‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 109 sur 117 · PELERINAGE. 39I · texte numérisé non relu

PELERINAGE. 39I

Ceux-là me sarvivront et je compte sur eux Pour protéger mon œuvre et garder ma mémoire, je n'écris pas leurs noms, et je fais sans remords. Comme ils feront un jour,lagrande part aux morts. Mais tous de ma jeunesse ont embelli la fête ; Tous ont de mon esprit secondé le réveil...

C'est pour m'étre avec eux enivré de soleil Et d'ardente amitié que je devins poète.

Coteaux pierreux, chargésd'arbustes toujours verts, Tièdes vallons de l'Arc aux bastides fleuries, Dans vos étroits sentiers, durant ces quatre hivers. Que vous avez ouï de folles causeries, Que vous avez caché, bercé de rêveries, Que vous avez prêté de couleurs à nos vers !

Puis, dès que les hauts lieux tentaient mon cœur malade, Quand l'ardeur du désert tout à coup me prenait, Que de fois, dans la nuit, fuyant tout camarade, Â travers champs, après la halte au Tholonet J'ai de Sainte-Victoire accompli l'escalade !

Plus tard, sous d'autres cieux, les esprits tentateurs. M'ont fait goûter l'ivresse et l'orgueil des hauteurs, Et, lisant près de Dieu sa vivante écriture.

J'ai commencé mon hymne à la grande nature ; Plus tard j'ai respiré la sainte horreur des bois. Mais, sur ces monts, pareils à ceux que vit Homère, Sous ces pins élégants dorés par la lumière.

Du rythme harmonieux j'appris les douces lois. La muse de Platon fut ma muse première; J'entrevis sur ses pas l'idéale beauté.

Et c'est l'hymne du cœur que j'ai d'abord chanté.

2^'i LE LIVRE d'un PÈRE.

Terre où, jeune et joyeux, je vivais comme un sage, Faisant d'un art chéri le long apprentissaga, Après vingt ans et plus, nul souvenir chagrin, Nul ennui, nul remords d'un passé sans nuage Ne ternissait en moi ton ciel toujours serein. Chez toi chaque retour, 6 terre fraternelle. Se marquait pour mon cœur d'une fête nouvelle ; Mais tu devais aussi m 'apporter mon grand deuil; De nos heureux printemps l'image est effacée, Et quand je te reviens je n'ai qu'une pensée : Je demande mon père et revois son cercueil.

Me voilà, dès ce jour, au point de la carrière Où le doute et l'ennui s'emparent des plus forts, Où l'on jette, hésitant, un regard en arrière. Où l'on a commencé de vivre avec les morts ; Où l'on n'a d'aiguillon que la dure pensée D'achever au plus tôt la tâche commencée.

Afin de s'endormir sans joie et sans remords.

Mais à mes yeux lassés quand tout se décolore, Tu sais me rendre un peu de vie et de chaleur; Sans pouvoir à ma nuit promettre une autre aurore, Ville des souvenirs, tu m'es bien douce encore! Tu me tiens par l'attrait d'une sainte douleur : J'accomplis dans tes murs comme un pèlerinage; J'y revois un par un mille endroits consacrés...

Si vous voulez, enfants, me rendre témoignage, Si vous gardez mon culte et mon nom d'âge en âge. Vous aimerez ces lieux et vous y reviendrez !

. Mars 1874.

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Mes enfants, il faut qu'on travaille !

II faut tous, dans le droit chemin, Faire un métier, vaille que vaille, Ou de l'esprit ou de la main.

Nul ici-bas ne se repose.

11 n'est rien d'inerte et d'oisif,

Ni l'oiseau, ni même la rose.

Ni ce vieux front chauve et pensif.

La fleur travaille sur la branche ; Le lis, dans toute sa splendeur.

Travaille à sa tunique blanche.

L'oranger à sa douce odeur.

LE LIVRE'D'oN père.

Si la sève, oisive et sans force, Dormait sans aider au soleil, Comment, sur cette noire écorce, Apparaîtrait un fruit vermeil !

Voyez cet oiseau qui voltige Vers ces brebis, sur ces buissons...

N'a-t-il rien qu'un joyeux vertige ?

Ne songe-t-il qu'à ses chansons ?

Il songe aux petits qui vont naître Et leur prépare un nid bien doux ; Il travaille, il souffre peut-être.

Comme un père l'a fait pour vous.

Ce bon cheval qui vous ramène Sur les sentiers grimpants des bois.

Croyez-vous qu'il n'ait point de peine A vous porter quatre à la fois?

Et pourtant c'est comme une fête Lorsqu'il vous sent tous sur son dos ; Les autres jours, la pauvre bête Traîne de bien plus lourds fardeaux.

Entendez crier la charrue

Tout près de vous, là, dans ce champ ;

Voici l'attelage qui sue

Et qui fume au soleil couchant.

Ils y vont de toutes leurs forces, Et de la tête et du poitrail,

Ces deux grands bœufs aux jambes torscô...

Certes, c'est là du bon travail !

Là-baS) le chien court, saute, aboie Et poursuit brebis et béliers...

Croyez-vous que c'est de la joie, Qu'il folfttre sous les halliers?

Il va, grondé, battu peut-être, De l'un à l'autre en s'cssoufflant ; Il va, sur un signe du maître, Rassembler le troupeau bêlant.

Mais qui bourdonne à mes oreilles ?

Regardez bien ! vous pourrer voir Nos chères petites abeilles Qui butinent dans le blé noir.

C'est pour vous que ces ouvrières Travaillent de tous les côtés ; Sur les jasmins, sur les bruyères.

Elles vont cueillir vos goûters.

En rentrant vous serez bien aises De trouver votre couvert mis, D'avoir encore, après les fraises.

Un miel brun sur votre pain bis.

Quand, pour mieux finir la journée, Le soir, allumant un bon feu, Près de la grande cheminée Vous inventerez quelque jeu ;

Si, dao8 un coin, seul, en silence, Penchant la tête 8t fermant l'œil, Pendant que l'on rit, que Ton danse, Je m'étends sur mon vieux fauteuil ;

 me voir sans parler on lire.

Sans plus faire un geste, un etfort, Vous direz, avec un sourire :

Voilà le père qui s'endort.

Non, je ne dors pas, je voyage Avec vous en maints lieux divers ; Et, pour vous prêcher le courage.

Chers petits, je vous fais ces vers.

Ils ne vont pas tout d'une haleine.

Ils ne me tombent pas du ciel ; Et ce n'est pas non plus sans peine Que les abeilles font leur miel.

Sachez qu'une belle pensée.

Qu'une image aux vives couleurs, N'est pas cueillie ou ramassée Comme un fruit ou comme une fleur.

Quand j'ai rencontré, d'aventure.

Un grand vers, des traits éclatants...

Dans mon âme et dans la nature, C'est que j'avais fouillé longtemps.

Dieu seul a le travail facile.

L'univers est toujours dispos

S0U8 ses doigts, et toujours docile...

Et Dieu n'est jamais en repos.

A toute heure il ordonne, il crée Un astre, un monde, un cœur béni ; Il étend son œuvre sacrée.

Sans fin, dans l'espace infini.

Et nous, qu'il fit à son image, Armés de l'esprit créateur, Nous avons tous un noble ouvrage, Un monde à faire en notre cœur.

Nous pouvons agrandir la vie, L'emplir de lumière et d'amour, Rien qu'en travaillant, purs d'envie, A notre pain de chaque jour.

Il n'est point de peine perdue Et point d'inutile devoir ; La récompense nous est due, Si nous savons bien la vouloir.

Le moindre effort l'accroît sans cesse.

Surtout s'il a fallu souffrir.

Travaillez donc, et sans faiblesse.

Ne plus travailler, c'est mourir.

Avril 187$.

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