‹ Œuvres poétiques de J. RacineChapitre 192 sur 326 · ACTE V, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE V

Ma princesse^ d'où vient ce changement soudain?

BE&éNICE.

C'en est fait. Vous voulez que je parte demain; Et moi , j'ai résolu de partir tout à l'heure : Et je pars.

TITUS

Demeurez.

BÉftKffICE.

Ingrat! que je demeure?

Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux * Uui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? Ne Tentendez-vous pas cette cruelle joie , Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? Quel crime, quelle offense a pu les animer? Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?

MTUS.

£coutez*vous , madame, une foule insensée?

Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée. Tout cet appartement préparé fer vos soins , Ces lieux , de mon amour si longtemps les témoins ^ Qui semblaient pour jsunais me répondre du vôtre , Ces festons^ où nos noms enlacés Fun dans Vautre'

* Injurieux, dans rexactitude dé 1p prose, ne peut s'appliqaer qu'aux r-hoses. Mais on sait que la poésie peut transporter les épithètes des choses aux personnes , et des /personnes aux choses ;.c^est un de ses privilèges et une de ses beautés , quand le goût préside au choix qu'elle en fait. On ne dirait pas nen plus en prose entendre une joie ; mais , comme la joie est bruyante ,

ne r«iitendex^oas pai eett» enulle JoieP est un beau vers; et toutes ces hardiesses bien amenées font la langue du poète. Nou^ ne les remarquons pas toutes, à beaucoup près; c^est a ceux qui veulent se former le goût et étudier les secrets de la versification , à lire Racine dans cet esprit. ( L. ) ' Var. Ces chiffres , où m» noms «ilacës l'un dan» iMilre...

A mes tristes regards viennent partout s'offrir. Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir. Allons, Phénice.

TITUS

0 ciel ! que vous êtes injuste J

Retournez , retournez vers ce sénat auguste Qui vient vous applaudir de votre cruauté. Hé bien 1 avec plaisir Tavez-vous* écouté? Étes-vous pleinement content de votre gloire? Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire? Mais ce n'est pas assez expier vos amours : Avez-vous bien promis de me haïr toujours?

Non, je n'ai rien promis. Moi , que je vous haïsse î Que je puisse jamais oublier Bérénice ! Ah dieux! dans quel moment son injuste rigueur De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur ! Connaissez^noi, madame; et depuis cinq années Comptez tous les moments et toutes les journées Où , par plus de transports et par plus de soupirs , Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs : Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse. Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse ; Et jamais... -

Vous m'aimez, vous me le soutenez; Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez! Quoi ! dans mon désespoir trouvez-vous tant de charmes ? Craignez-vous que mes yeux versent trop peu de larmes ? Que me sert de ce cœur l'inutile retour? Ah , cruel ! par pitié , montrez-moi moins d'amour : Ne me rappelez point une trop chère idée , Et laissez-moi du moins partir persuadée

Page 1