‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historiqueChapitre 93 sur 99 · PREMIER CHAPITRE · texte numérisé non relu

PREMIER CHAPITRE

DTJN OUVRAGE

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DE U PEKFECnCHI ET DE LA D^CASENCE DES LETTHES.

Il n'y a de bonheur pour aucune espèce vivante qu'à suivre ce à quoi la Nature la destine. Les hommes, d'après la perfection de leur voix et de leurs organes , et leur inquiétude à chercher toujours quelque chose , à se dégoûter du présent, à s'étendre en tous sens, à s'élancer en de nouvelles idées , et k laisser des vestiges de leur existence , doivent sentir que la Nature ne les a point créés pour ne connaître que les soins et les appétits de la vie animale, comme les bétes, maisi pour agir d'esprit non moins que de corps, et pour vivre ensemble.

Nulle société ne pouvant durer sans Péquité et la justice, elle les a hits capables de moralité dans leurs actions: ils sont donc composés de raison et de passions. Les unes, mal dirigées, aveu-, glent et perdent l'autre^ mais, quand les unes

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sont réglées par des mœurs saines et de bonnes lois, et que l'autre reste libre et vraie, alors la raison nous fait juger ce qui est bon et utile; et les passions nous échauffent d'un amour avide pour ce qui est beau et illustre. Quelques-uns, plus grands que tous, n'ont que le pur enthousiasme de la vertu; d'autres y joignent le désir de la gloire. De ce désir, ou de celui d'être utile, naît l'émulation, source de mille biens dans toute société bien ordonnée, puisqu'alors elle aiguillonne chaque homme à se montrer parfait dans la vertu , et le meilleur entre les bons. Ce sentiment est bien loin de l'envie : car il est fondé sur la conscience de ses talens et de sa probité , et sur l'estime qu'on fait d'autrui ; et l'envie est un aveu d'impuissance et d'infériorité.

Deux choses, étant plus que les autres le &uit du génie ou du courage, et ordinairement de tous deux, mènent plus souvent à la vraie gloire : ce - sont les grandes actions qui soulienoeot la chose publique, et les bons écrits qui l'éclairent Bien faire est ce qui peut le plus rendre un homme grand ; bien dire n'est pas non plus à dédaigner ; et souvent un bon livre est lui-même une bonne action; et souvent un auteur sage et sublime, étant la cause lente de saines révolutions dans ' les moeurs et dans les idées, peut sembler avoir fait lui-même tout ce qu'il fait faire de bien. Mais,

d^ins les commencemens des républiques, la vertu étant encore un peu rude et agreste , et chacun ne veillant qu'à s'établir sûrement, à travailler à sa terre, à maintenir sa famille, à protéger le pays par le glaive, on ne songeait point flux lettres, on s'évertuait -chez soi, on wiait k l'armée; avec peu d'expérience on n'avait que peu à dire dans la place publique; on laissait.de hauts faitsà narrer, sanss'occuper de aamcr ceux d'autrui; et, pour toutes lettres, on chantait et on se transmettait de bouche des poésies chaudes et populaires , toujours le premier fruit de l'imagination humaine, où les rhythmes harmonieux et les vives descriptions de guerres patriotiques, et de choses simples et primitives, exaltaient la pensée et enflammaient le com-age. Puis, -quand, les établissemens fixés, les fortunes assurées, les ennemis chassés, on goûta le loisir et l'abondance , les arts de la paix naquirent en foule. Le tems et les' révolutions étrangères ou domestiques avaient éclairé sur plus d'objets: on chercha la célébrité par les monumens de l'esprit. On trouva juste de donner et d'obtenir l'immortalité pour récompense du mérite ; on raconta d'autrui avec enthousiasme, ou de soi avec fidélité; et joignant, pour le bien public, celle-ci aux autres institutions salutaires, les poètes, par leurs peintures animées; les orateurs, par leurs raîspnnemens pathé-

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tiques; les historiens, par le réàt des grands exemples; les philosophes, par leurs discassions persuasives, firent aimer et connaître quelques secrets de la nature, les droits de l'homme, et les délices de la vertu. Certes, alors les lettres furent augustes et sacrées : car elles étaient citoyennes. YHea n'inspiraient que l'amour des lois, de la patrie, de l'égalité, de tout ce qui est bon et admirable; que l'horreur de l'injustice, de la tyrannie , de tout ce qui est haïssable et pernicieux; et l'art d'écrire ne consistait point à revêtir d'expressions éblouissantes et rech^chées des pensées fausses ou fnvoles, ou point de pensées du tout , mais à avoir la même force , ta même simplicité dans le style que dans les mœurs, à parler coaane on pensait, comme on vivait, comme on combattait. Alors aussi les lettres furent honorées, car elles méritaient de l'être. On s€ plut à révérer des hommes qu'on venait travailler dans les travaux communs, et travailler encore quand les autres se reposaient; se distinguer de leurs citoyens par un talent de plus; veiller sur les dangers encore lointains; lire l'avenir dans le passé; employer leur étude, leur expérience, leur mémoire au salut public; aussi vaîllans que les autres, et plus éclairés, servir la patrie par la main et par le conseil. Comme ils étaient respectables, ils iuretit aussi req)ecté8;

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et ils devenaient magistrats, législateurs, capitaines. Les choses furent ainsi tant que Ton conserva les bonnes institutions, qu'il n'y eut parmi les hommes d'inégalité que de mérite; et que les talens,le travail, et une vie innocente, menèrent it t»ut ce qu'un citoyen peut désirer justement. Bientôt, lorsque l'avarice, la mollesse, ta soif de dominer, et les autres pestes qui précipitent les choses humaines, eurent perverti le bon ordre et corrompu la république; lorsqu'un petit nombre se partagea tout; que les ancêtres et les richesses se mirent au-dessus des lois; que les nations purent se vendre et s'acheter; et que la bassesse des ims et l'insolence des autres se Uguèrent pour que U vertu pauvre fût obscure et méprisée, elle se vit contrainte à se replier sur soimême , et à tirer d'elle seule son éclat et sa vengeance. Alors donc, plus qu'auparavant, des hommes vécurent uniquement pour les lettres.

Exclus de l'honneur de bien fùre, ils 9e consolèrent dans la gloire de bien dire. Des écrivains employèrent une éloquence véhémente à rappeler les antiques institutions, à tonner sur les vices présens, à servir au moins la postérité, à pleurer SUT la patrie; et, ne pouvant , à travers les armes et les satellites , la délivrer avec le fer , ils soulagèrent leur bile généreuse sur le papier, et firent peutêtre quelquefois rougir les esclaves et les oppres-

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Mais ce courage fut rare, et ne dura point; car, à mesure que le tems, l'argent^ et l'activité, . afiermirent les tyrannies , les écrivains , effrayés parle danger, ou attirés par les récompenses, vendirent leur esprit et leur plume aux puissances iojustes, les aidèrent à tromper et à nuire, enseignèrent aux hommes à oublier leurs droits; et, se disputant k qui donnerait les plus illustres exemptes de servitude, l'art d'écrire ne fut désormais que l'art de remplir de fastidieuses pages d'adulations ingénieuses , et par là plus ignominieuses; et, par cette bassesse mercantile, les saintes lettres furent avilies; et le genre humain fut trahi. De là, les esprits généreux, si ces sièdes ignobles en produisirent quelques-uns, à qui une nature meilleure eût donné une âme plus forte et un jugement plus sain , méprisèrent la littérature, n'ayant lu que les écrits de ces tems de misère, et négligeant d'étudier les lettre? antiques, qui n'avaient point appris la vertu à ceux qui fai- SEÙent profession de les savoir; mais, ensuite, après avoir erré dans les projets, dans les charges, dans les voluptés; tas d'une vie agitée et vide, et ne sachant où paitre leur âme- avide de connaissances et de vrais honneurs, ils retournèrent aux lettres, les séparèrent des lettrés, étendirent leurs lectures; et, voyant par la méditation que, la tyrannie s'usant elle-même, des circonstances pou-

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raient haître où les lettres pourraient seules , réparer, le mal dont elles avaient souffert et qu'elles avaient propagé , ils prirent quelquefois la plume pour hâter cette résurrection autant qu'il était en eux. Pour moi, ouvrant les yeux autour de moi au sortir de l'enËtnce, je vis que l'argent et l'intrigue sont presque la seule voie pour aller à tout: je résolus donc, dès-lors, sans examiner si les drconstances me le permettaient, de vivre toujours loin de toute affaire, avec mes amis, dans la retraite , et dans la plus entière liberté. Choqué de voir les lettres si prosternées, et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et aux égaremens d'une jeunesse forte et fougueuse; mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de l'étude ; souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même , toujours soutenu par mes amis, je sentis au moins dans moi que mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions , et même dans les instans où la dure nécessité a interrompu mon indépendance , toujours occupé de ces idées iïtvorites, et, chez moi, en voyage, le long des rues, dans les promenades , méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les

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bonnes disciplines,' et, cherchant à-la-fois dam les histoires et dans ta nature des choses les causes et les effets de la peifiction et de la décadence des lettres, j'ai cm qn'il serait bien de resserrer eo ur livre simple et persuasif ce que nombre d'années m'ont fait mûrir dt! réflexions sur ces matières.

Mais, quand j'y ai r^ardé de bien près, j'ai trouvé que ces vérités-ci ne sont pas moins périlleuses et moins odieuses que les autres ; car, dans itos définitions des diverses manières du bien et du mal écrire, il ne se peut guère qtie beaucoup de mauvais écrivains ne se croient désignés; et le» lecteurs qui sont auteurs , ou qui ont des anni» auteurs, n'approuvent dans vos préceptes qae ce qu'eux ou leurs amis ont fait ou- peuvent faire. Tout le reste oa les blesse comme au-dessus d'eux ou les fiiit rire ccmune folle vision; et, en outre, quand vous posez, comme il connmt,Ia fierté de l'âme et la liberté de la pensée pour les seuls fondemens des bonnes tettres, tons ceux dont la vie et les écrits sont bas et serviles, et tous ceux aussi qui les paient pour cet avilissement, haïssent un auteur dont ils se sentent méprisés; ainsi, quoi qu'on fasse, le vrai, souvent inutile, produit sûrement des ennemis. Tai cm cependant pouvoir me fier à la conscience que l'intention de profitet- à tons, sans nuire à personne, se fera voù* assez dans la naïve simplicité

de cet écrit, et me donne droit de l'entreprendre : sûr de n'envier jamais, -ni la richesse au prix de la liberté, ni l'amitié ou la familiarité des princes «t des grands , ni les éloges privés , ni l'association à aucun musée ou académie, ou autre confrérie savante, ni enfin aucune espèce de récompense royale ou littéraire; déterminé à ne point vivre partout où la pensée ne sera point libre ; à ne «jnnaitre de guide que la raison, de maître que la justice, et de protecteur que les lois. Je puis, autant que ma nature m'aidwa, chercher la vérité sans dé^isement, la trouver sans que des préjugés me l'obscurcissent, et la dire sans que ni.dësir<, ni espérance, ni crainte, viennent altérer xna franchise ou la rendre muette. Je n'ai pas même voulu que des intérêts plus honnêtes pussent retenir ma plume: j'ai évité, par cette- nur SOD, de me lia- avec quantité de gens de bien ^ de snénte, dont il est -honoraUe d'être Tarai, et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances ou d'autres idées ont lait agir et penser autrement que moi. L'amitié et ta conversation femilière exigent au moins une -conforraité-de principes : sans cela , les disputes interminables dégénèrent en querelles, et produisent l'aigreur et l'antipathie; De plus, prévoir que mes amis auiBÏfflit lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire m'eût été amer : je n'avais donc

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34o MÉLANGES.

■quecemojen d'éviter, en écrivant, le reproche de ' prévarication ou d'ingratitude; car, ou l'amitié vous empêche de dire ce que vous croyez vrai; ou, si vous le dites toujours, on vous accuse de -dureté, et l'on vous regarde et l'on vous peint -comme un homme intraitable et farouche, sur qui la société n'a point de pouvoir, et l'amitié point de droits.

Tels sont les motifs et la fin c^e cet écrit; et, comme ce qui se dit bien en trois mots n'est jamais si bien dit en quatre, et qu'un bon livre n'est pas celui qui dit tout, mais qui fait beaucoup penser, j'établirai mes idées premières sans en épuiser les conséquences; je laisserai le lecteur se développer bien des choses à lui-même; et, me renfermant de bon gré dans les bornes de mes talens, je ne serai point orné, mais clair; point véhément pour entraîner, mais évident pour convaincre ; et je chercherai moins la gloire d'une éloquence abondante qu'une nerveuse et succulente brièveté: content si l'on trouve plutôt cet ouvrage trop court que trop long, et si les penseurs vertueux en approuvent le but, le ton, les principes; si ma précision leur cause quelques regrets; si, en le lisant, il leur en fait faire un plus beau; et s'ils disent qu'on y peut ajouter beaucoup, mais qu'il est impossible d'en rien ôter.

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