‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 160 sur 165 · M. DE CORIOLIS A LAMENNAIS · texte numérisé non relu

M. DE CORIOLIS A LAMENNAIS

Paris, 2 décembre 1828.

...Je m'aflligc des afflictions et des soucis dont vous me parle/ dans votre lettre du 7 novembre, et je m'en afflii^erais bien plus si votre précieuse et chère santé en éUiit atïéctée à un certain point , car, qu'elle ne le soit pas , c'est ce qu'on ne peut raisonnablement supposer.

J'ai laissé Emmanuel à Angoulème, dans une école pieuse et monarchique, dont j'ai pris une exacte connaissance; mais cette école, la laissera-t-on vivre ? C'est au moins douteux, dans un temps où tout ce qui a autre chose que la vie matérielle est menacé de mort. On tue en attendant d'être tué : c'est toujours cela.

Ce que vous me dites, au sujet de notre ami de Florence, sur les gouvernements d'Italie et leur pohtique molle à la fois et soupçonneuse, ne brille que par trop de justesse. Nous en faisons une rude épreuve. On cause certamement à Rome mieux qu'on n'y chante : mais comme on chante à Paris mtiniment mieux qu'on n'y cause, il ne serait peut-être pas mal de se rappeler Vorbi, sans faire tort à Vurbi '.

Que vous dire de ce pays-ci? que nous avons des Cranmer à l'essence de rose, en attendant des GobeP; voilà pour l'Église. Que nous sommes entre les <( éclectiques » et les électeurs; voilà pour le reste. Singulier royaume! Quand donc voudrez-vous enfoncer votre ongle de fer dans les consciences cautérisées? — ((Conscience tant qu'il vous plaira, » pouvez- vous leur dire avec Bourdaloue. Au reste, vous pouvez vous mettre fort à votre aise avec des gens qui (( avalent et digèrent le chameau, mais qui craignent d'avaler le moucheron ». M'est pourtant avis que vous serez un « chameau » de dure digestion. Il court des rumeurs (sont-elles sans fon-

1. On sait que la bénédiction du Pape se donne, du haut du Quirinal, orbi et urhi — au monde et à la ville par excellence, c'est-à-dire Rome.

2. Évèque constitutionnel dont le nom revient fréquemment dans l'histoire de la Révolution do 89. — Supplicié avec les Héhertistes.

dément?) sur le rappel de a mon voisin » don Abbondio. On parle du père Orioli. C'est, dit-on, tout autre chose. Faxit Deus! Mais je ne me repose plus que dans ce qui effraie tout le monde, les Abbondio compris. Savez-vous bien une chose? et cette chose me fait dresser les cheveux sur la tête : c'est que j'en suis arrivé à regarder que, vouloir s'opposer à tout ceci, c'est résister aux desseins de la Providence, qui nous veut donner une leçon finale, où ne nous feraient lias arriver la sottise et l'ingratitude des rois. Je veux croire toujours qu'ils sont « les images de Dieu sur la terre, » portraits si vous voulez, mais portraits au pastel bien elîacés.

Mon fils aîné m'écrit de Morée des détails passablement curieux. Il vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien prendre à l'expédition par rapport à lui ; mais du reste il vous en délie maintenant. Tout ce monde-là est bien revenu de son enthousiasme hellénique. Il n'est rien de tel que voir de près...

M™e de Coriolis regrette tous les jours vos conversations si pleines, si spirituelles, si instructives en toute manière. Elle a bien reconnu la justesse de vos jugements sur MM. tel et tel. Elle ne cesse de parler de vous, m'imitant en cela, et sans vue d'imitation. Je fis toujours vos lettres à qui et où il faut. Je ne suftis pas aux empressements. Croyez que cela est bon, meilleur que vous ne pensez peut-être. Cette pensée toute nue et sans préparation qui n'est pas produite tout haut, produit une grande impression sur les Abbondio des deux sexes, qui pensent si bas.

Dinan, le 19 décembre 1828.

Enfin, monsieur le marquis, je trouve un moment pour vous dire combien je suis touché des nouvelles marques de bonté et d'amitié que j'ai reçues de vous, et que mon cœur noubliera jamais. Garde -malade et malade moi-même,

chargé, de plus, do mille occupations de détail, au milieu desquelles il a fallu que je trouvasse encore le temi^s d'achever l'ouvrage que vous voulez bien attendre avec une impatience obligeante, vous jugez que mes correspondances, et celles mêmes qui me sont le plus douces, ont dû être un j)eu négligées. Me voilà au moins quitte avec le public. Mon livre va être, ces jours-ci, entre les mains de l'imprimeur, et Dieu veuille que de tout cela il résulte queUpie bien. Si les esprits n'étaient pas si faibles et les âmes si amollies, on pourrait encore beaucoup. Espérons que les événements qui se préparent retremperont un peu le courage de tant d'hommes, amis, en général, de ce qu'ils appellent le bien, mais qui ne savent que vouloir, parce qu'ils ne savent que penser. La persécution s'aigrit partout aux approches de la session nouvelle. On m'apprend, à l'instant même, que le petit séminaire de cette ville vient d'être fermé, en vertu d'ordres émanés de la double autorité d'un évêque et d'un congréganiste ' . Ce n'est pas là ce qui m'étonne. Mais est-ce donc que les catholiques, au nombre encore de vingt-cinq millions, n'en viendront pas à se demander si, lorsqu'on a tout réduit à une question de force, ils ne doivent pas compter pour quelque chose dans cette question? J'ai pitié, grand'pitié de la faiblesse qu'on opprime ; mais de la lâcheté , point. Le ministère Villèle a dissous complètement tous les centres de résistance qui existaient parmi nous. Ce serait plutôt un bien qu'un mal, s'il s'en formait de nouveaux ; car ceux-là n'offraient guère pour lien, aux hommes qui se rangeaient autour d'eux, que de fausses doctrines et de vils intérêts. Jusqu'à ce que l'esprit de sacrifice qu'enfante l'esprit de foi devienne le mobile des efforts qu'on tentera pour sauver la France et l'Europe, il n'y aura rien, absolument rien à espérer de l'avenir. Pour vivre, il faut savoir dire : « Mourons. »

Veuillez faire agréer à M°ie la marquise de Coriolis la reconnaissance que m'inspire son souvenir si plein de bonté. J'espère que les ministres, se fatiguant bientôt de leur gloire hellénique, et satisfaits de celle que leur procure la guerre

1, MM. Feutrier et Vatimesnil.

mémorable qu'ils ont déclarée aux écoles ecclésiastiques, rappelleront notre armée de la Grèce, et que vous ne tarderez pas longtemps, désormais, à revoir monsieur votre fils. Je vous prie de lui parler de moi. ainsi qu'au cher Emmanuel. Je n'ai point retrouvé la lettre égarée, et je ne saurais comprendre encore ce qu'elle peut être devenue. Veuillez m'adresser dorénavant celles que vous aurez la bonté de m'écrire, à Dinan seulement, sans parler de la Chênaie : ceci pour éviter une nouvelle vexation des postes. Je défie que personne, monsieur le marquis, vous soit dévoué avec plus de tendresse et de respect que l'ermite breton.

A la Chênaie, le 2i décembre 1828.

Je suis bien en retard avec vous, cher ami, et avec W^^ de Senfft. La raison, vous la savez ; je voulais finir mon ouvrage, qui traînait depuis trop longtemps, et, outre ce travail, il me fallait enseigner l'anglais, l'italien^ l'hébreu, la philosophie, la théologie, confesser, etc. Or, en vérité, les forces me manquent au milieu de tant d'occupations. Enfin, mon ouvrage est, de ce matin, en route pour Paris. Je recommande qu'on en hâte l'impression, de sorte que j'espère arriver, au plus tard, vers l'ouverture de la session. On m'écrit que le ministère s'occupe déjà de moi, et qu'il annonce la disposition de « se monter à de grandes colères. » Cela ne m'effraie pas beaucoup, comme vous le pensez bien. Un procès de plus ou de moins n'est pas désormais une affaire; et, que les ministres le veuillent ou non, il faudra qu'ils entendent la vérité : il y en a, dans mon li\Te. d'assez fortes et d'assez neuves pour que beaucoup de gens en soient étonnés; mais, ainsi qu'il arrive toujours, peu à peu les esprits s'y habitueront, et ce qui les aura choqués d'abord, leur paraîtra tout simple au bout de quelques mois. Il est indispensable de pousser les questions en avant: le salut de l'avenir dépend de là, car

nn ne j)oiU fonder aucune espérance sur les 0|)inionsqui, depuis (juinzo ans, caraetérisent les divers partis. Je sais bien qu'au premier moment j)eu d'hommes m'entendront, et que je m'expose à une persécution presque certaine; mais je trouve, ç:râce à Dieu, dans cette pensée, plutôt un encouragement à parler qu'une tentation de silence.

Les détails que vous avez eu la bonté de me communiquer sur l'affaire de Bcrn.... m'ont été fort utiles. II paraît clair qu'on est en refile pour le fonds' ; mais la faiblesse est de laisser croire à chacun tout ce qu'il veut là-dessus. Ce système de ménaj^cments pour les persécuteurs, s'il durait longtemps, perdrait tout. 11 faut aux hommes une direction publique. Les événements obligeront bientôt à sortir de ces voies obscures et embarrassées, et j'asi)ire à cet instant, car il serait étrange que la pensée de l'Église et de son chef fût comme une énigme qu'on laissât aux fidèles à deviner. Quod in aure auditis prœdicate sujyer tecta. Cela ne veut pas dire que ce que la conscience catholique (( prêche sur les toits, » le chef de la Parole doive le redire à l'oreille des princes et de leurs ministres.

Vous ne sauriez vous faire d'idée de l'acharnement avec lequel le congréganiste \atimesnil poursuit les écoles ecclésiastiques et tous les établissements d'éducation où l'on se refuse à faire la Déclaration exigée. Vous en saurez plus tard des détails qui vous étonneront, si quelque chose peut encore étonner. Quant à Feutrier, son parti est pris; il ira aussi loin qu'on voudra qu'il aille. Je ne saurais me consoler de voir M. Busson à côté de cet apostat, et coopérant avec lui à la persécution de l'Église.

1. Si nous interpi'étons ces mots dans leur sens le plus naturel, en les rapprochant du passage que nous avons déjà noté dans la lettre du 26 novembre, il en résulterait que la cour de Home se précautionna, in petto, — c'est-à-dire dans le secret de ses actes intérieurs, — de quelques réserves contre l'abus qui avait été fait de ses réponses au gouvernement fram;ais. Mais ces rései-ves furent de telle nature, et si discrètement déguisées, que chacun demeura libre de les interpréter à son gré. Ces ménagements, peutêtre fort habiles, n'allaient pas au tempérament de Lamennais et à la loyauté absolue de son caractère.

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