‹ Œuvres poétiques: Pernette; le livre d'un pèreChapitre 17 sur 117 · VI. o · texte numérisé non relu

VI. o

Ses paroles sortaient moins vives et moins claires : Il annonçait des joars prévus et souhaités, Mais le rire avait fui de ses yeux attristés.

« Mes enfants, disait-il, vos mères sont en joie : Du sanglant recruteur vous n'êtes plus la proie : Vous n'irez pas mourir, loin du pays natal, Écrasés sous le char de cet homme fatal.

Ses sauvages décrets tombent avec lui-même ; Vos fronts ne portent plus son cruel anathème ; Rentrez dans vos maisons, vous n'êtes plus proscrits ; Rendez votre labeur à nos champs appauvrie.

Quittez ces fusils vains ! reprenez vos charrues. Dieu ramène chez nous des fêtes disparues.

Nos hameaux vont revoir leurs enfants dispersés, Et l'autel tout joyeux attend les fiancés.

Des paroles de paix volent de bouche en bouche. Des soldats sont venus, qui n'ont rien de farouche; Étrangers et vainqueurs, ils s'oifrent pour amis ; Opprimés comme vous, comme vous insoumis.

Délivrés comme vous de l'oppresseur du monde. Leur victoire est la vôtre; elle sera féconde. Donc, sous nos toits exempts de honte et de dangers Supportons sans orgueil ces hôtes passagers. » Il dit; puis il ajoute, ému dans son langage. Maints détails, maints conseils dictés par un cœur sage. Sur les signes du temps, sur ces fils de nos rois Qui nous rendaient la paix et de plus douces lois ; Sur l'avenir que nul n'entrevoyait naguères Et qui s'ouvrait au monde après ces lourdes guerres.

Pierre, ayant écouté, restait silencieux.

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Dans l'immobile aspect de son corps, de ses yeux. Son esprit tourmenté qui creuse et se consalte Trahissait les efforts d'un grand travail occulte. Et le ferme vouloir d'accomplir, malgré tout, Son dessein, quel qu'il fut, et d'aller jusqu'au bout.

C'était, pour lui, l'instant où s'ouvrent les deux voies. L'une d'âpres combats, l'autre de molles joies ; Nul devoir absolu n'ordonnait de choisir La route ardue au lieu du facile plaisir.

Libre, enfin, il pouvait tenir la foi promise : Pernette l'attendait, souriante, à l'église.

Sans doute, à de moins fiers, à de moins généreux, L'honneur lui-même aurait conseillé d'être heureux.

Mais il est de ces coeurs naïfs et magnanimes

Portés à leur insu vers les fautes sublimes :

An prix de maints dangers, quand, proscrit, pauvre, errant,

Pierre avait refusé ses bras au conquérant,

De nos soldats nombreux forçant la lassitude

Cet homme répandait au loin la servitude ;

Ses drapeaux triomphaient ; les enfants du pays

Étaient envahisseurs et non pas envahis.

Voilà que le torrent, refoulé dans sa course,

Porte chez nous la guerre et remonte à sa source ;

Et Paris étonné voit, sans croire à ses yeux.

Le Scythe impur campé sur le sol des aïeux.

Pour nous tous, ô Français, souvenir plein de rage, La terre maternelle a subi cet outrage!

C'est le crime d'un homme, il n'en subsiste rien ; Mais la haine en doit vivre an coeur du citoyen*

68 PERNBTTE.

Que d'affronts aa foyer sous l'ardoise ou le chaume, Après ce grand affront fait à tout le royaume ! Faudra-t-il donc subir, muet, pâle et tremblant. Les caprices hautains du Barbare insolent?

Mais Pierre avait au cœur, exaltés dès l'enfance, Tous les nobles orgueils qu'un tel servage offense ; Il avait respiré deux âmes à la fois, Les leçons du vieux prêtre et la fierté des bois. Chez lui, l'amour du sol et du clocher Tustique S'ornait des souvenirs de l'héroïsme antique. Il avait lu, transcrit de ses robustes mains Vos sublimes conseils, précepteurs des humains! Ces grands vers qui, trouvant quelques âmes dociles, Nous poussent du côté des vertus difficiles.

Un rapide combat se livra dans son cœur ; 11 en sortit navré, mais il était vainqueur ; Et d'un accent profond:

« Certes, je hais cet homme Comme je hais le mal, de quel nom qu'il se nomme ; Et, de mes faibles mains, je voudrais ardemment Être pour quelque chose en son écroulement!

Aussi, c'est pour moi-même une injure soufferte De voir d'autres que nous triompher de sa perte. D'avoir des alliés dans l'œuvre d'aujourd'hui... Sa chute est une affaire entre la France et lui ! Lui l'insolent orgueil, nous la fierté rebelle. Nous devons seul à seul vider notre querelle. Arrière l'étranger, ce vainqueur de hasard!

De ma j uste vengeance il me prend une part.

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Cet homme doit tomber ! mais 8oyon8-en la cause !

Du sort (le mon pays que mon peuple dispose.

Nous seuls du Corse impur sommes les vrais vainqueurs ;

Son joug était brisé déjà dans tous les cœurs,

Il régnerait encor^ malgré vous, invincible.

Si nous l'avions voulu de ce vouloir terrible

Dont l'Europe a subi l'indomptable vertu.

Quand pour la liberté la France a combattu!

La guerre a fait ce trône, elle peut le défaire;

11 n'a pas dans le sol sa force héréditaire;

Qu'il en soit rejeté par le peuple en courroux,

Mais que nul étranger ne commande chez nous !

Cette terre est à nous, faite, par nos ancêtres;

Nous y devons, comme eux, vivre et mourir en maîtres ;

Nous seuls avons le droit d'en barrer le chemin,

D'y marcher librement, les armes à la main;

Nous n'y devons souffrir, debout à cette place.

De chefs ei de soldats que ceux de notre race ;

Et nul dans nos maisons ne doit trouver accueil

Sans déposer, d'abord, son glaive sur le seuil.

Savons-nous quel dessein, de leurs cités lointaines,

Pousse vers nos hameaux ce flot de capitaines ?

Ce n'est pas notre honneur qu'ils y viennent venger ;

S'ils se disent amis, leur dire est mensonger.

Moi, je n'accepte pas cette alliance altière;

Je leur tendrai la main, mais hors de ma frontière.

Quand ma terre écartant des voisins mal venus

Ne verra plus flotter ces drapeaux inconnus.

Tant qu'ils osent camper sur le champ de mes pères.

Je maudis, je combats ces hordes étrangères!

Souffrirez-vous, amis, des hôtes oppresseurs

Dormant sous votre toit et servis par vos sœurs?

Moi, plutôt que de voir, au foyer qui s'indigne, Pernette leur verser le vin de notre vigne, Et ces chefs lui sourire, et ma mère, humblement, Pétrir pour leur festin le beurre et le froment, J'irais seul assaillir l'odieuse cohorte, Du logis profané je briserais la porte.

Et, la torche à la main, de ces maîtres impurs Par le fer et le feu j'affranchirais nos murs. Si vous sentez au cœur quelque chose qui vibre, Une haine, un amour, le besoin d'être libre, Si nous voulons prouver qu'à l'abri de nos bois, Lorsque nous avons fui, bravant d'injustes lois. Fiers entre tous, bien loin que le cœur nous défaille. Nous avons craint l'exil et non pas la bataille. Rentrons dans nos hameaux, les armes à la main ; Envers et contre tous frayons-nous un chemin, Et chassons l'étranger qui prétend faire grâce En nous laissant chez nous reprendre notre place. »

Maints avis commençaient de jaillir à la fois ; D'un geste le vieillard contint ces jeunes voix ; Il dit :

« Sachons mêler clairvoyance et courage, Et regardons, amis, plus loin que le village. C'est là-bas que se forme, en de noirs horizons, L'essaim d'envahisseurs qui remplit nos maisons: Avant notre humble bourg ils ont soumis la ville. Qu'on écrase un frelon, il en reviendra mille, Ardents à nous punir de ce coup généreux Que la grande cité n'osa tenter contre eux. » Alors le jeune chef :

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a Eh bien, qu'on nous imite !

L'insolent yisiteur disparaîtra bien vite.

Qu'on s'indigne avec nous de cet affront commun. Et tous seront sauvés par l'effort de chacun. Que le moindre clocher sonne le glas d'alarmes ; Que chacun sous son toit se dresse avec ses armes ; Que tout hameau lointain vierge de l'étranger Coure au-devant du flot qui nous veut submerger ; Que dans un mur vivant bloc à bloc on se serre ; Qu'un grand orage humain se soulève de terre, Et^ comme nos aïeux l'ont su faire autrefois. Qu'il pousse devant lui les rochers et les bois! Que tout homme, jaloux d'une sœur, d'une femme. Ayant à lui son champ et sa fierté dans l'âme, Que tout chef d'une race et tout enfant pieux Qui sait sous quel gazon reposent ses aïeux, Jurant de recouvrer cette place usurpée, Frappe un coup de sa faux, s'il manque d'une épée 1 Et, certes, nous verrons ces torrents d'ennemis Des villes et des bourgs promptement revomis, Et nous redeviendrons, d'insultés que nous sommes, Libres, maîtres chez nous, comme il sied à des hommes. »

Les yeux du vieil ami brillèrent un moment; Puis, secouant la tête, il reprit tristement :

« Quels vengeurs reste-t-il aux campagnes désertes ? La terre sera longue à réparer ses pertes.

Est-ce avec des vieillards, des femmes, des enfants, Que vous repousserez ces soldats triomphants? La guerre a dévoré toute notre jeunesse.

D'où crois*tu qu'un essaim de vaillants nous renaisse ?

72 FERNETTE.

Épaisant notre sève en ses longues fureurs^ Le Corse nous a pris nos derniers laboureurs. Quels bras armerez-vous du fer de nos charrues, Contre ces légions incessamment accrues?

Quand tu soulèverais, des fermes aux châteaux, Tout ce qui peut brandir la massue ou la faux ; Quandlesrochers,contreeux,jaillirâientdelaterre, Opposant vainement ta fronde à leur tonnerre, Tu n'entamerais pas l'airain de leurs canons... Vous seriez brisés tous, sans que l'on sût vos noms. »

Le jeune homme éclata, s'écriant : « Que m'importe Si, ma cause étant juste, une autre est la plus forte ! Je vais mon droil chemin, je ne veux rien prévoir. Mon âme, en moi, me dit que je fais mon devoir. Qui sait? un coup frappé par une main hardie Peut des plus vils cailloux tirer un incendie. Peut-être un fca sacré, dans le sol endormi, Doit, en s'y réveillant, dévorer l'ennemi!

Si j'ai su l'allumer, qu'importe que j'en meure! Un affront a souillé ma race et ma demeure; Tout mon cœur a frémi de voir sur notre seuil Un hideux étranger debout dans son orgueil.

Je ne souffrirai pas, moi vivant, que l'on dise Que j'ai laissé servir ma mère et ma promise. Qu'un maître ou qu'un rival m'a causé de l'effroi. Et qu'un soldat stupide a commandé chez moi.

Aux armes! que l'issue en soit heureuse ou triste, Mon cœur parle trop haut pour que je lui résiste, 11 m'ordonne d'agir et d'aller où je vais...

Sentez-vous comme moi, faites comme je fais ! i»

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Les cœars avaient reçu l'étincelle guerrière Et ce cri s'éleva :

« Nous ferons comme Pierre !

Nous vivrons^ nous mourrons sous son commandement. »

Et tous les bras leyés confirmaient ce serment.

Et le vieillard se tut, sachant qu'il est des heures Où le cœur en remontre aux têtes les meilleures ; Et, gardant ses conseils pour une autre saison, Au cri venu de l'âme il soumit sa raison.

Il connaît bien d'ailleurs, l'ayant formé lui-même, L'indomptable vouloir du jeune chef qu'il aime. Puis il goûte en secret le dessein qu'il combat ; Des mêmes passions il sent son coeur qui bat. Car, sous les jougs divers que la foule tolère, Lui, toujours, a frémi de Jionte et de colère; Et, le despote à bas, il s'agit de venger L'affront qu'imprime au sol la main de l'étranger.

Or, sans autre discours — la parole étant vaine Quand l'âme est résolue et l'action prochaine, — Mais^ longs à s'embrasser, à se serrer la main, Pierre et le bon docteur se dirent : « A demain ! »

Guettant l'heure propice au grand coup qui s'apprête, Le jeune chef veillait dans la forêt discrète.

L'ardent vieillard, béni du peuple des hameaux, Reprit sa course active à soulager les maux ; Semant sous chaque toit ses paroles habiles,

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