‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 171 sur 213 · MEME PAGE · texte numérisé non relu

MEME PAGE

?iom des hommes du |)euple à l'ile do Taîti , et dans les Iles de cet archipel. 11 ne leur est pas permis de manger de la chair de porc, qui y est excellente, quoique cet animal y soit fort commun. Elle est réservée pour les E-Arrés, qui sont les chefs. Les toutous élèvent les porcs, et les E-Arrés les mangent '.

Ces comparaisons sont des beautés qui semblent réservées à la poésie; mais je crois que la peinture poiurrait se les approprier et on tirer de grands effets. Par exemple, loi-squ'un peintre représente sur le devant d'un tableau de bataille un jeune homme d'un caractère intéressant tué et étendu sur l'herbe y il pourrait mettre auprès de lui quelque belle plante sauvage analogue à son caractère , dont les fleurs seraient pendantes et les tiges à demi coupées. Si c'était dans un tableau de bataille moderne, il pourrait y mutiler, et, si j'ose le dire, y tuer des végétaux d'un plus grand ordre, tels qu'un arbre à fruit, ou même un chêne; car nos boulets font un autre désordre dans nos campagnes que les flèches et les javelots des anciens. Ils labourent les gasoûs des collines, brisent les forêts, coupent les jeunes arbres en deux , et enlèvent de grands éclats du tronc des plus vieux chênes. Je ne crois pas avoir jamais vu aucun de ces effets dans les tableanx de nos bataifles modernes. Ils sont cependant bien communs dans nos guerres, et redoublent les Impressions de terreur que les peintres se proposent de faire naitre en représentant de pareils sujets. La désolation d*un pays a encore plus d'expression que des groupes de morts et de mourans. Ses bocages brisés, les sillons noirs de ses prairies et ses rochers écornés montrent les etTets de la fureur des hommes, qui s'étendent jusqu'aux antiques monumens de la nature. On y reconnaît la colère des rois qui est leur dernière l'aison, ainsi qu'on le lit sur leurs canons : Vliima ratio regum. On pourrait même exprimer dans toute rétendue d'un tableau de bataille les détonations du bruit de Tartillcrie, que les vallons répètent i plusieurs lieues de distance, en représentant dans les lointains, des bergers erTrayés qui s'éloignent avec leurs troupeaux, des volées d'oiseaux qui fuient vers riiorison, et des bêtes fauves qui abandonnent les bois.

Les cousonnances physiques redoublent les sensations morali^, surtout lorsqu'elles passent d'un règne de la oature a un autre règne.

i'ufjiz l«:s \ oyagcs du c.ipitaine Cook.

Voilà les raisons personnelles qu'il pouvait avoir de parler peu dans les cercles ; mais je ne doute pas qu'il n'en eût de beaucoup plus fortes , du côté même de nos sociétés. Je trouve ces raisons générales si bien déduites dans l'excellent chapitre des Essais de Montaigne, Sur Cari de conférer, que je ne puis m'empêcher d'en extraire ici quelques lignes , afin d'engager le lecteur i le lire tout entier.

a Comme notre esprit se fortifie par la communication » des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire com- » bien il se perd et s'abâtardit par le continuel com- » merce et la fréquentation des esprits bas et maladib. 11 » n'est contagion qui s'espande comme celle-là. Je sais» » par assez d'expérience, combien en vaut l'aune. J'aime » à contester et à discourir ; mais c'est avec peu d'hom- 9 mes et pour moi : c^r de servir de spectacle aux grands » et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet, DJe trouve que c'est un métier très-mcsséant à un » homme d'honneur. »

C*est en effet , pour les gens de lettres , jouer chex les grands le même rôle que les Grecs affranchis , la plupart gens de lettres et philosophes, jouaient chez les Romains.

Voilà pour la conversation active de l'honncte homme chez les gens du monde ; et Toici quelques pages plus loin pour la conversation passive :

< La gravité, la robe et la fortune de celui qui parie » donnent souvent crédit à des propos vains et ineptes. » Il n'est pas à présumer qu'un Monsieur si suivi , si re- » douté, n'ait au dedans quelque suffisance autre que » populaire, et qu'un homme à qui on donne tant de » commissions et de charges, si dédaigneux et si mor- » guant , ne soit plus habile que cet autre qui fe salue » de si loin et que personne n'emploie. Non-seulement » les mots, mais aussi les grimaces de ces gens-là, se «considèrent et mettent en compte, chacun s'applij» quant à y donner quelque belle et solide interprétation. » S'ils se rabaissent à la conférence commune, et qu'on » leur présente autre chose qu'approbation et révé- 9 rence, ils vous assomment de l'autorité de leur expé- » rienoe. Ils ont ouf. Us ont vu , ils ont fait : vous êtes » accablés d'exemples. »

Qu'aurait donc dit Montaigne, dans un siècle où tant de petits se croient grands, où chacun a deux , trois , quatre titres pour se rehausser ; où ceux qui n'en ont pas se retranchent sons le patronage de ceux qui en ont? A la vérité, la plupart commencent par se mettre aux genoux d'un homme qui fait du bruit ; mais ils finissent par lui monter sur les épaules. Je ne parle pas de ces imporlans qui, s'emparant d'un écrivain |)our avoir l'air de lui rendre service, s'interposent entre lui et les sources de grâces publiques , afin de le mettre dans lenr dépendance particulière, et qui deviennent ses ennemis s'ils se refusent au malheur d*en être protégé. L'heurenx Montaigne n'avait pas l)esoin de la fortune. Mais qu'aurail-il dit de ces hommes apathiques , si commims dans tous les rangs , qui , pour sortir de leur léthargie, rccheiTheiil la société d'un auteur célèbre , et attendent m Mlence qu'il leur déliite à chaque phrase des scnten-

NOTES DU PRÉAMBULE DE LARCADIE

oes loules neuTes ou des bons mots ; qui n*ont pas même le seotimeot de les o>nnaitrc, ni Tesprit de les recueillir, sMIs ne sont débites d'un (on qui leur en impose, ou sMls ne les Yoieut vantés dans les journaux ; et qui enfin , sMls en sont frappés par hasard , ont souvent la malignité de leur donner un sens médiocre ou dangereux , pour affedblir une réputation qui leur fait ombrage? Certes , si Michel Montaigne lui-même ne se fût présenté dans nos cercles que comme Michel , malgré son jugement exquis, son élocution si naïve, son éruditiou si vaste et qn*il nppli(|uait si à pro|)os, il se fût trouvé partout réduit au silence comme Jean- Jacques. Je me suis un peu étendu sur ce chapitre pour l'honneur de l'auteur d*ÉmiIe et de celui des Kssais. On leur a reproché à tous deux d'être silencieux et de peu d'intérêt dans la conversation , A tous deux d'être égoïstes dans leurs écrits , mais bien injustement sur ce dernier point comme sur Tautre. C'est l'homme qu*ils décrivent toujours dans leurs personnes ; et je trouve que , quand ils parlent d'eux , ils parlent aussi de moi.

Pourrevenir à Jean-Jacques, il fuyait bien sincèrement la vanité ; il rapportait sa réputation , non à sa personne , mais à quelques vérités naturelles répandues dans tes écrits , d'ailleurs s'estimant peu lui-même. Je lui racontais un jour qu'une demoiselle m'avait dit qu'elle serait volontiers sa servante. « Oui, reprit-il, « afin que je lui fisse pendant six ou sept heures des dis- » cours d'£niile. » Il m'est arrivé plus d'une fois de combattre quelques-unes de ses opinions; loin de le trouver mauvais , il convenait avec plaisir de son erreur, dès que je la lui faisais connaître.

J'en citerai un exemple à ma louange , dût-on m'accuser à mon tour de vanité, quoique , en vérité, je n'aie ici d'autre intention que de l'en disculper lui-même. Pourquoi, lui dis-je un jour, avez -vous parlé dans Emile du serpent qui est dans le déluge du Poussin , comme de l'objet principal de ce tableau? C'est l'enfant que sa mère pose sur un i-ocher. Il réfléchit un moment et me dit : < Oui, oui, vous avez raison : je me suis n trompé. C'est l'enfant; certainement c'est l'enfant; » et il parut plein de joie de ce que je lui avais fait faire cette oliservation. Mais il n'avait pas besoin de mes faibles remarques pour revenir sur ses pas. Il me dit un jour : c Si je faisais une nouvelle édition de mes ouvra j> ges , j'adoucirais ce que j'ai écrit sur les médecins. Il » n'y a pas d'état qui demande autant d'études que le » leur. Par tout pays ce sont les hommes les plus vérita- 9 lablemi'ut savans. » Une autre fois il me dit : « J'ai » mis un peu trop d'humeur dans mes querelles avec » M. Hume; mais le climat sombre de l'Angleterre, la » situation de ma fortune et les persécutions que je ve- » nais d'essuyer en France , tout me jetait dans la mé- » lancolie. > Il m'a dit plus d'une fois : « Je l'avoue, j'ai » aimé la célébrité ; mais, ajoutait-il en soupirant, Dieu o m'a puni par où j'avais péché. »

Cependant des personnes très-estimables lui ont repniché jusqu'au mal qu'il a dit de lui-même dans ses Confessions, Qu'auraient-elles donc dit , si, comme tant d'autres, il y £vait fait indirectement son éloge? Plus les fautes dont il s'y accuse sont humiliantes , plus l'aveu

qu'il en fait est subHnie. Il y a A la vérité quelques endroits oii on peut l'accuser d'indiscrétion envers aatnri ; c'est surtout lorsqu'il y parle des pnssions peu délicates de son inconstante bienfaitrice , madame de Warens. M. is j'ai lieu de croire que ses (piivres posthumes ont été aKcrées dans plus d'un endroit. Il est possible qu'il ne l'ait pas nommée dans son manuscrit; et, s'il l'a nommée , il a cru pouvoir le faire sans cou^uenoe , l^arce qu'elle n'a pas laissé de postérité. D'ailleurs, il eo parle {)artout avec intérêt. 11 arrête toujours, au milieu di? ses désordres, l'attention du lecteur sur les qualités de son ame. Enfin il a cru devoir dire le bien et le mal des personnages de son histoire, à l'exemple des plus fameux historiens de l'antiquité. Tacite dit positivement au couimeucement de son histoire, livre premier : «i Je » n'ai aucun sujet d'aimer ni de hafr Othon , Galtia et » Vitellius. Il est vrai que je dois ma fortune à Vespa- » sien , comme j'en dois le progrès à ses enfans : mais , » lorsqu'il est question d'écrire l'histoire , il faut ontilier j» les faveurs ainsi que les injures. » En effet , Tacite reproche à Vespasien , son bienfaiteur, l'avarice et d'antres défauts. Jean-Jacques , qui avait pris pour devise : Vitam impendere rero, a pu se piquer d'autant d'amonr pour la vérité dans sa propre histoire que Tacite dans celle des empereurs romains.

Ce n'est pas que j'approuve la franchise sans réserve de Jean-Jacques dans un ordre de société tel que le nôtre , et que je n'aie trouvé d'ailleurs à refirendre de l'inégalité dans son humeur, des inconséquences dans ses écrits et quelques actions dans sa conduite, puisqu'il a lui-même publié celles-ci pour les condamner. Mais où est l'homme, où est l'écrivain, où est surtout l'infortuné qui n'ait point d'erreurs à se reprocher? Jean-Jacques a agité des questions si susceptibles de pour et de contre , il s'est trouvé à la fois une ame si grande cl une fortune si misérable , des l)esoins si pressans et des amis si trompeurs, qu'il a été souvent forcé de sortir des routes counnunes. Mais lors même qu'il s'égare et qu'il est la victime des autres ou de lui-même, on le voit partout oublier ses propres maux , pour ne s'occuper que de ceux du genre humain : partout il est le défenseur de SCS droits et l'avocit des malheureux. On pourrait écrire sur son tombeau ces paroles touchantes d'un livre dont il a fait un si sublime éloge , et dont il portait toujours avec lui quelques pages choisies dans les dernières années de sa vie : « On lui a beaucoup remis, parce

qu'il A BEAUCOUP AIMÉ. »

Voici le jugement qu'en porte Philippe de Coroines , le Plularque de son siè^'le pour la naïveté :

c Cosme de Médicis, qui fut le chef de cette maison et » Il commença , homme digne d'être nommé entre les » très-grands , et , en son cas, qui étoit de marchandée, 1 » étoit la plus grande maison que je crois qui ait jamais » été nu monde. Car leurs serviteurs ont eu tant de cré- » dit sous couleur de ce nom Médicis, que ce seroit mert veille à croire ce que j'en ai vu en France et en A n-

» gleterre J'en ai vu un de ses serviteurs , appelé

M Guérard Quanèse, presque être occasion de ^o^tenir

Page 1