspondait pour lui à rien de réel. En ces livres, il s'agissait de Grecs, de Romains, de Médes, de Perses, de Francs et de Burgondes; plus tard on lui avait parlé de chevaliers, de manants, de rois, de seigneurs. Tous ces Êtres, en son imagination, allaient, venaient, heurtaient des armes éclatantes, soufflaient dans des clairons d'or, se ruaient en des villes incendiées. Mais il avait toujours la sensation d'assister à de fictifs spectacles; ces guerriers, ces princesses, ces rois, il n'avait jamais songé qu'ils fussent semblables

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aux hommes et aux femmes qu'il voyait dans la vie. C'étaient des créatures spéciales à l'histoire : il séparait complètement l'histoire et la vie. Pour la première fois il venait d'apprendre que des massacres pouvaient avoir lieu, que des hommes véritablement tuaient des hommes, brûlaient des maisons. Il frissonnait, cependant il ne saisissait pas bien encore. Les Allemands avaient tué son père. Cela, il le comprenait, l'idée de guerre extérieure, infiniment confuse, était déjà en lui ; puis son père, lui avait-on dit, était officier : la vision de l'uniforme, l'image d'une bataille entre des soldats, lui étaient familières. La mort de son oncle le surprit un peu, mais ne fit pas surgir d'indignation. Évidemment la spéciale ignominie de cette mort ne le frappait pas ; puisque son oncle était prisonnier, il n'était pas étonnant que les Allemands l'eussent pendu. Mais ce qui le troubla profondément, ce fut la mort du grand-père. Des hommes l'avaient fusillé. Quels hommes? Des Allemands, il savait bien ce que c'était, il se les représentait vêtus de bleu et coiffés de casques pointus. Mais les meurtriers de son grandpère, qui étaient-ils, que voulaient-ils? C'étaient des ouvriers, disait Mme de Hennemer. Des

ouvriers? Comme Pierre ie n Laogeois le tipissier, comme le forgeron Louviac, chez qui Joël allait s'amuser quelquefois. Oui, des ouvriers pareils à ceux-là, et, de plus, pauvres, haillonneux, pareils à ceux que Jo€l accueillait à k grille du château. A chaque réponse, l'enfant s'étonnait douloureusement. Mais toutes ces choses lui semblaient encore lointaines, vagues, irrémissi blême nt abolies. « N'est-ce pas, mère, que cela n'arrivera plus jamais, plus jamais? » Et il faisait un geste de la rnain comme pour repousser tous ces fantômes ; et tendant vers l'ombre ses mains puériles, il semblait, en iine incantation, écarter à jamais les guerres. M™' de Hennemcr hésitait à répondre; elle voulait rassurer l'enfant, mais la conscience de la fatalité la faisait muette. Toujours inquiète, toujours épouvantée, elle ne croyait pas, elle, que ce fût fini. Elle percevait, au loin, dans l'avenir, comme de l'autre côté d'îjn mur, un grand bruit d'armes et de chevaux. Elle ne se décidait pas à rassurer Joël, et comme il répétait son anxieuse demande, elle pleura.

Définitivement alors Joël perçut la réalité des périls. Tout son pauvre corps nerveux, à

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cette révélation, tressaillit. Une fièvre le prit. Il tira la robe de sa mère, qui maintenant était retombée en de silencieuses rêveries. « Rentrons, supplia-t-il ; j'ai froid, j'ai peur, rentrons! » Toute la nuit, dans son grand lit à colonnes, il trembla. Sa mère le veillait, l'interrogeait, épiait son effroi. Mais il ne voulut pas dire à quoi il pensait ainsi fiévreusement, il nia que les récits de sa mère fiissent la cause de son mal ; il soutint qu'il s'était glacé en une trop longue promenade dans le parc ; il affecta d'avoir plus froid pour qu'on n'attribuât pas son tressaillement à la peur. Et quand il s'endormit, vers l'aurore, sa mère n'accusait plus que les glaciales bises du soir.

Des jours passèrent. M^e de Henneraer oublia cette mauvaise vesprée; l'enfant ne reparla plus des morts. Seulement, quand il allait dans la campagne, il considérait longuement les paysans épars dans les labours et les moissons. Dans la forge de Louviac, il examinait les ouvriers, cherchant à surprendre sur leur bouche ou dans leurs yeux l'expression de férocités soudaines. Quelquefois, lorsqu'un des ouvriers, haletant et acharné, lançait plus impérieusement son marteau sur l'enclume,

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