‹ Œuvres posthumes de F. LamennaisChapitre 62 sur 165 · A M. BERRYER · texte numérisé non relu

A M. BERRYER

A la Chênaie, le 7 décembre 1825.

Eh bien, cher, que dites-vous du jugement de la Cour royale dans l'affaire du ConstitutionneP ? Cela va-t-il? avançons-nous ? Calomnier, dittamer le clergé, dire qu'on ne peut prier dans nos églises sans scanikde, engager à passer dans le protestantisme , ce n'est pas attaquer la religion de l'État. Cela, je le crois, puisqu'il n'en a pas; mais ce n'est point atta([uer la religion catholique , voilà ce qui est fort. Ceux qui l'attaquent , ce sont les défenseurs de sa doctrine , les pauvres gens qui croient au Pape, les (( ultramontains, » comme on les appelle. Pour eux les amendes , pour eux les prisons. Il est assez probable que vous viendrez m'y voir dans deux ou trois mois. Nous y causerons ensemble de la liberté de la presse, de la liberté des opinions, et de toutes les libertés qui abondent en France. Et remarquez que ces gens qui nous citent à tout propos devant la raison , qui nous accusent de l'anéantir, ne trouvent rien de mieux à faire, dès que nous ouvrons la bouche pour raisonner contre eux, que de nous

1. Prédit la chute du ministère, qui sera renversé " par le parti démocratique royaliste, c'est-à-dire par le parti qui veut, sous le nom du Roi, la République et ses conséquences. »

2. Ce procès de tendance, où le délit résultait, selon le ministère public, de trente-deux articles publiés du 2 mai au 25 juillet précédents, fut jugé au milieu d'une affluence énorme. M. Bellart avait dressé le réquisitoire; M. de Broe, membre de la Congrégation, portait la parole, et son zèle était stinmlé par la présence d'un des deux chefs de ce corps alors si redoutable, 'SI, Matthieu de Montmorenci. M« Dupin défendait la feuille incriminée. L"arrêt, prononcé le 3 décembre, mentionnait comme garanties des libertés publiques, en même temps que la Charte constitutionnelle, la Déclaration de 1(382: •■ déclaratioii, disait-il, toujours reconnue et proclamée loi de rÉtat. " Il refusait de prononcer la suspension du journal, requise par les agents du pouvoir. Cet arrêt fut couvert de bravos et de vivais.

déférer au\ tribunaux. Quelle basse, (juelle odieuse liypocrisiel Mais les voilà. Esl-ce donc qu'aucune voix ne s'élèvera pour faire sentir ce contraste ? Est-ce qu'on se laissera conduire là où nous mène une horde de sauvages arnii's des débris de la civilisation ? Pauvre, pauvre siècle ! Enfin nous voyons le œmmencement de ce schisme que je prévoyais : car ne pensez pas qu'on en reste là. Vont venir les mesures d'administration , les promesses d'enseigner, les formulaires civils, et à leur suite les vexations, les persécutions, provoquées plus hautement et plus hardiment que jamais par le parti qui domine déjà, et en faveur duquel la magistrature se déclare. Mais que les malheureux qui nous conduisent, ou nous laissent conduire dans l'abîme , ne s'y trompent pas; ils y tomberont, et des premiers. Les dates se suivent, et très- certainement 1682 amènera 1688. De proche en proche , chacun recevra son salaire ; et tempus omnis rei tune erit. En attendant, le Peuple souverain décerne à ses représentants des récompenses nationales '. Et l'on parle du Roi ! et les tribunaux s'occupent à défendre contre le Pape sa souveraineté ! Est-ce que je rêve, mon ami ? Si cela était, de grâce, dites-le-moi; mais il me semble que ce sont là des faits, et des faits récents. Souvent j'ai l'idée de m'en aller. Où? N'importe; en Turquie, par exemple: il y a encore là un peu de liberté , un peu de bon sens; on ne vous coupe pas la langue avant de vous couper la tète. Cependant je ne puis; quelque chose me retient. Adieu, écrivez-moi; j'ai besoin de vos lettres et de votre amitié.

< 4 décembre 1825.

Vous aviez deviné, mon cher ami, le besoin que j'aurais de votre lettre ; ainsi , je vous remercie doublement , et de la lettre, et du sentiment qui vous l'a fait écrire. Je ne puis rien vous dire encore du voyage que vous m'engagez à faire,

1. Allusion à la souscription ouverte^ le 30 novembre précédent, au profit des enfants du général Foy.

U8 nORRKSPONDANCE

parce ([u'il faut qu'auparavant je sache de mon i)eau-frt're s'il voudrait lui-même aller à Paris, ce qui serait le mieux. Ayant refait les comptes, il les expliquerait mieux que personne. Mais c'est assez, pour aujourd'hui, vous parler de cette triste affaire. Je reviens au voyage. Je désire vivement finir ma seconde partie avant de quitter ma Bretagne.

Je crois ce travail tn'^s-important dans les circonstances présentes. Or, il me faut deux mois pour l'achever. J'ai fait à la hâte quelques réflexions sur les deux jugements ' . Cela m'a paru nt'cessaire. Elles seront puhliées très-peu de jours après que vous aurez reçu cette lettre. Au point où en sont les choses , il faut s'expliquer nettement ; les ménagements ne serviraient de rien; les ennemis eux-mêmes n'en gardent plus aucuns. Puisqu'on commence la persécution, parlons en persécutés, avec la hardiesse de la foi, qui se rit de ceux qui ne peuvent tuer que le corps. Ayons tout le courage de la vérité. Que peut-on nous faire? Si on nous ôte à elle en ce monde , elle se rendra elle-même à nous dans l'autre ; voilà tout. Et puis, même humainement parlant , plus vous osez, moins on ose contre vous. La vaillance de l'un n'est presque jamais que la couardise de l'autre. J'espère, avec l'aide de Dieu , n'être pas couard. Adieu , cher ; emhrassez pour moi notre ami à son arrivée , et demandez à votre cœur ce que vous dit le mien.

A la Chênaie, le 19 décembre 1825.

Votre article , mon bon ami , sur les libertés gallicanes , est excellent. Il était bien nécessaire après les extravagantes lettres de l'abbé Fayet. Vous aurez vu que , sans nous entendre , nous avons traité la question dans le même sens , ce qui me fait grand plaisir. Je crois qu'ils y regarderont à deux

1. Quelques réflexions sur le procès du Constitutionnel ei du Courrier, Paris, au bureau du Mémorial catholique. Cette brochure, de 45 pages in-S», a été réimprimée, en 1835, dans les Troisièmes Mélanges de Lamennais, qui fomient le tome X de ses OEmres coviplètes (in-S", 1836-37, Cailleux).

fois désormais, avant de venir nous redire (pie la Déclaration * est une loi de l'Ktat. Je vous emprunterai quelques citations dans mon second écrit , où je discute même le premier article, aussi pernicieux que les autres. J'en montre clairement , à ce que je crois , l'origine et les conséquences. ÎNos ennemis crieront, insulteront, calomnieront; mais ce qui sera dit, sera dit. Ces hommes-là sont prodigieusement remarcpiables sous deux rapports. Ils ne raisonnent jamais avec un peu de suite contre nous; ils divaguent, prêtent des intentions, inventent des sottises pour les réfuter, et puis mentent avec une audace et une persévérance dont je ne connais aucun exemple avant eux. Les Débuts , surtout, ajoutant l'hypocrisie à toutes les vertus du Conslitutionnet, me paraissent offrir le dernier degré de la perversité. Adieu, cher; aimez-moi comme je vous aime.

22décemhre 1825.

II n'est plus temps, mon bon ami , de profiter de vos conseils pour ma petite brochure; mais ce que je fais en ce moment ne paraîtra pas sans, auparavant, vous avoir été soumis. Le sujet est très-vaste, et il ne faut pas que l'ouvrage soit long; c'est ce qui m'empêche d'aller plus vite. Je crois que je présente plusieurs gTandes questions sous un jour nouveau et assez frappant. Vous en jugerez. La Déclaration de Fruyssuious explique la lettre de l'abbé Fayet. ()u.e\ temps, et quels hommes 1

Mais voyez , cher, comme la Providence se plaît à déconcerter, jour par jour, les spéculations de nos grands politiques , et à démentir leurs assertions et leurs prédictions. Cette Angleterre si riche , si puissante, si affermie sur son sac de laine et ses balles de coton, la voilà menacée, en quelques heures, d'une culbute presque complète, par une simjjle frayeur de Bourse, et au sein même de la plus grande pros-

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