LA LOVANGE DV BLANC
A M. de Dinteuille, gouuemeur de Champagne (i).
TovsiovRS m'arresteray-ie à chanter des couleurs, Les simples accidents suiets des blazonneurs? Il fieiut pour cette fois m'y arrester encore En faueur des beautez que la blancheur honore : Puis nous ne voyons rien sans couleur icy-bas, Et le solide corps sans elle on ne voit pas, Sans elle sa compagne, et l'œil seulement donne Contre elle dont le corps solide s'enuironne.
(i) Joachim, baron de DioteTille, Meunriliej, etc., lieutenant général de Champagne et de Bcie» chevalier des ordres du Roi né vers \535, mort sans postérité le i«r oct. 1607.
ŒUVRES POÉTIQUES o'aMADIS JAMYN. 285
Or entre les couleurs ie Chanteray le blanc Comme entre elles tenant touiours le premier rang, Car le Dieu tout puissant fit la haute lumière (Principe des couleurs), la blancheur singulière. Les planettes aussi d'où despend le bonheur, Ont leur solidité luisante de blancheur, Et donnant le matin la rouzoiante aurore En tout temps de ce teint son visage colore.
Que si vn peu honteuse elle a le teint vermeil A l'heure qu'elle chasse au deuant du Soleil Les ombres de la nuit, ce n'est qu'en aparence Que le vermillon peint sa blanche et pure essence, D'autant que les vapeurs qui sent entre nos yeux Et entre le leuer de ses rais gracieux Font sembler rougissant le beau de son visage, Combien que sa lueur n'en sente aucun dommage.
Les Pontifes d'Egypte, hommes d'entendement,
Habilloient Osiris dVn blanc habillement
Pareil à la lumière, exempt de tout ombrage
Et de variété de teinture ou nuage,
Montrant que le grand Dieu, cause et commencement
Des choses de ce monde, est simple entièrement.
Sans meslange quelconque, et comme seul principe
lamais des mixtions en soy ne participe :
Au contraire ils faisoient à la déesse Isis
De diuerses couleurs ses voiles et habis,
Déclarant que Nature estant cause seconde
Pour conduire après Dieu les œuures de ce monde.
Met toute son essence, employé son pouuoir
En la matière preste et pronte à receuoir
Toutes formes en soy, se faisant toutes choses :
lour, huit| eau, feu, mort, vie, et cent metamorfoses.
Tout élément, ou rare, ou espaix, tient par soy
En soy de la blancheur, et rien ie n^aperçoy
Aux premières splendeurs quVne obscure meslange
Qui trouble et enlaidist leur clairté qui se chango.
Les perles, le cristal, le ferme diamant,
L'argent, Tiuoire et marbre en tirent ornement,
Et l'honneur principal des pierres précieuses
Se donne au blanc qui luist en leurs faces gemmeuses.
le n'oubliray Palbastre en blancheur excellant,
le n'oubliray la nege au froid si violent,
La manne ny le lait des enfans la pasture.
Le sucre ny le miel de douce nourriture;
Le coton ne veut pas que ie l'oublie aussi.
Combien que de mon encre il soit souuent noirci.
Oubliray-ie les lis, les herbes et les plantes
Qui de blanc vont parant leurs figures plaisantes,
Le iasmin odoreux de blanc est revestu.
Les ligustres» le cèdre immortel de vertu :
Le mois de Mars produit les blanches violettes.
d'amadis jamyn» 287
Presque Tinfinité rend mes Muscs mudttes, Tant il se trouue au monde infinité de corps Que la pureté blanche embellist par dehors.
Tout arbre, toute plante à mesme heure qu'elle ouurc Son odorante fleur, d'vn blanc esmail la couure, Et de ce te beauté l'illustre clcrement.
Car presque toute chose ayant ce parement Vestant cette clairté, toute douceur respire, Et tout sincère amour si belle qu'ion l'admire.
La foy, qui tient le monde en toute seureté^ En signe de sa grâce et de sa pureté, Porte vne robe blanche, et m'auertist de croire Que le blanc doit auoir sur les autres la gloire, Tout ainsi que la foy doit tenir parmi nous De principal honneur estant l'apuy de tous.
Les citoyens Romains en la brigue et poursuite Du Consulat, vestoient le blanc pour leur conduite, £t pour signifier^ tenant le consulat, Que fidèles tousiours ils seroient à l'estat. Le poète Virgile habille les saincts prêtres Et ceux qu'en poésie on estimoit bon maistres, D'vne blanche soutane, et vest pareillement Ceux qui oat deflfendu leur païs vaillamment. Les Anges autrefois venans des lieux célestes Souloient en tel habit se rendre manifestes.
Gomme l'Ange qui dist là Résurrection
288 ŒUVRES POÉTIQUES d'amaiiis jamyn.
Du Seigneur qui se fii noKtre redL'mpiion.
Or, si la couleur blanche est iusteinent donnée Aux Anges, à la Foy, et à l'âme bien née, le te doibs dédier Vhyiaae par 0107 chanté Pour tes actes parfoicts pleins de fidélité Vers ton Dieu, vers ton Rojr, vers ta chère patrie Au poix de la vertu voulant pezer ta *ie.
l'eusse assez dédié ce gentil argument
A quelque belle dame estant également
Blanche comme la nege, ou Us lis, ou l'Albattre,
Mais leur beauté souuent est suieite au désastre
De ne durer longtemps et soudain s'eSacer ;
Pource i'ay mieux aimé cet ouurage adresser
A Hnsigne vertu de ton ame fidelle
Seur que tu la feras sans changer éternelle.