DIT MERVEILLEUX
Le sentiment de l'admiration est la source de l'instinct que les hommes ont eu de tout temps pour le merveilleux.
Nous le cherchons partout , et nous le plaçons principalement à l'entrée et à la sortie de la vie : voilà pour((uoi les berceaux et les tombeaux de tant d'hommes ont été environnés de fables. Il est la source intarissable de notre curiosité ; il se développe dès l'enfance, et il accompagne long-temps l'innocence. D'où fieut venir aux enfans le gotMdu merveilleux? Il leur faut des contes de fées, et il faut aux hommes des poèmes épiques et des opéra. C'est le merveilleux qui feit l'un des grands cliarmes des statues antiques de la Grèce et de Rome , qui représentent des héros ou des dieux , et (|ui contribue, plus (|u'oa ne peuse , k
PLAISIRS DE i;iGNOnANCE.
DQQs £ure aimer les histoires anciennes de ces pa3rs. Cest one des raisons natnreUes à apporter au président Hénault, qni s*ét(»nne qu'on aime mieux les histoires andeunes que les mo>!emes,ei MirtOQt que la nôtre : c*est qu'indépendamment dt*s senlimens patriotiques qui serrent au moinsde prétexte aux intrigues des crands chez les Grecs et les Romanis, et qui étaient tellement inconnus aux nôtres «{u'ils ont souvent hotile^ersé la patrie pour les intérêts de leur maison, et quelquefois f lonr llionneur d'une préséance ou d'un tabouret , il y a un merveilleux dans la religion des anciens qui console et élève l'homme , tandis que celui de la religion des Gaulois reffraie et l'avilit. Les dieux des Grecs et des Romains étaient patriotes aHnme leurs grands. Minerve leur avait donné Tolîvier, Neptune le cheval. Ces dieux protégeaient les villes et les peuples. Mais ceux des Gaulois étaient tyrans comme leurs barons ; ils ne protégeaient que les druides. Il leur fallait dessxrifioes humains. Enfin, cette religion était si barbare, que deux empereurs romains l'abolirent sncœasîvement , comme le rapportent Suétone et Pline. Je ne dis rien des intér^s modernes de notre histoire; mais je suis sûr que les relations de notre politique n'y remplaceront jamais dans le cœur homain celles de la Divinité.'
J'observerai que comme l'admiration est uo mouvement involontaire de Tame versia Divinité, et qu'elle est par conaéquent sublime, plusieurs écrivains modernes se sont efforcés de multiplier ce genre de beauté dans leurs ouvrées, en y accumulant des surprises imprévues; mais la nature les emploie rarement dans le» ^iens , parce que rbomme n'est pas capable d'éprouver fréqnemmenl de pareilles secousses. Elle nous foit paraître peu à peu la lumière du soleil , le développement des fleurs, b formation des fruits. Elle amène dos jouisfiances par une longoesuite dliarmonies , elle nous traite en honunes, c'est-à-dire en machines faibles et bien aisées à renverser; eOe noos voile la Divinité , afin que nous en puiisioiis supporter les approches.
PLAISIA DC MTCTèBE.
Voilà pourquoi le mystère a tant de cli»ille^. Ce ne sont pas les tableaux les pios éclairés, les avenues en lignes droites, les rovs bien épanouies et les femmes briBanles qui nous pbisenl le pios. Mais les vallées ombreuses, les roales qui seqKntent dans les forêts, les fleurs qui s^enlr^oinrreiil à peine, et les bg gères timides, excitent en nont de pins douces et de plus durables énotio». L'amour et le ropect des obf^s angoKnlevl par. lem
mystères. Tantôt c'est celui de l'antiquité , qni nous rend tant de monumens vénérables; tantôt c'est celui de l'éloignement , qui donne tant de charme:» aux objets de l'iKNizon ; lantôt c'est celui des niMns. Voilà pourquoi les sciences qui ont eonsené des mnns grecs, qui ne signifient souvent que des choses très-conununes, nous impriment plus de respect que celles qni n'ont que des noms modernes, quoique celles-ci soient souvent plus ingénieuses et plus utiles. Voilà pourquoi, par exemple, la construction des vaiss'^aux et la navi- ?alion sont moias estimées de nos savans modernes que plusieurs autres sciences physiques qui ne sont souvent que frivoles , mais qui portent des noms grecs. Ainsi, l'admiration n'est point une, relation de l'esprit ou une perception de notre raison ; mais un sentiment de Famé qui s'élè\ e en nous par je ne sais quel instinct de la Divinité, à la vue des choses extraordinaires, et par le mystère même qui les enrironne. Cela est si certain qu'elle se détruit par la science même qui nous éclaire. Si je montre à un Sauvaipe un éolipyle qni lance un jet d'espiit de vin enflammé . je le ravis en admiration; il est prêt à adorer ma machine; il me prend pour le dieu du fou , tant qu'il ne la ronnalt pa<; mais si je lui en explique b raison, il ne m'ailmire plus , il me regarde comme un diar-
Litari
PUllSIi; DE L IG50aA5CE.
C'est par un effet de ces sentimens inelblries, e' de CCS instincts universels de la Divinité, que rignorance est devenue la source intarissable de nos plaisirs. 0 ne but pas confondre l'ignorance et l'erreur, comme fii»nt tous nos moralistes. L'ignorance est rouvrage de la nature, et souvent hl bieniait emers Thomme; et l'erreur e>t souvent le firuit de nos prétendues sciences humaines, et est toujours un mal. Quoi qu'en disent nos écrivains politiques, qui vantent no; lumières actuelles, et qni leur opposent la barbarie des siècles passés, ce ne sont pas des ignorans qui ont mis alors à fou et à sang toute F Eur^ôpe, pour des disputes de religion. Des ignorans se seraient tenu^ tranquilles. Cétaient des gens qui étaient dans rerreur, qui vantaient peut-être alors leurs lumières, comme mius vantons aujourdlnii 1rs nôtres, et a chaccn desquels rédneatîon européenne avait inspiré cette erreiv de fenboce : « sois le pbeviea. »
Que de manx Fignorance noos cadie. que noos f leroos un jour rracootrer dans la vie sans pouvoir lt« éviter! Fincoostan'e des amis, les révolutious <iebfoftniie« les calomnies, H rhrore de b mort luénv. qui effraie tant tThooimes. La «dcnce de
ETUDE DOLZIÈME.
ces maux nous cmpéclierail de vivre. Que de bieiis rignorance nous rend sublimes! les illusions de l'amitié et de Taraour, les perspectives de fespénmce, el les trésors même que nous découvrenl les sciences. Les sciences né nous charment que dans le commencement de leur élude , quand Tesprit s'y présente plein d'ignorance. C'est le point de contact dé la lumière et des ténèbres qui produit le jour le plus favorable à nos yeux : c'est ce point liarmonique qui excite notre admiration, lorsque nous venons à nous éclairer. Mais il n'existe qu'un instant : il se dissipe avec notre ignorance. Les élémens de géométrie ont passionné des jeunes gens, mais jamais des vieillards, si ce n'est quelques fameux géomètres, qui ont été de découvertes en découvertes. Il n'y a que des sciences el des passions pleines de doutes et de hasards qui fassent des enthousiastes à tout Age, telles que la chimie , l'avarice, le jeu et l'amour.
Pour un plaisir que la science donne et fait périr en nous le doimant , l'ignorance nous en présente mille qui nous flattent bien davantage. Vous me démontrez que le soleil est un globe tixe, dont l'attraction donne aux planètes la moitié de leurs mouvemens. Ceux qui le croyaient ctmduit par Apollon en avaient-ils une idée moias sublime? Us pensaient au moins que les regards d'un dieu parcouraient la terre avec les rayons de l'astre du jour. C'est la science qui a fait descendre la chaste Diane de son char nocturne; elle a banni les hamadryades des antiques forêts, et les douces naïades des fontaines. L'ignorance avait appelé les dieux à ses joies, à ses chagrins, à son hy menée et à son tombeau : la science n'y voit plus que les élémens. Elle a al)an(lonnc l'homme à l'homme, et l'a jeté sur la terre comme dans un désert. Ah! quels que soient les n )ms qu'elle dotme aux divers règnes de la nature , sans doute des esprits célestes régissent leurs combinaisons si ingénieuses, si variées et si constantes; et l'homme, qui ne s'est rien donné, n'est pas le seul être dans l'univers qui ait en partage l'intelligence.
Ce n'est point à nos lumières que la Divinité communique le sentiment le plus profond de ses attributs; c'est à notre ignorance. La nuit nous donne une plus grande idée de l'infini que tout l'éclat du jour. Pendant le jour je ne vois qu'un soleil, la nuit j'en vois des milliers. Sonl-ce même des soleils que ces étoiles de si diverses couleurs? Ces planètes qui tournent autour du nôtre ont-elles, comme nous , des habitans ? D'où vient la planète de Cyl)èle * , découverte de nos jours par l'AUe-
• Los Anglais l'apiiellent, du nom de leur roi George III , sidu4 Gcoryianum , 1 astre de George.
maud llerscliell ? Elle parcourait notre carrière depuis la création, et elle nous était inconnue. Où vont ces longues comètes qui traversent des espaces immenses ? Qu'est-ce que cette voie lactée qui sépare le iirmament ? Quels sont ces deux nuages noirs, placés au pôle antarctique près de la Croix du Sud ? Y aurait-il des asti'cs qui répandraient des ténèbres, comme le croyaient les anciens? Y a-t-il dans le firmament des lieux où la lumière ne parvienne jamais? Le soleil ne me montre qu'un infini terrestre , et la nuit me découvre un infini céleste. O mystère, couvrez ces vues ravissantes de vos ombres sacrées ! Ne permettez pas à la science humaine d'y porter son triste compas! Que la vertu ne soit \ïas réduite à attendis désormais sa récompense de la justice et de la sensibilité d'un globe î Laissez-lui penser qu'il y a dans l'univers d'autres deslins ((ue ceux qui font les malheurs de la terre.
La science nous montre le terme de notre raison , l'ignorance l'éloigné toujours. Je me garde bien , dans mes promenades solitaires , de m'informer à qui appartient le château que j'aperçois au loin. L'histoire du maître gâte souvent celle du paysage. Il n'en est pas de même de celle de la nature; plus on étudie ses ouvrages, plus on trouve de raisons de les admirer. Il n'y a qu'un cas où la science des ouvrages des hommes nous est agréable , c'est lors(iue le monument que nous apercevons a été le séjour d'un homme de bien. Quel est ce petit clocher que je vois de Montmorency? c'est celui de Saint-Gratien, où Catinat a vécu en sage, et où repose sa cendre. Mon ame, circonscrite à un petit village, part de là pour embrasser le grand siècle de Louis XIV, et se jeter ensuite dans une sphère bien plus sublime que celle du monde , qui est celle de la vertu. Quand je ne puis me procurer ces perspectives, l'ignorance des lieux me sert plus que leur connaissance. Je n'ai pas besoin de savoir que cette forêt appartient à une abbaye ou â un duché, pour la trouver majestueuse. Ses arbres antiques, ses profondes clairières, ses solitudes silencieuses me suffisent. Dès que je n'y aperçob pas l'homme , j'y sens la Divinité. Pour peu que je veuille donner carrière à mon sentiment, il n'y a point de [>aysage que je n'ennoblisse. Ces vastes prairies sont des mers ; ces coteaux embrumés sont des îles qui s'élèvent sur l'horizon; cette ville làbas est une cité de la Grèce honorée par les pas de Socrate et de Xénophon. Grâce à mon ignorance, je me laisse aller à l'instinct de mon ame. Je me jette dans l'infini. Je prolonge la distance des lieux par celle des siècles, et, pour achever mon illusion, j'y fais séjourner la vertu.