VI. 2J
Le pain était amer, les soucis étaient rudes... Et rien ne l'arrachait à ses nobles études ; Il donnait^ intrépide à son double devoir, Tout le jour au métier et la nuit au savoir. Dans l'âge où mollement j'assemblais quelques rimes, Il scrutait la nature et »ea secrets intimes. Voulant suivre en son art, jusqu'au phis haut degré, Son père, le savant qu'il avait adoré l Car, s'oubliant, il fit deux parts de sa carrière; Ses aïeux, puis ses fils, eurent sa vie entière. Jeune homme, il travaillait, docile à cette loi, Pour sa mère, et vieillard, il travaillait pour moi. Un jour, dans la vigueur de ses vertes années, Du prix de ses efforts à peine couronnées, Près de toucher au but, mûr pour les dignités^ Il dut choisir : l'honneur et les serments prêtés. Obéis sur-le-champ, obéis avec joie, Des succès, des honneurs lui fermèrent la voie... Et pour penser demain à ce qu'il pensait hier, A son vieux roi fidèle, il resta pauvre et fier. Tel fut l'homme de cœur, père de votre père ; Vous porterez son nom dignement, je l'espère. Si l'un de vous forfait au sang dont il est né. Moi qui vous l'ai transmis, je serai condamné.
LBt DBUX PORTRAITS. 179
LA GRAND'mÈRE
Notre secours est là, dans l'aTeule en prière, Dans l'âme qui respire en ce divin portrait, Dans le profond amour qui luit sous sa paupière, Dans ses douleurs de sainte où le ciel apparaît!
Quand le peintre — un ami digne de la connaître — Qui m'ayait vu pleurer, qui la voyait soufifirir. Pour ^immortaliser prit son pinceau de maître, L'Éternité pour elle était prête à s'ouvrir.
L'espoir déjà perçait sous son inquiétude; Elle nous voyait tous vivants et rachetés; Sa souffrance expirait dans la béatitude, Car devant Dieu ses pleurs avaient été comptés.
L'art n'a rien oublié dans cette image d'elle.. Tout son amour de mère en ses yeux est écrit ; Et l'on prend ce portrait, si simple et si fidèle. Pour la Madone en pleurs aux pieds de Jésus-Christ.
Invoquez-la! Jamais une mère, une sainte,
N'eut dans un cœur plus bomble un amour plus profond ;
l8o LE LIVRE d'un PÈRE.
En tous vos jours d'épreuve invoquez-la sans crainte , Sûrs qu'elle vous écoute et que Dieu lui répond.
Douce, elle s'ignorait et s'accusait sans cesse Et n'ouvrait qu'en tremblant son esprit, un trésor ! Mais son cœur est resté ma suprême richesse, La source où je m'abreuve et dont je vis encor.
C'est d'elle que je tiens les ardeurs du poète. Ce souffle intérieur prompt à me ranimer, La hauteur des désirs, l'espérance inquiète Et le don de soufifrir avec celui d'aimer.
Oui, Pinvisible feu, senti de bien peu d'âmes, Qui circule en mes vers, discret et contenu, Qui répand la chaleur, mais sans jeter de flammes. S'alluma dans son cœur et de là m'est venu.
Si parfois vous sentez, en relisant mes pages. Courir un doux frisson dans vos cœurs attendris. Si vous en devenez plus aimants et plus sages. C'est qu'elle avait pensé les choses que j'écris.
Il eût fallu la voir et l'entendre elle-même Avec son beau regard fait à sécher nos pleurs. Aux expiations s'offrant pour ceux qu'elle aime. Et prompte à se charger de toutes nos douleurs !
Quelle main délicate à panser nos blessures ! Quel baume tout-puissant de ses yeux a coulé ! Un mal qui me laissa de longues meurtrissures, La mort qui me tenait, par elle ont reculé.
LES DEUX POaTILAITS. l8l
Elle est deux fois ma mère et Tauteur de ma vie ! Elle m'a mis au monde et tiré du tombeau.
Elle m'a donné tout : la foi que j'ai suivie Et l'amour qui m'entraîne à voler vers le beau.
Des dons que i'en reçus je suis fier... et je tremble D'avoir en fruits mauvais dissipé cette fleur ! Mais puisque vous m'aimez, c'est que je lui ressemble, Et que vous avez tous pris un peu de son cœur.
C'est qu'elle habite en nous, c'est qu'elle n'est pas toute A ce ciel où ces fils n'atteignent pas encor, Qu'elle nous veut conduire et soutenir en route, Que son âme est restée 'où restait son trésor.
C'est elle qui bénît, invisible patronne, La maison toujours pleine et les enfants nombreux. Et des douces vertus qui formaient sa couronne Y maintient le parfum et le répand sur eux.
Soyons à son exemple, à son culte fidèles, Aux plus humbles devoirs assidus chaque jour. Afin d'aller ensemble, emportés sur ses ailes. Rejoindre les aïeux dans l'éternel amour.
Février 187$.