VI. 3S
874 ^^ LiVRB d'un p£rb.
Où le gazon jauni scintille en touffes d'or.
C'est le parc où, sonnant le goûter, vive et claire,
La cloche tinte au cou des Yaches qu'on va traire.
Tant pis pour qui s'égare ou demeure en retard !
L'espoir du bon lait chaud ramène le traînard ;
La troupe se rassemble, et d'un pas plus alerte
Abrège le circuit de la colline verte.
Ma voix qui les pressait, et qu'on n'écoutait pas,
Doit ici les calmer et ralentir leurs pas.
Il faut que la sueur sèche un peu sous ces blouses.
On va plus sagement sur de fines pelouses,
Et s'arrfitant aux fleurs qui croissent par milliers,
On se dit leurs vertus et leurs noms familiers.
La flore des hauts lieux dans sa splendeur s'étale :
Sur l'humble serpolet rougit la digitale;
Le genièvre a semé ses grains noirs sur le thym.
Chacun, pour son herbier, fait là quelque butin.
Voici — dans ses fleurs d'or — longue tige penchée,
La grande gentiane en juillet desséchée»
Passons, et sans goûter à ce flot froid et noir.
Sous le toit du chalet, au bord de l'abreuvoir.
Nous verrons au retour, sous ce bouquet de hêtres,
Ce réduit abondant et ses trésors champêtres :
La cave où, pour l'hiver, jaunit, comme un fruit mur,
Le fromage encor frais rangé contre le mur.
Évitons, mes enfants, cette place plus basse
Où dans un sol mouvant l'eau se cache et s'amasse.
Suivons l'étroit sentier loin des joncs. Voyez-vous
Poindre ce brin d'azur dans l'herbe à vos genoux ?
C'est la petite fleur pour qui j'ai fait des Ueaes.
Qu'en voilà, tout à coup, de gentianes bleues ! Cueillons vite et marchons, mes amis, sMl vous plaît. Dans sa douce chaleur savourer ce bon lait.
Voici, voici le parc ! Cent belles vaches brunes Éparses au soleil sur le pré vert : les unes S'étendent pour dormir ; d'autres, le nez au vent, Debout, l'œil grand ouvert, ruminent en rêvant. Du côté du soleil un mur de hautes claies Abrite sous l'osier le pâtre aux larges braies ; Assis sur l'escabeau qui pendait à ses flancs. Il presse entre ses doigts les pis fauves ou blanca. Les veaux, la tête basse et clos à part des mères, Attendent. Le vacher entr'ouvre les barrières, Chacun, libre à son tour, saisit avidement L'ample sein qui pour lui se gonfle en un moment. A peine il a goûté la mamelle remplie.
Qu'aux cuisses de la vache un nœud adroit le lie. Le maître est là, tout prêt ; usant d'un droit cruel, Il détourne la mère avec un peu de sel.
Bientôt le vase est plein et l'écume déborde. Le veau reprend sa place, affranchi de sa corde, Et dans la tonne immense on court vider le seau; Et — trois ainsi faisant — le lait coule en ruisseau. Tout à l'heure il faudra deux de ces fils des Gaules Une barre de frêne et leurs fortes épaules.
Pour porter au buron^ où l'attend le pressoir, Cette cuve de lait qui se comble en un soir.
Mais voici les enfants ! et la bande altérée Vole avec de grands cris à la douce curée.
Dans le groupe joyeux le pâtre est prisonnier.
On tire avec ardeur les tasses du panier ;
Autour du &eau fumant on se presse, on se pousse ;
Plus d'un visage en sort tout barbouillé de moiisse.
Et; la première soif s'étant calmée enfin,
On vide la sacoche et Ton songe à la faim.
On plonge de nouveau l'écuelle dans les gerles,
Et sur ces doigts brunis roulent de blanches perles.
Assis en rond, couchés sur l'herbe et les habits,
Dans la crème écumante ils trempent leur p<dn bis.
Qu'ils sont vifs et bruyants, qu'ils sont heureux de vivre !
Il semble que ce lait, ce lait pur les enivre.
Et moi, dans leur nectar, je plonge avec gaieté
Mon menton grisonnant par l'écume argenté.
Puis, pour tirer profit de l'heure, hélas ! trop brève,
Je les laisse à leurs jeux et je vais à mon rêve.
Contre un hêtre battu des vents de toute part. Sur le tertre isolé je m'assieds à l'écart ; Et l'immense horizon des montagnes Arvernes Déroule autour de moi ses plans larges et ternes. Au nord l'âpre Cantal, dont les flancs assombris Sous le plus chaud soleil restent mornes et gris. Un peu de neige encore, au bout des cimes pâles. S'éclaire aux feux du soir du rose des opales. Des lambeaux de forêts, en sinueux replis, Roulent au pied des monts dans l'ombre ensevelis. Des. collines d'azur, des bois, de longues plaines Ondulent au midi comme des mers lointaines.
Dans l'herbe, à quelques pas, chevreaux à l'abreuvoir, Mes bruyants compagnons s'agitent sans me voir. Heureux de folâtrer seuls, sans trêve et sans guide. Plus bas rumine et dort je grand troupeau placide.
XES VACHES. 277
A peine, d'un son bref, la clochette à leurs cous, Depuis que j'y prends garde, a tinté quelques coups ; Tant le repos est fort des vaches maternelles, Tandis que nous puisons à leurs saintes mamelles ! Mais le soleil s'abaisse ; un reflet incertain Dore et rougit leur peau de bronze florentin. Je les vois dans la pourpre et le calme des reines: Ce calme, au loin s'étend sur les cimes sereines ; Et l'auguste nature, en paix de tout côté, Travaille avec douceur à sa fécondité.
Alors, devant mon Dieu je mMncline et j'adore ; Cette paix s'insinue en moi par chaque pore.
Et mon cœur, aspirant ce souffle des déserts. Palpite à l'unisson du tranquille univers.
Rien n'en trahit l'ardeur et la secrète flamme. Et le même travail s'accomplit dans mon âme, Qui, des sucs de la terre et des rayons du ciel, Dans la vache et la fleur fait le lait et le miel. Je bois à ces torrents de vie universelle.
Et sous les doigts de Dieu mon poâme ruisselle.
Sublimes réservoirs de toute pureté.
Sommets par où le ciel communique à la terre. Où la fraîcheur survit aux flammes de l'été.
Où ,4^1^ toutes ses soifs l'homme se désaltère !
278 LE IIVRB d'un P ft R B.
La neige sur vos fronts dort ses chastes sommeils ; Là filtrent Thumble source et le superbe fleuve; Vos flancs versent le lait au troupeau qui m'abreave; Le YÎn fiime à vos pieds sur les coteaux vermeils.
J'ai salué jadis vos forêts protectrices, Vos chênes éloquents instruits de l'avenir, Voici mes fils ! je viens avec eux pour bénir Vos prés, Fherbe féconde et nos saintes nourrices.
Et vous, goûtez ce sel et ces fleurs dans nos mains, Vaches à vos bergers douces comme des mères ! O vous qui, sans combat, versâtes les premières L'aliment pacifique aux farouches humains !
J'aime à vous voir dnsi rêver, fortes et lentes, Tandis que s'accomplit dans la nuit de vos flancs Le mystère sacré qui de ces vertes plantes Distillera pour nous ces flots tièdes et blancs.
Dans un puissant repos vous êtes là, couchées, Comme ces larges monts au musculeux poitrail, Durant qu'ils font germer dans leur profond travail Les herbes, les métaux et les sources cachées.
Des flammes du couchant vos fronts luisent comme eux, Et, tandis que rougit à vos pieds la bruyère, Qu'une fine vapeur court sur vos reins fumeux. Vous aussi semblez boire à longs traits la lumière.
Respirez-vous, de plus, un vague esprit dans l'air? Entendez-vous des voix qu'ignore la montagne ?
Voyez-vous des laeurs qu'un désir accompagne Dans la nuit de vos sens passer comme un éclair?
Vous sentez-vous ainsi plus proches soeurs des hommes ? A ces vieux nourrissons gardez-vous quelque amour ? Rêvez-vous comme nous, orgueilleux que nous sommes, D'un rang plus haut dans l'être et d'un meilleurs séjour ?
Depuis ces milliers d'ans que le fils de la femme Boit à votre mamelle et dort à vos côtés, N'avez-vous pas reçu, nourrices des cités.
Pour prix de votre lait, quelque part de notre âme?
Où manquent les taureaux manque le pur froment, Où tarit votre lait les nations tarissent...
Qu'à ces doux serviteurs le maître soit clément ; Qu'à la voix du berger les troupeaux obéissent.
Votre race à la nôtre a frayé son chemin.
Habitant nos maisons, nos tentes, nos cavernes, Du vieil Himalaya jusqu'à ces monts Ârvemes, Vous avez pas à pas guidé le genre humain.
Autour de ces volcans qui s'éteignaient à peine, Les vaches et le pâtre ont dormi dès ce jour ; Et, s'ouvrant tout entière aux œuvres du labour, La sainte Gaule a vu grandir la race humaine.
Mais l'homme et le troupeau restent plus vigoureux, Nourris sur l'âpre sol de ces monts basaltiques; Tout vient s'y rajeunir, et des enfants nombreux Portent au loin le sang des vieux taureaux celtiques.
28o LB LITRE d'UN PÈRE.
Et YOU8, sur ces hauts lieux, vous campez jour et naît, Mères ! et yous gardez ce sang pur de mélange. Et sous Yos fronts pensifs un rêve se poursuit, Rêve obscur commencé près des sources du Gange.
Nos hivers ont en vain neigé sur vos flancs roux ; Fécondes à jamais, calmes, intarissables, A l'ombre du palmier, du cèdre ou de l'érable, Vous livrez aux humains votre lait, sans courroux.
Dociles à l'enfant comme au bouvier rigide, Sans ofifenser sa main vous y mangez le sel.
Mieux qu'un long frêne armé de l'aiguillon cruel Vers le champ du labour son frêle osier vous guide :
Car l'homme, ingrat et dur, à vos fronts résignés, Impose un joug barbare et de lourdes misères ; Vous aussi vous creusez votre sillon, ô mères ! Près des bœufs haletants et de sueur baignés.
Vous que l'antique Asie entourait de son culte, Qui dormiez au désert près de ses doux penseurs, Ces Brahmes pleins d'amour qui préservaient d'insnite Tout arbre comme un frère, et vous comme des sœurs !
Vous fûtes des vieux rois l'orgueil et l'opulence ; Nous vivons tous, encor, de vos bienfaits obscurs. Des trésors de vos flancs répandus en silence ; Le sage honore en vous la source des biens piirs.
Tandis que notre sang se corrompt dans les villes. Que nous changeons de soifiB, d'ivresse et de douleurs.
LES VACHES. 28l
Votre lait et ce miel, issus des mêmes fleurs, Ont gardé leurs vertus sur ces gazons tranquilles.
Elle apparaît ton œuvre, ô Nature, en tout lieu! Dans mon cœur altéré des choses éternelles La paix et la douceur coulent de tes mamelles. Et par de frais sentiers tu me conduis vers Dieu :
Vers lui dont j'entrevois, partout la Providence, Vers lui qu'à travers tout j'adore en ces déserts... Et j'entoure en son nom, de l'encens de mes vers, La vache aux larges flancs, mère de l'abondance.
Égayé du son clair de ce cuivre argentin.
Baigné des feux vermeils du couchant qui s'allume, La saine odeur du lait, de la sauge et du thym A ma lèvre irritée ôte son amertume.
Autour de ces troupeaux calmes comme ces bois, Mon âme se repose, et j'y respire à l'aise ; Et, tandis que mon sang s'enrichit et s'apaise, L'infini de mon cœur déborde avec ma voix ;
Et j'oublie un moment l'heure sombre où nous sommes, Et, peut-être, au milieu de ces fraîches senteurs. Ma pensée à longs flots coule de ces hauteurs, Plus pure devant Dieu, plus douce pour les hommes.
Septembre x866.