‹ Œuvres posthumes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 3 sur 213 · LIHFLUENCE DE SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

LIHFLUENCE DE SES OUVRAGES

AoB hommes vulgaires, qut ne cherchent ici-bas ^one poflîoo indIvidoeDe de Men-étre, tontes les carlieras aoat bonnes; oavrien, soldats, hiboureurs, n'importe ! Am génies âevés dont la pensée s'étend sur le 9 elqni sloqnièlent de ses destins, deux routes aoot ouvertes, ib peuvent choisir entre les 1 de la fortune e( ceux de la vertu. Car les âmes fortes

BERIVARDm.

ont besoin de s'occuper des grandes choses ; leur règne est imposé au genre humain , comme un chitiment , ou comme un bienfait.

Parmi ces êtres privilégiés, ceux qui visent au pouvoir se montrenf d'abord généreux , nobles et flatteurs. Vertus d'ambitieux, simples apparences l S'ils donnent, c'est pour reprendre ; s'ils flattent , c'est pour asservir ; s'ils paraissent justes, c'est pour préparer les voies de rinjnstice : de tels hommes sont le fl^u des nations, ils régnent par l'avilissement et par la gloire, réduisant . toutes ks vertus à une seule : l'obéissance. Ainsi les temps modernes nous ont montré Bonaparte; et les temps antiques , César !

Ceux qui préfèrent la vertu au pouvoir cherchent aussi les sufflrages des hommes qu'ils veulent rendre meilleurs et plus heureux : comme ils n'ont rien à donner, ils se donnent eux-mêmes ; et tandis que les aml)itieux hissent des empires à leurs esclaves , les sages ne laissent à leifrs disciples que des vertus à suivre , de grands exemples à imiter. En Grèce, le divin Platon recueille l'héritage du divin Socrate ; à Rome, d'infémes triumvirs se partagent les dépouilles de César.

Bernardin de Saint-Pierre ainrait la gloire, mais il voulait y arriver par la vertu. Né dans les beaux temps du règne de Louis XV, il put jouir, encore enflEint, de l'aspect d'un peuple heureux ; il lui suffisait alors de contempler le ciel , la mer et les riches campagnes de la Normandie, pour être heureux lui-même.

Ses études terminées , un état honoraire se présentait à lui : élève des ponts et chanssées, estimé de ses che&, chéri de ses camarades , en entrant dans la vie , tout dut lui paraître ftdle, ta fbrtune. les succès, la gloire. Mais ses illusions durèrent peu. Déjà (en 1759) un mataise général se taisait sentir dans toutes les parties du corps politique ; nos armées étaient battues , nos flottes dispersées^ nos finances en désordre , et tons les pouvoirs avilis. Au milieu de cotte dissolution générale, quelques encyclopédistes régnaient encore ; on leur donnait le nom de philosophes . ils étaient athées. A tant de maux, joignez la vénalité des charges, les privilèges des corps , les préjugés de ta naissance, un roi sans volonté, une noMeine sans pouvoir, nn clergé iocrédnle . et vous «u-

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rei une fiiible idée des plaies honteuses qui rongeaient nos Tieilles institutions.

Pour subvenir aux dépenses de la cour, les ministres proposaient trop souvent des économies fttales aui administrations. Une de ces économies porta sor les Ibnds destinés aux ponts et chaussées , en sorte que la plupart des ingénieurs et tous les élèves furent remerciés. La mesure était générale : M. de Saint-Pierre ne put y échapper.

Ses regards se tournent alors vers l'armée du Rhin. Il offre ses services , on les accepte » et il se rend , en «qualité d'ingénieur, auprès du comte de Salnt-Gennain. Il croyait courir à la fortime, mais il ne tarda pas à se désabuser. Dans les guerres en rase campagne , les ingénieurs n'ont aucun commandement , et toute action d^éclat leur est interdite ; on les nommait alors , par dérision , les immorteh. Obligé de renoncer à la gloire comme soldat, M. de Saint-Pierre résolut de se distinguer comme ingénieur: il lève des plans, trace des, cartes , prend des notes , rédige des mémoires ; tous ces matériaux sont successivement remis à ringémeor en chef, qui doit en rendre compte au ministre. QaeOe fut donc la surprise de M. de Saint-Pierre, lorsqu'une lettre de Versailles lui apprit qu'on se plaignait en oom' ' de ne rien voir de son travail 1 II se rend aussitôt cbei l'ingénieur en chef, lui présente plusieurs plans nouveaux , et le prie de comprendre dans le reçu de ces pièces tous les plans d^ remis entre ses mains. L'ingénieur écrit quelques lignes , les donne à M. de SaintrPierre , s'empare de ses papiers, et les dépo«e dans une armoire dont il retire la clef. Le biUet tracé par l'ingénieur était conçu en ces termes : < M. de Saint-Pierre rient de me sou- » mettre le plan des positions de l'armée ; c'est le setil » ^vail que j'aie reçu de cet ingénieur depuis son ar- » rivée au camp. »

Malgré Tindignation que lui inspire ce billet, M. de Saint-Pierre conserve asseï de sang-lh>id pour redemander ses papiers. LMngénieur en chef met la main sur son sabre ; M. de Saint-Pierre saute sur l'épée du troisième ingénieur, présent à cette scène, et se porte Ters son chef, qui prend la fuite en criant : A l'assassin r Cet événement , qui se passa à Staberg un mois après la bataille de Gorboch, eut des suites flmestes pour M. de Saint-Pierre; il avait manqué à la discipline , il perdit son état.

Peu de temps après , Malte étant menacée d*nn siège , on offre à M. de Saint-Pierre un brevet de capitaine ; il l'accepte , et court s'embarquer à Marseille. Arrivé à Malte , les ingédenrs refusent de le reconnaître ; l'esprit de corps le repousse ; il en appelle au ministre, la calomnie vient au secoursdeses ennemis; ils éeri?ent à Versailles que l'ingénieu^géographe envoyé par la cour est devenu fou.

Qu'on ne s'étonne pas de cette noorelle perfidie l Un esprit supérieur inquiète toujours les petits talens , et ks petits talens ne veulent être ni surpassés ni jngés. Voilà

* En amr. Ce mot stgnifioit autrefois toute l'administration du royaume ; il avait cet avantage que chaque Français, en s'attachant à ta chose publique, se croyait sous^fs yeux du roi.

pourquoi, dans tous les rangs, les hommes médiocres écrasent le mérite et protègent la nullité. Tel fut le destin de M. de Saint-Pierre ; il eut quelques amis et beaucoup d'admirateurs , mais il fut persécuté par tous ceux qui parent voir en lui ou un juge ou un rival.

Victime aux ponts et chaussées d'une mesure injuste, à l'armée d'un chef perfide, à Malte de l'esprit de corps, il crut aToir acquis cette triste certitude , que, dans l'état de la société en France , un homme sans appui et sans fortune ne pouvait aspirer à rien d'honnête. « Que fiiire ? disait-fl ; la plupart des emplois se vendent ; il n'est permis qu'aux riches de servh* la patrie, qu'aux noblâ de la défendre ; tout ce qui ne s'achète pas est à la disposition des corps et les corps persécutent tout ce qui ne leur appartient pas. » Frappé de ces pensées , il résolut de chercher hors de sa patrie l'existence que sa patrie lui refusait. Son délaissement , loin de l'accabler» lui fait naftre le plus généreux des projets ; fl songe à secourir ceux qui sont délaissés comme loi; il vent rassembler dans une contrée déserte les infortunés de tous les pays. LA régneront les lois de la morale, là le malheur sera respecté , et la vertu en honneur. Pour CMiliter le projet du philosophe , il le rattache aux intérêts du commerce ; sa république sera le point de réanioD entre l'Asie , et l'Europe , elle accroîtra les relatiofis du gi^re humain , elle fera bénir les malheureux !

Alors commence pour lui cette vie aventureuse qui serait le plus agréable des romans , si eOe n'était la plus morale des histoires. Les épreuves ne serviront qu'à dé- Telopper la force de son caractère , et il se montrera également armé contre les séductions de la fortune et contre les rigueurs de la misère.

Transporté au fond de la Russie, il y trouve des protecteurs qui deviennent aussitôt ses amis : l'un d'eux , M. de ViUebois, tente, par une voie extraordinaire, de le faire réussir à la cour, et peutrétre il ne tint qu'au jeune Français de supplanter Oriof , de prévenh* Polenkin et de changer les deslins du T^ord. Les Oriof étaient des bergers nouTellementMirriTés de l'Ukraine ; Potenkin était un simple officier des gardes. Dans cette cour peuplée d'hommes nouveaux , il suffisait de plaire poar régner, le pouvoir y devait être une des finreurs de l'amour. L'Impératrice avait remarqué M. de Saint-Piem : dès lors les grands s'empressent autour de lui, les marchands lui offîrent des équipages , des meubles , des hôtels. Gonome César, il aurait pu dépenser sans mesure , et engager ses créanciers à pousser sa fortune ; mais uniquement occupé de ses prc^ets de colonie, il se reflue à toute intrigue. Des négodans hii fonmiasaat àm fonds , son plan est dans l'intérêt du pays , l'hanianité le réclame, le commerce l'approore : il est rejeté par le pouvoir.

Alors tout s'attriste autour de lui. Qu'a-t-ll troové loin de sa patrie? une terre de glace , un people barbare, une cour corrompue , des amis malheureux ! En proie à la plus noire mélancolie, sa santé s'altère, et dans son abattement il lui eût été doux de mourir !

Le baron de Breteuil , ambassadeur de Fronce en Ruasie , lui dit un jour : < De grands événemens se préparent ; la France n'y est pas étrangère : serves Tin-

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dépcodanee de la Pologne , c'ett aoe oocasioD de^re?oir mtre patrie, et de courir à la gloire par le chemin de la fortaioe. » Ces paroles soiTies de confldenoes et de prooMMei ranimeot notre jeone aTenturier. Son trouble se dunpe , sa douleur s'éranouit : il quitte le serrioe de Roaue» arrife en Pologne et tente de se jeter dans Tarméedei indépendans; mais trahi par Tinfidélité de ses gasdea» il toinbe au pouvoir des ennemis; on lui impose la aonditioa de ne prendre aucun senrice pendant Hnterrègne; et pour échapper à la Sii>érie , il est obligé de renoncer à la ^oire.

n croyait avoir épuisé tous les maux de li vie ; mais que devinl-il , lorsque la voix terrible des passions se fit eniendre? Toujours occupé de sa lutte contre le malheor, il n*avait point appris à comlMttre le plaisir. Une jeoBe princesse, parente du prince de Radâwil, lui témoigne un tendre intérêt ; il aime , il est aimé. Alors la volupté, Tamour, Tambition l'embrasent de tous leurs foni. Une guerre funeste s'élève dans son sein. Toutes les paarions s'annentà la fob ; l'une lui crie : Pour vivre heureux^ il tant être ridie et puissant ; flatte , trompe, corrompt, âève-toi à tout prix ; l'homme sans puissance n'est rien sur la terre, on le mépriae , il fait rougir ce qnll aime l l'autre : L41 vertu est une chimère , le bonhflor est dans le plaisir. Pourquoi ces vains combats P rhomroe qui résiste à ses passions, ne jouit de rien ; tout le trouble et renchaine, et sa vie s'écoule entre la douleur et le repentir. L'amour venait alors : Si tu ne peux t'élever jusqu'à die, disait^-il, sois son esdave: n*ert-tn pas assex riche pour Taimer, assez noble pour la servir ? que faire sans elle dans le monde ? Consacrelui la vie ou meurs à ses pieds. Mais au miheu de ce dioc des passions, la vertu se fiûsait encore entendre: Infortuné ! lui disait^Ue, tomberas-tu dans le mépris de loi-oiéme, qui est le plus grand de tous les manxP Te laisseraa-tu vaincre à tes passions, qui sont les plus trompcosea de toutes les amorces? Et parce que Tamour t'enivre, ai-tn donc renoncé à ta propre estime? Il comprenait alors quMl devait y avoir sur la terre un bonheur indépendant de l'amour, de Tambilion et de^ jMMomes, mais il ne pouvait encore s'y attacher. Tout meniri de sa chute, 00 le vit long-tempe errer dans les comv diverses de l'Allemagne, ne pouvant s'éloigner dea Keoz oà il avait aimé, et comme un escUnre échappé, Iraiaiiit après lui les débris de sa chaîne.

En Franea , il avait éprouvé son courage contre PcBMmi aar un champ de betaille ; en Russie contre Im aédMlieBs d'un -grsoMl pouvoir ; en Pologne contre r«8p InpnaM » la mort ; partout victorieux ^ il n'avait qw aom |es traits de Tamour. Mais en suc- , Il avait appris à combattre ; son ame s'était par tes paasiom, comme l'or par le feu, comme la dei par la lempéie. Enfin , il revit la France ; semfaldMe A en fuarriefi de Platon ■ qui se croyaient dignes dea empkdide la république, après avoir vaincu la donlaor , ■imnooté leurs passions et triomphé de la voiupiét fl pwait avoir reçu du malheur le drdt de servir sa pefarie d peut-être de mourir pour die.

Le baron de Breteuil , témoin de m conduite en Russie d de son dévouement en Pologne, venait de rentrer en France. Il lui proposa de réaliser à Madagascar les projets de république dont il l'avait vu occupé à la cour de Catherine. Cette mission devant rater secrète , M. de Saint-Pierre reçut un brevd d'ingénieur pour l'Ile-de-France; mais, hélas! ses IHoôons durèrent peu ; le comte de Modave qui coounandait l'expé^ dition allait à Madagascar, non pour dviliser le pays, mais pour s'enrichir par la traite des noirs. M. de Saint- Pierre , instruit de ses projets pendant la traversée, en eut horreur , d, profitant de son brevd, U s'anM à rile-de-France.

Cette ile féconde , jetée par la nature comme un point de repos entre l'Europe , l'Asie d l'Afrique , pouvait être le séjour du bonheur; die était le séjour de la haine et de la cupidité. On y voyait un peuple plus misérable que cdui de Pologne ; dea esclaves plus à plaindre que ceux de la Russie ; la pauvreté de Malte , les pr^ugés de la France, l'envie d fambition qui se trouvent partout A cette vue , tous les projets dont M. de Saint-Pierre s'dait bercé jusqu'à ce jour, s'évanouirent pour jamais. Les leçons du malheur lui avaient appris à profiter des leçons de l'expérience, d dès lors il renonça à l'espoir de réunir les débris de nos sodétés corrompues pour en former un peuple heureux. Il se dit : Jusqu'à ce jour , j'ai couru après un vain fiintdroe : le bonheur n'est ni dans l'attrait des richesses , ni dans l'agitation du monde , ni dans les vanités du pouvoir , il est en nous. Retournons au point de départ , d ne cherchons qu'en nous ce que nous seuls pouvons nous donner. C'est avec ces sentimens de sagesse, qu'après trois ans d'exil , il revit la France, résolu de ne plus la quitter , d d'y chercher un emploi où il n'y eût à ftàn que du bien. Le moment de son retour Ait un des plus heureux de sa vie : quarante ans de travail , d'études d de gloire, n'avaient pu en efDKser le souvenu*. Empressé de quitter une contrée que les noirs arrosent de leurs larmes , il avait séjourné au cap de Bonne- Espérance également souillé par l'esdavage, d vu en passant l'Ile de l'Ascen^ sion dont les rochers sans herbes , sam buissom, mns eau, parurent plus affreux que ceux de la Terre de feu au capitaine Cook , qui avait ftdt trois foia le tour du monde. Enfin, il avait travené l'équateur, si fetigant par ses chaleurs et par ses calmes. Le manque d'eau douce , l'ennui de la navigation , le souvenir de cee terrée désolées, cdui de rhumanilé malheureuse, avaient répandu la tristesse dans tous les esprits, lorsque le 29 md au matin, il découvrit Ffle de Groaix, près de laquelle on avait jeté l'ancre pendant la nuit. L'aurore lui fit voir la mer au loin couverte de bateaux aUant à la pèche des sardines, qui arrivaient aussi ce jour-là sur les côtes de Bretagne. Des barques de pêcheurs sillonnaient les flots en tous sens; dies étaient remplies de raies, de heux, d'énormes congres , de hoôianls d de toutes sortes de paissons , la phipart vivans d ealorés de vioid, de bleu, de pourpre d de vermfflo». Au mfiieu de cette abondance, on mit à la voile pour entrer dans le port de Lurient qui n'est qu'à deux lieues de nie de Groaix : chemin lUsant , il rapirait l*air de la terre

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Iiarfuinée par le printemps, l'air de la Franœ plus doux encore ponr un Français que le parfîun des fleurs. Il regardait en silence se déployer, deyant lui, les collines tapissées de la plus riante Terdure, leurs longues avenues de pommiers, les bocages qui les couronnent, |es prairies couTcrles de troupeaux , et jusqu'aux landes lointaines toutes jaunes d'ajoncs fleuris. Tout avait sa parure printanière. Les rochers même de l'entrée du port Louis s'étevaient au-dessus des flots, couverts d'algues brunes , vertes et pourpres. En entrant dans Li rade, les matelots, appuyés sur les passavans du vaisseau, reconnaissaient successivenient les docbers de leurs villages. Ils se disaient les uns aux autres : Voilà Penn- Marck , voilà l'entrée de la rivière d'Hennebon , voici l'Abbaye de la Joie ; mais en abordant au port les larmes leur vinrent aux yeux, quand ils virent sur tes quais, les uns leurs pères , les autres leurs femmes et leurs enfans qui leur tendaient les bras en les appelant par leurs noms. Touché de cette ivresse générale, M. de Saint- Pierre s'achemina vers une auberge; mab lorsque, retiré dans sa èbambre, il vint à songer qu'il arrivait dans sa patrie plus pauvre qu'il n'en était sorti ; qu'il n'avait ni enfiint, ni épouse, ni père, ni mère, qui pussent recevoir ses embrassemens et lui donner des consolations , son ame se troubla, ses yeux se remplirent de larmes , il tomba à gçnoux suppliant cette Providence qui l'avait déjà préservé de tant de maux , de lui tenir lieu de père, de mère et de protecteur. Prière touchante qui Ait exaucée ! car les nuages de son esprit s'évanouirent , et il ne retrouva plus dans son cœur que la joie.de revoir sa patrie , et de la revoir aux premiers jours du printemps.

Encore tout ému de ces pensées , il prit la route de Paris, ne demandant plus à la fortune qu'un peu d'aisance et un ami. Ces biens précieux, il crut les avoir trouvés dans l'affection d'un homme de cour dont tous les sentimens lui avuent paru pleins de délicatesse et de générosité; apparences trompeuses qu'il paya de tonte sa confiance, comme fl avait payé en Pologne les fantaisies'd'une coquette de tout son amour l Le baron de Breteuil était un de ces protées habiles qui savent déguiser leur orgueil sous les formes gracieuses de la politesse , et dpnner l'air de la bienveillanoe à leur insolente protection. Sa vanité affectait toutes les vertus, son indifférence se jouait de tous les sentimens. Les lettres de M. de Saint-Pierre l'avaient intéressé ; il comprit confusément qu'il pouvait tirer parti des talens de cet homme qu*il envoyait à son gré combattre en Pologne, ou tare des lois à Madagascar. D savait d'ailleurs que si notre voyageur n'avait pas f^it fortune aux Indes, il en rapportait de riches collections d'histoire naturelle: ces collections on les lui offrit , et il accepta tout de la meilleure grâce du monde ; conduite qui fut pour M. de Saint-Pierre comme le giige assuré d'une de ces amitiés exquises, que, suivant l'expression de Montaigne, il façonnait au patron de son ame forte et généreuse. M'entendant rien aux affections vulgaires , il voyait dans le corar de son ami toutes les vertus qui n'étaient que dans le sien. Il se disait: J'ai trouvé un autre moi-même; s'il accepte tout ce que je possède, c'est qu'il veut que rien ne me soit

pn>pre et que j'entre chex lui comme un enfSint dans la maison de son père. Versons mon ame dans la sienne; consacrons-lui mes travaux, feisons-lui part de mes pensées ; il a le pouvoir du bien, je l'aiderai dans cette tâche à la fois si douce et si difficite. -L'amitié double la force des âmes généreuses , l'amour n'est que la fiiitilesse des Iwns cœurs. Déjà dans sa nafve confiance , il quitte tous les soins de la vie, ne songeant plus qu'à se rendre digne de son ami. Les plus trompeuses caresses entretiennent ses illusions. « J'ai promesse de la cour, lui disait te baron M de Breteuil, pour une grande ambassade à Naples, à » Londres, à Vienne, qu'importe! Vous viendra avec 9 moi, nous ne nous quitterons plus, et je trouverai jour » à vous fiiire un sort digne des sentimens étevés que je » vous reconnais '. » Le moment de réaliser de si généreux projets ne se fit pas attendre : M. de Rreienil fut nommé à l'ambassade de Naples. Ses vœux étaient remplis, ce qu'il avait souhaité était en son pouvoir. Qne fUit alors ce digne protecteur? n prévient doucement son ami qu'il f^ut songer à retourner aux Indes : « Mon » cher chevalier , lui dit^il , ce n'est pas ma fiiute, vous » n'êtes pas gentilhomme, je ne puis rien pour vous. » Qu'on imagine , s'il est possibte, l'effet que ces parotes durent produire siu* teplus fier et te plus sensible de tous les hommes. La piqûre d'un serpent, te poignard d'un assassin , lui eussent fait moins de mal. Un froid mortel le saisit, sa vue se tronbte, toute son organisation en est ébranlée : hélas ! te bten qu'il voulait faire, son avenir, son ami *, tput venait de disparaître. Plus cnieUe que l'amour, l'amitié ne lui avait pas même laissé une illusion.

Avec une ame moins élevée , M. de Saint-Pierre eût probablement réussi auprès du baron de Breteuil. Les grands protègent volontiers les tatens qui les amusent, et les vices qui les ftettent; mais tout ce qui n'est pas médiocre, leur échappe ou tes blesse. Voilà pourquoi te génie des hommes supérieurs nuit toujours à leur fortune; voilà pourquoi, dans les sociétés modernes, on récompense quelquefois les petits tatens, jamais la Vertu !

Les encyclopédistes, qui vivaient dans l'intimité du baron de Breteufl , auraient à peine deviné que M. de Saint-Pierre avait à s'en plaindre. Ceux qui flattent les passions des grands , sont toujours les premiers à en médire. Pour lui, on te plaignait, on le trouyait digne d'un meilleur sort, on promettait de te protéger. Mais comme tous, les emplois ne pouvaient convenir à un homme qui, suivant la belte expression de Plotarqne, avait d^ planté et assis les fondemens dorés d'une bonne rie, les soi-disant philosophes ne tardèrent pas à l'abandooner. Fatigués de le plaindre , ils le calomnièrent: sa triatean était l'effet d'un remords; sa vertu, te langage de l'orgueil. 11 avait refusé de servir leurs passions : c'était un honnme inutile; sa conversation n'abondait ni en sentences ni en maximes : c'était un homme sans talens. De son côté, il rint à découvrir que ces prétendus sages , qui parlatent sads cesse des intérêts du peupte, traflqnatent de leur pouvoir, et que les phis petits emplob étaient vendus par leurs secrétaires et leurs mattressea.

' Lettres du baroo de Breteuil.

* II* lettre du baron de Breteuil.

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Oitte déeoa? erte lui AI perdre encore one illasipo, et sa fairtewe ^eo augmenta. Partoat, à la cour, à Kamiëe, dMi lea philosophes , il a^ait entendu dter aTec éloges les pins beaux traits de l'histoire; il a?ait ?a récompenler lea peintres qui les représentent, les orateurs qui Jes eiaMeot, les poètes qui les magnifient. Mais pas un encfciopédiste n'aurait yonin du mérite d'Epaminondas, rhomme de son teipps qui savait le plus et parlait le moins ; pas un offlder ne se serait dit gloire de la oontiœoee de Bayard eu de Scipion; pas un ministre, du déantéressement de l'Hospital et de la pauvreté d'Aristide. Dans oe siècle de ?anité , on discourait des vertus mtiqnes; mais la vertu véritable restait dans Toubli. Chacun songeait à se rendre pins habile, personneà defenirmeiHeur, et les philosophes eux-ménies, avec leur ûjfe de rliéleur et leur dusse sagesse, ne se montraient que aona les déguisemens du rôle qu'ils s'étaient donné ; on eikt dit ces acteurs qui viennent débiter sur la scène tes belles sentences de la morale, et qui, au bruit des applaadisseaiens, courent ensuite derrière le théâtre étaler leur corruption etse rire de leur auditoire.

M. de Saint-Pierre reconnut enfin que la phis folle des vanités est de fiiire dépendre son sort de l'opinion d'an- Imi. Résolu de mettre désormais toute sa confiance en Dieu , et de marclier seul dans les voies de la justice et de là vérité , U se retira du monde; mais en entrant dans la solitude, il n'y apporta ni amertume ni regrets. L'ingratitude des liommes l'avait porté à l'amour de Dieu , et Tamour de Dieu redoublait en lui l'amour de ses semblables. Eprouvé en même temps par t >ute? les passions, ses propres souffrances ne lui avaient fliit sentir que le besoin de consoler les malheureux. SemMaMeà la pierre de touche, qui reçoit l'empreinte de tous les métaux , mail qui ne conserve quccelle de l'or, la sagesse seule enat restée.

Depuis cette époque jusqu'à l'heure de sa mort, 11 ne hiasa plus passer un seul jour sans s'occuper de l'étude de la nature, non-seulenient dans son cabinet, mais dans ses promenades, ses voyages, ses lectures, le temps de ses repas, et cehii même de son sommeil. En cherchant des forces contre le malheur , il avait trouvé une source niépuisable de consolations et d'espérances. Que de fois je hn ai entendu ékre que si , h cette époque, il avait pu réunir mille écus de rente pour assurer le sort de sa sfBor et le sien, i) n'eât jamais songé à publier ses ouvragée, eontent de vivre ignoré et de léguer ensuite au pobHe le fruit de ses travaux solitaires! Mais telle est la deatinée humaine, ajoutait-il en se raiUant de la fortune, qw la néeesrité qui inspfra les premiers vers d'Horace, dictait à moi, pauvre songeur, an gros Uvre en prose !

Cependant le souci de vivre vint encore interrompre travaux. Son traitement d'ingénieur, d'abord réduit de moitié, av&it été entièrement supprimé. Otriigé de recbec les ministres qui lui refusaient le prix de », il scUidle les entreprises les plus périlleuses. Tantdt il veut civiliser la Corse, et pénétrer en Amérique ou remonter le Nil jusqu'à sa source : tantôt il propose d'entreprendre seul à pied le voyage de l'Iode, alors peu connue des Européens ; mais toutes ses offres ayant été repoussées, il commençait à désespérer de la fortune.

lorsqu'un homme excellent, un ami véritable, M. Mesnard *, lui procura une grâce du roi, qui mit un terme à ces tristes démarches. Ce n'était ni une récompense , ni un traitement, ni une pension , c'était un secours de mille francs pris sur les fonds du contrôleur général des finances, et par conséquent incertain et précaire. M. de Saint^Pierre le reçut comme un bienfait de bi Providence. Quelque modique que fût cette somme , elle suffisait à ses premiers besoins , et devenait ainsi la sauvegarde de sa liberté et de sa conscience. Il se dit : Comme Virgile, j'ai part à la table d'Auguste ; comme lui , je veux consacrer ma vie à mon bienfeiteur. Je puis, du fbnd de ma solitude , i^ire entendre la vérité toujours si utile aux rois ; je puis aussi servir les malheureux ; le pain n'est pas le seul bien qui leur manque; et les consolations sont phis rares que l'or. Faisons entrer tous les hommes dans notre société; mais ne cherchons des a mis que parmi les infortunés. Assis avec eux sur la dernière marche , je pourrai encore servir ma patrie et le genre humain. Alors, tournant les yeux vers le ciel, il le bénit, heureux de se retronver dans la solitude à l'abri du liesoin et des protecteurs, c O mon Dieu ! s'écriait-il , les » riches et les puissans croient qu'on est misérable eL Jiors du monde, qnand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de ta nature , vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, ô étemelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle ! ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient seulement au dedans d'euxmêmes ! Si voua étiex un amas stérile d'or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trompeuse, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque ptaisir. Votre nature vaine occuperait leur vanité ; vous seriex un objet proportionné, h leure pensées craintives et rampantes. Mais parce que vous êtes trop au dedans d^eux, où ils ne rantrent jamais, et trop magnifique au dehors , où vous vous répandes dans Pinfini, vous leur êtes un Dieu caché. Ils vous ont perdu en se perdant. L'ordre et ta beauté même que vous avei répandus sur toutes vos créatures, comme des degrés pour élever l'homme à vous , sont devenus des voiles qui vous dérobent k leun yeux malades. Ils n'en ont plus que pour voir des ombres ; ta lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas, n'a rien vu ; qui ne vous goûte point , n'a jamais rien senti ; il est comme s'il n'était pas, et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux. Moi-même, ô mon Dieu, égaré par une éducation trompeuse, j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences , dans les wentet , dans ta fiiveur des grands , quelquefois dans de -frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j'étais loin de ma patrie, je soupirais après des biens que je n*y avais pas, et cependant vous me faisiez connaître les biens snns nombre que vous avez répandus sur toute

-' M. Mesiiard avait alors la ferme générale des poète».

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9 la terre , qui ett la patrie da goure bumaiD. Je m'ia-

> quiélais de ne tenir dI à aucun grand ni à aucun » corps , et j'ai été protégé par toui dans mille dangers.

> où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de vivre seul et » sans considération, et vous m'a vos appris, que la soU- » tude valait mieux que le séjour des cours, et que la » liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de s n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de » ma vie et Tobjet de mon amour, et votre sagesse m'in- » vitaità marcher vers elle, et me montrait dans chacun » de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé » d'être heureux que quand j'ai cessé de me fler à vous. » O mon Dieu ! donnez à mes fidbles travaux , je ne dis

> pas la durée ou l'esprit de vie, mais la fratcbeur du

> moindre de vos ouvrages ! que leurs grâces divines » passent dans mes écrits et ramène mon siècle à vous,

> comme elles m'y ont ramené moi-même ! Gonti^ vous, » tonte puisnnoe est fiiibleKe ; avec vous, toute fiiiblesse » devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ra- » ?agé la terre , vous appelex le plus Mile des vents; à

> votre voix le léphir soi^lle, la verdure renaît, les douces

> primevères et les humbles violettes colorent d'or et de

> pourpre le sein des noirs rochers '. >

Ces pages ravissantes furent écrites dans un hôtel garni de la rue de la Bladeleine-Sainl-Honoré , où Bernardin de Saint-Pierre commença les Éiuée$ de la Nature. Plus tard, en 1781 , il quitta cet hôtel pour un petit donjon situé rue Saint-Etienne, près des Pères de la doctrine. Le bon marché du quartier, le plaisir de voir des jardins qui s'étendaient sous ses fenêtres, déterminèrent ce nouveau choix. Là, exposé à tous les vents. Tété brûlé du soleil; l'hiver glacé par les frimas, toujours vêtu du même habit, seul, sans serviteur, obligé de se livrer aux soins les plus humbles de la viej cet homme simple , qui voit accroître sa mauvaise fortune des ennuis de sa sœur et du trouble* d'esprit d'un ftrère infortuné, cet homme trokaé par les hommes , et qui sans doute leur parait à tous si digne de pitié , gens du monde , ne le plaignez pas ! Ah l si de vos palais somptueux , si , du sein de vos feux plaisirs, vous pouviez goûter la joie divine dont il s'enivre; s'il vous était donné d'entrevoir la douce lumière qui est au dedans de lui, ces flaounes d'amour qui le pénètrent, qui le consument, qui lui sont une source intarissable de délices; si vous jouissiez on seni jour de cette vie nouvelle que donne la sagesse, seul bien digne de l'homme, parce qu'il est en lui, paroe qu'il ne lui est pohit ajouté comme vos tristes honneurs, comme vos richesses passagères , combien alors vous vous trouveriez misérables an milieu des Illusions de la fortune ! combien vous envieriez cette pauvreté , cette solitude qui vous paraissaient si horribles ! Voyezle dans son étroit asile, assis auprès d'une petite table. Un chieo h ses pieds , les yeux^xés, tantôt snrun Uvre de voyage, tantôt sur une sphère armiUaire on sur un globe terrestre. Quelle sdence l'occupe f quelle scène sTouvre devant lui ? Le monde, qu'il étudie à la lueur de cette lampe, n'est-il h ses yeux qu'une vaste mine tombée an hasard dans l'espace?, Non, il lui apparaît comme un

' Éiudes de la Nature.

temple saint qu'une main divine soutient au milien des astres ; son génie en saisit les détails en même temps qu'A en embrasse l'ensemlile ; il passe des pôles à la Bgne, du nord au midi, des déserts de la Finlande aux riantes solitudes de l'Ile-de-France ; l'univers se présente à lui sortant des mains du créateur avec ses grâces viiiginales et ses sublimes harmonies ; il voit d'étemels ooudiaus et d'étemelles aurores se succéder sans intervalles autour du globe ; les vents qui soulBent à l'opposite les uns des autres , deux océans glacés, véritables sources des mers ; des monts métalliques qui rassemblent les eaux à leurs sommets, et les versent en fleuves sur leurs flancs inclinés ; des nuages d'or et de pourpre qui se soutiennent dans les airs d'une manière miraculeuse, et, par une prévoyance qui n'est point en eux, se dirigent toujours également sur le globe pour y entretenir la friitcheur et la fécondité ; ce temple merveilleux, dont toutes les parties sont vivantes, qui repose non sdr des rochers, mais sur la lumière et l'espace , renferme dans ses zones célestes des vertus souvent méconnues et persécutées sur la terre, qu'elles couvrent de bienfiiits, mats qui impriment leurs actions en caractères inaltérables et lumineux dans le ciel, dont elles sont descendues.

Voilà les richesses, voilà les contemplations de ce pauvre solitaire qui n'a peut-être au monde d'autre ami que le chien qui repose à ses pieds î

Mais, disent les sa vans, vers quelles sciences s'est dirigé son esprit? a-l-il, avec Hcrschel, surpris de nouveaux astres dans leurs marches? a-t-il , comme Linnée^ soumis les plantes à d'ingénieuses classifications? est-il entré dans le monde des infiaiment petits, sur les traces de Réaumur et de Bonnet? ou , à l'exemple de Buffon , s'est-il attaché à reproduire tous les êtres qui peuplent le globe , dans une suite de portraits pleins de grâce ou de vigueur, mais dont aucun tableau ne montre les rehiliolis, dont aucune pensée ne réunit l'ensemble f

Emule de ces grands hommes, Bernardin de Saint- Pierre embrassa toutes les sciences, non pour4es rattacher à de nouveaux systèmes, mais pour les ramener à la nature et à Dieu. Un esprit vaste reçoit la lumière de ^utes parts et la réfléchit par ftdsceaux. S'il recueille les observations, c'est pour leur donner de l'étendue; s'il les rapproche ou les divise, c'est pour en tirer des conséquences ; il étudie les détails , mais pour arriver à la contemplation de l'ensemble, car l'ensemble des choses est leur seul véritable point de vue. Idée profonde, révélée à Bernardin de Saint-Pierre par l'étude et l'observation, et dont il fit la base de tous ses ouvrages. Ainsi chaque plante observée par Linnée, il la replace dans son site ; chaque insecte observé par Réaumur,il le rend à sa plante; chaque animal décrit par Buffon, Il le ramène sur son sol natal. Nos vaines sciences avaient tout brouillé, en voulant toutdasser; il rétablit Pordrede Dieu même ; il rend à chaque chose leurs relations primitives ; il reconstruit le livre de la nature, afin de nous yilMre lire sncoessivenient les lois de sa sagesse, les prévoyances de ces lois , et les bienfiiits de ces prévoyances.

Cette marohe si simple, et cependant si lumineuse ^ étonna les sophistes et blessa les savans : l'auteur écrasait l'athéisme , irritait les vanités ; on l'accusa d'ignorance.

DE LAUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE-

Il •'eo élail aoetué luÎHiiénie dans maints panages de won lifre, cooienraiit encore sur ses détracteurs cet ifMilige de sa? oir qu*il était ignorant. Mais cet ignolaol avait eu sur toutes les sciences des aperçus non* fnn ; il si'élait dit : Les satans n'étudient que leurs ijfilÉyiis, sourœ éterUdle d'erreurs ; étudions la nature, sooree étemelle de vérités. (Test en recberobant ses lois, a BOB en lui appNqnant les nôtres, qu'on peut se pronettra d'être utile* aux hommes et agréable à ïÂea, Dès km, la sagesse de la Providence lui est révélée, et, pOBr BOUS borner à un seul eiemple, la géographie, idenoe aride et oonftise jusqu'à lui , devient tout h coup nae adenoe divine de proportion et d'ensemble ; où Ton B*avait vu que des ruines, son génie découvre un mo- BUBieQt tout entier. En suivant la direction des montagnes, sur le globe, il reconnaît l'intelligence qui.posa Isnn ftmdeaiens; en suivant le cours des eaux , à lra« vers las campagnes, il signale la sagesse qui pourvoit à Boa besoins ; eo observant les différentes sones des végétaux et des animaux dans toutes les parties du monde, il nous apprend que chaque plante a son site, chaque snimal sa patrie, et que Dieu l'a ainsi voulu , afin que la terre entière appartint à Thomme. Tout ce qui paraissait dans la confusion prend un ordre, tout ce qu'on attribuait au hasard devient Tœuvre d'une intelligence. Il y a une géographie des plantes, une géographie des animaux, une géographie des fleuves , une géographie des montagnes : c'est un monde nouveau que Fauteur dévoile et semble créer. Et que de prévoyances touchantes, que de restions inconnues entra ces divers phénonsènesl Les végétaux sont comme de grandes familles qui se partagent le globe-pour l'embelUr et le féconder; l'air se charge des semences des plantes alpines , qui , «mbiables à des oiseaux, sont pourvues d'ailes légères ; l'eau emporte les graines des plantes aquatiques qui voguent sous leurs voiles comme des nautiles, ou glissent sur leun nageoires comme des poissons. Le point où cfies eroissent, celui où elles s'arrêtent, changent les mœurs et les iMbitndes des peuples. La géographie botnlqna doone à notre observateur le tableau de toute la terre : ainsi, pendant que la nuit couvre encore nos rivages, la soleil se lève sur les archipels des Phillppf- Ms, des Moluques et des Gélèbes. D^ le noir insulaire de Gilolo seooue les dons du giroflier, et Phabitaot de Sumatra vendange les grappes qui renferment le poivre. De tons eôtés, sur les rives de Java, dans les foréta pMoes de paons et de pigeons an plumage d'axur, ooaolaBd crouler les noix du muscadier. Plus au nord, ven le e^nebant, les filles de Geylan roulent, posées sur leura geaoux, la tendre éooroe de la cannelle. Mais déjà rustre du jour inonde l'Asie orientale des feux du midi , et prolonge ceux du matin sur l'Afrique. Voyes l'Arabe de Moka emballer dans des peaux de chameau les fèves de ses cafés , tandis que d'autres Arabes , montés sur des bœuli, côtoient le Zara et viennent nous apporter, de rcmboocbure du Sénégal, les gommes de l'Afrique et les parfums de l'Arabie.

Dans le même temps où le chant des cnqs de l'Asie anuouee ndunit sur les côtes de l'Orient , le chant des coc|s de l'Amérique annonce le point do jour sur les ri-

vages de l'Occident. L'Indien de la Corée se couche sur ses ballots de coton , celui du Brésil se lève pour tordre avec effort le tabac de ses plantages; et tandis que le Chinois patient dort auprès de la corbeille où il a dépouillé pour nous, feuille è feuille, le léger arbrisseau du thé, des troupes d'enf^ns, au Mexique, ranuttsent sur les opuntias la cochenille, de leun doigts teints de carmin , et les filles de Caracas cueillent sur les bords des fleuves les gousses du cacao, et sur les rochers voisins les siliques parfumées de la vanille !

Il me serait fodle , en suivant les nombreux anneaux de cette chaine, de montrer comment de simples rdalions botaniques peuvent donner le tableau du monde : lorsque les mœurs, les lois, la religion séparent les peuples et les irritent , il suffit d'une plante pour les rapprocher. C'est en dispersant ses productions sur la surface du globe, en donnant une Cér^, une Flore, une Pomone à chaque dimat, que la nature a préparé l'union de tous les hommes, par le double attrait du besoin et du plaisir. La France, placée vers le milieu de la montagne; abritée de riantes collines, couverte de pomnii<*rs, de mûriers, d'oliviers et de vignes, jouit des travaux de tons les peuples de l'Europe , mais à son tour die leur prodigue ses fruits, les invite à ses vendanges et verse joyeusement ses vins dans leun coupes !

AUisi l'homme est appelé, par ses besoins, à toutes l«i jouissances ; par sa Âûblesse, à l'union , et par son union, ft l'empire!

Dans ce système, mélange nouveau d'observations, physiques et de vérités morales, tout est nécessaire, tout est à sa place; les harmonies se développent, les saisons se donnent la main, et les peuples, divisés par leun passions, séparés par leun mceun» se trouvent appelés aux mêmes jouissances , et viennent s'asseoir aux mêmes banquets. Ainsi l'auteur pdnt la nature et sait la faire aimer, car il ne compose pas seulement sea tableaux des descriptions les plus ravissantes, mais encore des observations les plus utiles, ne voulant pas ressembler à ces bergen qui, toujoun occupés du plaisir, méprisent les plantes salutaires, et n'assortissent leun couronnes que des plus brillantes fleun.

Sa confiance en Dieu l'avait éclairé sur les lois de la nature; son amour pour les honunes l'insphra dans l'étude des lois de la sod^. D étendit ses idées à tous les peuples, et réunissant le monde physique d le monde moral par un seul prindpe , il chercha h reconnaître les effets de la Providence dans les institutions humaines, comme il les avait reconnus dans les œuvres du Créateur.

Plusieun philoaophes modernes, en se livrant à l'étude de l'honune et de la poHtiqne, ont recherché quelles étaient les histitntions les plus propres à fbnder le bonheur des sodétés. Imitateur de Xénophon, et pensant, comme Plutarque , que la monarchie est le plus parfait des gouverneoiens , l'auteur de Télémaquê considéra chaque ftmille comme un peuple gouverné par un roi . chaque peuple comme une suite de famjUes gouvernéea • \*jj^ par un père , et le genre humain comme une suite dé ] '^ luitions gouvernées par un Dieu. Remontant ainsi de la famille aux peuples , des peuples au genre humain , du ^

DE L'AUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE

geore humain an père de tous lei hommes, il trouva Torigioe de la inoyauté dans le del.

Laisser à la terre le modèle d'un grand roi , telle fbt l'auguste mission de ce génie érangélique. C'est à la sagesse d'un seul qu'il rapporte h^bonheur de tous. Il reut que les vertus descendent do roi au peuple, comme eUes descendent du père à la flimille , de Dieu au genre humain. Cette pensée occupa sa vie, dirigea ses études , inspira ses ourrages ; on la reconnaît dans ses DioZoguff, dans VExamen de conscience, dans les Lettres swr ta Religion : elle dit la hase du Télémaque^ Hvre que Montesquieu appelait si heureusement le llTre divin de son siècle.

Plein d'amour pour les hommes , mais avec une ame moins tendre , une vertu moins élevée , Jean-Jacques Rousseau se fit le précepteur des peuples, comme Féoelon Tétait des rois. Il^valt que la n^rme des choses ne conduit à rieu de bon , si elle n'est précédée de la réforme des mcBurs : car ce n'est pas par des institutions qu'on arrive à la liberté , mais par la vertu. Cette pen-r sée fit naître VÈnMe . livre véhément dont la société tout entière éprouva rinfluenoe, et dont peu de lecteurs devinèrent le but. Pour fbire une nation il fliut avoir des hommes, pour avoir des hommes il flint les instruire enikins >. J.-J. Rousseau avait senti que tes utopies fondées sur la vertu ne sont inapplicables que parce qu'elles supposent des peuples parfaits disposés à les recevoir : il songea donc à faire un peuple avant de lui donner des lois. Ce fiit le trait marquant de son génie , et le véritable Irat , le but secret de l'Emile. Et conunent n'auraitil pas rempli ce but? comment n'aurait-il pas maîtrisé son siècle ? Il offrait à la jeunesse les nobles images des ▼ertus antiques , aux l^mmes les tableaux touchans de la familte et de la maternité; il vivifiait les âmes par l'attrait invincible des senthnens naturels , il remuait les passioQs par les idées sublimes de litierté. Ainsi , quoiqu'il ne donnât que des préceptes individuels , il s'adressait à la nation entière, il l'animait d'une seule pensée , il la poussait en masse vers de nouvelles institutions ; il devenait le père, l'instituteur de la génération naissante. Platon n'avait fait qu'étendre à tout un peuple les devoirs d'un homme , sa répul>lik|ue est un admirable traité d'éducation ; J,^. Rousseau montra dans nu seul homme le modète idéal de tout un peuple : son Emile est une magnifique introduction à tous ses traités de poétique. Mais en inspirant l'enthousiasme, trop souvent il oublie d'éclairer la ndsou ; il ne s'aperçoit pas que la destruction des préjugés ouvre une vaste carrière à l'erreur ; et là s'arrête son triomphe, le plus beau , sans doute, mais aussi te plus dangereux qu'ait jamais remporté le génte ! A la suite de Fénelon et de Rousseau , se présente Bernardin de Saint-Pierre. Moins exclusif que ses modèles , il ne trace aucun plan, ne rejette aucun système. L'homme appelé è vivre dans tous les climats, lui sembte né pour tous les gouvememens, royaume ou république, n'importe ; son but n'eit pas de renverser les institu- * -tions, mais d'y faire régner la justice.

• Di»coiirssur r économie politique, Œnsren^ Rousseau. | T. VII , p. 297, éditioa de Poin<;ol.

Persuadé de cette vérité que rignoranœ est te iitHage des individus, l'erreur celui des nattens, et te aetenoe véritable celui du genre humain , il en tira cette ooniéquence, qu'il n'y a de vérités morales que celtes qui conviennent aux intérêts non d'un homme, non d'anomps, non d'un peupte , mais au bonheur du monde enlter. Principe admirabte qui apparttent è l*£vanglte , et devant lequel s'évanouissent les superstitions , les erreon et les préjugés qui se partagent l'univers. L'auteur en fit la base de toutes les espèces de gouvememens, c'està-dire te point de perfection vers lequel ils doivent tendre.

Tous nos maux , disait-il , vtennent de notre Amu savoir. La science véritabte fious conduirait au bonheur, car elle comprend les convenances de te nature , et les observations du genre htunain. Légisteteur, que veox-tn faire P des Grecs, des Romains, des Angiaii : fUs mieux encore, fiiis des hommes ; tu prétends mesurer tes institutions sur les intérêts politiques qui isolent les goovernemens, et moi je te propose de k» fonder sur les vertus morales qui uniœent les nations.

L'histoire de tous les siècles appuie ces principes. Le genre humain est solidaire : une injusttee commise à Londres ou à Moscou peut ébranter te monde. Une doctrine ambitieuse soutenue à Rome peut renverser tes rois et détrôner la religion. Voules-vous savoir si une loi est morale , si elle est juste , ne consultes ni Athènes, ni Sparte, ni Rome, examinez si elle blesse tes lois de te nature : on ne peut blesser ces lois sans outrager Thumanite, et cet outrage porte avec lui sa pdne. Ainsi , là où Ton renferme les femmes, il teut mutiler les hommes ; là où un prêtre se voue au célibat, il ftet qu'une femme se fasse religieuse ; et cela devait être, car si Ton considère te genre humain dans son ensembte , on voit que les deux sexes y naissent en nombre égal. Les lois de te nature ne sont donc que les lois de te morale universelle : eu vain nos législateurs les renversent pour satisteire leurs passions , le grand léjfistateur des noondes les réteblit pour satisteire sa justice. II altadie à leur faifï'action l'avilissement des individus et te malheur des peuples.

C*est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre noua monf- Irc tous tes hommes enchaînés par les lois de te morate , comme il nous avait montré tous les peuples unis par les biens naturels. Différent en ceta de Montesquieu , ^ qui attribue à l'influence du dtmat Forigine de certaines lois injustes et bizarres, il fiiit ressortir ta nécessité des bonnes lois de la oontemptetion du globe, et de ta conscience du genre humain.

Ces principes sont vastes , ils sont utiles , ils sont vrais. L'auteur les reproduit sans cesse ; c'est te lien de tous ses ouvrages , et cependant je ne serais pas étonné qu'ils parussent nouveaux à quelques-uns des lecteurs de Bernardin de Saint-Pierre. Il ne dépend pas d'un écrivain de se donner des lecteurs attentif^ ; ce qui dépend de lui , c'est de dire la vérite, sauf à la voir méconnue , ou à se voir persécute. Ainsi ceux qui n*ont écoute que rharmooie de son style , n'ont rien entendu ; ceux qui n'ont vu en lui qu'un grand |)elntre , n*ont rien vu ; et ceux qui u*ont cherché dans les Éludes que les mélho-

DE L'AUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE

des dn niaot, n*y oot rien trouvé. Une pensée supérieure domiiie tout; elle unit rbomme aux nations, les Biiioiis «a monde, et le monde à Dieu.

TeBes sont les pensées, les otisenrations et les découvertes de Bernardin de Sain^Pierre. Le monde lui appareil comme un paysage immense qui a des miHierB d'aspeda diflérens; lé physicien en observe les pbénomfeoea et les explique; le botaniste y recueille des plantes et lea classe; le chimiste y cherché les élémens des corps et. lea combine ; et le géomètre leur applique des formules savantes qui lui en révèlent les lois. Les uns du Ibod de la vallée , les autres du sommet de la montagne, chacun suivant la place qu*i] occupe et à la portée de sa vue, observent un des points de cet univers, mais rautenr des Études en embrasse Tensemble et en dessine les proportions. Ses pensées, comme des fUes du ciel, parcourent le globe pour en saisir les harmonies ; elles guident le voyageur dans ses courses lointaines , et s'asseyant aiqirès du pilote mélancolique, elles lui montrent dus les mêmes parages des courans attiédis et des connus fl^ioés qui ne sont point marqués pu* ses cartes; elles lui décenvrent leâ relations teânes de ses courans avec les aquilons du pâle ', les vents réglés de la sone torride , Tordre constant de nos saisons , et le cercle immense des harmonies du globe !

Non , Tétude de la nature o^est point une aride dassiflcatîon , une étude des genres , des classes et des espèces ; c'est nue hymne sublime et religieuse : il feut ^re poète pour la chanterj il fiiut être chrétien pour la comprendre.

Qu'on ne s'étonne donc pas si les savans accoutumés è n'étudier que les méthodes, ont accusé d'ignorance un homme qui n'étudiait que la nature, et qui l'étudiait en présence de Dieu. Les sciences réduites 4 elles-mêmes sont semblables à ces chambrières du palais dlthaque, qui trahissaient leur maîtresse et dépravaient leurs amans. Je veux bien, disait en riant Bernardin de Saint-Pierre, que les doctes et les savans courtisent parmi ces chambrières celles qui leur agréent, mais quHs ne trouvent pas mauvais ri je m'en liens à la mai-

Tandis qu'il se raillait ainsi des savans, ceux-ci le prenaient co haine, et plaignant la faiblesse d'esprit qui le Msait croire en Dieu, ils cherchaieut è l'accabler du poids de leur supériorité. C'est uta pauvre botaniste, disait l'mi, il ne connaît pas les m^hodes, et n*a jamais fai nos catalogues. C'est un niais en politique, disait l'autre, il veut que le souverain propose les lois, que deux chambres les discutent , et que les ministres soient responsables. Mais ne voyei-vous pas que c'est un révolutiounafre, reprenait un troisième, il blâme i'esdavage des nègres, et dit que les rois sont dits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. En vérité, disait un

' Des physiciens attachés A diverses expéditions viennent de mesorer. à l'aide du thermomètre, les différentes températores des courans, et ils ont publié comme des observations movellps, les observations de Bernardin de Saint-Pierre. D'aotres pbysieicDS ont fait l'application de ses idées à la météorologie: tel est le professeur Dittman, en Alleniajm<'*

quatrième, le bon honune n'en sait pas davantage* Croit-on qu'il demande une éducation nationale, comme si nous n'étions pas le peuple le plus poH et le mieux élevé de l'Europe 1 son ouvrage est plehi d'Idées du même genre; il vante le bonheur de la campagne, les délices de la solitude; c*est un philosophe qui n'aime pas les villes et qui hait les riches. Telles sont les phrases que les ennemis de Bernardin de Saint^Pierre ne cessent de répéter, afin de les apprendre aux gens du monde, qui les répètent h leur tour; car dans le monde , où toutes les opinions sont reçues d'autorité , on lit peu , on lit mal, et l'on juge de tout.

Cependant, comme les esprits éclairés persistaient è voir dans les Études de la Nature un grand écrivain , et que les nombreux lecteurs de Paid et Virginie confirmaient ce jugement par leurs larmes, on imagina d'affiiiblir ce dernier hommage , en laissant dire du bien du livre et en disant du mal de l'auteur. Ne pouvant nier le talent, l'envie essaya de le dégrader. Bisarre destinée du génie! pour détruire l'influence du philosophe, on l'accusait d'être un mauvais citoyen : pour détruire l'influence de l'observateur, on publiait qu'il n'était ni physicien, ni chimiste, ni botaniste; les géomètres se moquaient de son ignorance , les politiques en disaient un sot , les calomniateurs en firent un méchant.

Mais à ces tristes efforts de la haine , il suffit d'opposer les actions du sage , (èmoins irrécusables dans cette révolution qui soumit les hommes à de si terribles épreuves.

Lorsqu'il publia les Études , une fermentation géné-^ raie agitait les esprits : tout tendait à se dissoudre. Les magistrats rêvaient la république ; les prêtres se disaient citoyens de Rome , les philosophes, citoyens du monde. Les uns demandaient l'indépendance , les autres rédar maient l'égalité : tous aspiraient aux mêlnes désordres, depuis la noblesse , indignée de ne pouvoir monter plus haut , jusqu'à la bourgeoisie , humiliée de se voir placée si bas. Leurs cris réveillèrent la populace engourdie par la misère, et les passions déchaînées , la haine, la vengeance , les cupidités , les vanités , inondèrent la France de sang par le fier des bourreaux , et toute la terre par celui des soldats.

C'est alors que la fortune amena successivement aux pieds de Bernardin de Saint-Pierre les ambitieux qui voulaient dominer la France. Us s'approchent de lui , et viennent dans sa pauvre retraite fléchir le genou devant cette plume divine qui , selon eux , avait écrit le roman de la nature , et dont ils imploraient le secours pour embellir celui de leur politique. Ils se disaient ses disciples, et cependant aucun n'avait reconnu en lui un ami de Dieu et des hommes, on philosophe rigide exercé à la vertu par le travail , l'injustice et la pauvreté. Tous oublièrent le sage et se prosternèrent devant l'écrivain. Servei-nous, lui disaient-ils, donnes à nos idées le charme de vos talens, et nous vous porterons à la fortune, et nous vous donnerons la gloire. Il les refusa , et fut calomnié.

11 avait résisté aux ofTï^ de M. Necker, on Taccusa d'apathie et de paresse ; il avait résisté aux offres de l'crchcvéqnc d'Aix , on l'accusa d'indifTérencc et de pu-

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MUanimité. Ce dernier lui proposait une peiuion do olergé, mais il fiillait la aolUciter^ c'est-é-dire qo'il iUr lait 86 diiclarer le champion de rÉgUse , et de onéreux défenseur de la religion , descendre au rôle de salarié de ses ministres. U repoussa un engagement , il eût accepté une récompense. L'abbé Fauchet Tint à son tour, et lui offHt sa fortune et la main de sa nièce. Prédicateur du roi, il Toulait embellir ses sermons de Téloquenoe de l'auteur des Études, Plaire à Louis XVI , c'était obtenir la pourpre. M. de Saint-Pierre dissipa, en se retirant, les iilusiotfs de cet ambitieux , et l'abbé Fauchet ne pouvant devenir cardinal , se fit le missionnaire de la liberté et le prédicateur de la république. Peu de temps après , le ftubourg SaintrVictor voulut porter Tauteur des Études à rassemblée constituante. Des hommes qui se disaient envoyés du peuple l'engagèrent à se déclarer contre la noblesse et le clergé. 11 répondit en refusant son élection. Enfin madame de Genlis chercha à l'introduire dans le parti d'Orléans; cajoleries, petits soins, billets doux, prévenances , tout fut employé pour fiiire sa conquête : jamais la muse fantasque ne déploya tant d'adrene et de charme : jamais elle ne fit jouer des ressorts si souples et si puissans; il y fut pris, et reçut une pension du prince. Mais un jour, à l'occasion d'une insinuation qu'il n'avait pas comprise , M. de Genlis lui dit en riant qu'il était le plus grand sot du monde , et que les princes ne donnaient rien pour rien. M. de Saint- Pierre fut si vivement fh^ipé de ce discours , que dès le lendemain U renvoya le brevet du duc d'Orléans. Madame de Genlis se rappellera , je l'espère , ces circonstances; et combien je senUs heureux , si les lignes que je viens de tracer pouvaient réveiller ses souvenirs , et l'engager à peindre cette époque de sa vie qu'elle a si modestement oubliée dans ses Mémoires.

Telle fut, dans les premiers temps de la révolution , la conduite de Bernardin de Saint-Pierre : plus tard , obligé de. réclamer, pour vivre, le prix de ses anciens services, U vit successivement venir à lui toiis les cheCi sanglans de la république. Il repoussa BrisM>t et recula d'épouvante devant Robespierre, qui lui fit dire qu'il n'y avait pas de fortune où il ne pût prétendre s'il voulait représenter sa conduite eonmie le résultat d'une mesure philosophique. Mon refus d'écrire en sa laveur, disait M. de Sidnt-Pierre, pouvait être suivi de ma mort , mais j'étais résolu de mourir plutôt que de manquer à ma conscience et à rhumanité '.

VoilA les fiiits. Les contemporains sont Ift , et j'invoque leur témoignage ; qu'ils disent si , au milieu de notre révolution , ils ont vu un dévouement plus sublime à la cause de Dieu et de l'humanité 1 qu'ils disent si le sage a manqué de force contre les séductions de la fortune, et s'il a été fÉible contre les menaces des bourreaux l Ainsi la France , oonmie autrefois la Qrèce , vit un hoomie, ferme sous le bouclier de sa conscience, sen ir sa famille en lui sacrifiant son repos, servir sa patrie en rendant hommage à la vérité , sôrir le genre humain en se montrant prêt à mourir pour elle '.

* Voyes l'ËMai sur la Vie de Beriiardiii^de Saiiit-Pierre , A la tête du volume des Œuvre* jpotthumes.

Je n'ai donc point h le justifier, si les méoies hommfs qui étaient venus lui demander sa plume pour M. Neckar» pour le duc d'Orléans , pour la Ckmvention , pour Robespierre, s'empressèrent ensuite de répandre sur loi le venin de la calomnie. ïh loi auraient bien pardooné sa vertu; ils ne pouvaient loi pardonner leur basnasa.

Mais revenons un moment sor nos pas, et voyons quelle était la fortune de cet homme qui savait aotdfrir l'injustice, et qui ne craignait pas la puissance. En 4792, il possédait trois mille francs de rente, tenue de son ambition. Alors il se crut riclie , et se proposa de traoer le plan des Uamunites , et surtout de terminer YArcmik dont il avait publié le premier livre. A ses projets de travail , se joignirent bientôt des projets de bonheor personnel. Après tant de maux, le sentiment loi ea était doux comme celui d'une oonvalesoeDoe. Il entrevoyait dans le lointain une retraite champêtre, onejeone épouse, une heureuse fkmUle. Comme U n'était plus jeune, il attendit, pour ainsi dire, le cœur qui devttt s'offrir au sienl' Depuis long-temps mademoiselle Didot s'était fiiit une douce habitade de le voir : elle admirait son génie, elle aimait sa vertu, elle ne craignit pas de * lui en fiaire l'aveu, et lorsqu'il fut Intendant du Jardin du roi« les parens de cette jeune personne le pressèrent d'accepter sa main qu'elle lui avait offerte. C'est ainsi qu'il trouva , dans la fille de son imprimeur, une fiemme qui joignait à un bon cœur une figure aimable , des habitudes vertueuses et de l'esprit naturel.

Toutes les choses de ce monde ont leurs déoeptioos. Le plus heureux mariage a les siennes. Les grossesses , lès langueurs, la perte des enfbns, les désespoin qui suivent ces pertes', et tant de maux qu'aucune sagesse humaine ne saurait prévenir, allaient éprouver la constance de M. de Saint-Pierre , et troubler un bonheor dont il s'était dit de si douces images. La place d'intendant du Jardin du roi ayant été supprimée, il se trouva sans revenu , et la révolution , qui lui avait tout enlevé , ne lui laissait pas même la ressource de vendre ses ouvrages. Bientôt la mort de son beau-père vint accroîtra sa détresse. Le plus riche héritage se trouva disputé à la fois par des cohéritiers avides et par des nuées de créanciers. M. de Saint-Piem , qui n'avait pas une dette personnelle, vit tout à coup sa petite maison d'EsMone chargée de deux cent quatre-vingt mille fktnos d'inscriptions. Chaque jour de nouvelles assignatioDs portaient le trouble dans ses études et la ruine dans sa maison. Pour comble de douleur, sa jeune femme, épuiaée par une maladie de poitrine, se mourait h ses yeox. Faible , mais aimante, elle pleurait sur son propre dest^B. et sur l'abandon où allaient se trouver les tendres obiels de son amour. Les divisions de sa famille l'avaient profondément blessée. Elle voyait ses enfans dépouillés, son mari calomnié , ruiné , et s'accusait de tous leurs maux. Eh quoi I disait-eUe avec désespoir, en serrant ses cufans dans ses bras , eh quoi ! chers nourrissons , il fiiodra donc vous voir arracher à la fois le patrimoine de votre père par des lois barbares , et celui de votre m^rt par des hommes iujustes et cupides \ A ces pensées sa tête s'égarait; elle maudissait tout ce qu'on doit aimer, la vie, la patrie, la famille. Vainement M. de

DE L'AUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE

Saiot^ierre reofiroiuiait dei secoure de Tart, et des nins da plus tendre amour, il ne pouTait ni calmer la Bètreqoi la déToralt, ni dire entrer la résignation dans mo cœur. Soorait même elle repoussait son mari , ékngoail aea enfims et tombait dans les accès de la plus ooire mâanodie; car, dans raffiUblissement de ses fiicoltés, TOfant de toutes parts le triomphe des mécfaans, die Yeoatt à douter s'il y a^ait une ProTidence. Hélas l en aggrafant ainsi les peines du meilleur des hommes, elleétnt loin d'idiaginer qu'elle préparait des armes à la calomnie , et qu'un jour Tiendrait où M. de Saint* Piarre ae ferrait accusé d'afoir dit le malheur de sa tanme par ceux mêmes qui la réduiraient au désespoir. Ainsi procèdent les méchans ; ce n'est point asseï pour eu de commettre le crime, il ftiut encore qu'ils en aeooaentlaferta!

Aamilieu de ces tristes droonstances , M. de Saini- Pierre tU un jour entrer dans son cabinet un jeune officier dont la physionomie le ftuppa. Il croyait se rappeler ses traits, mais d'une manière confuse. Le jeune homme se hâta de lui dire qu'à peine adolescent, il afaiC oaé lui écrire à l'occasion de Paul et Virginie; puis fl ajouta : Je Tiens réclamer aujourd'hui l'amitié que TOUS me promîtes alora dans une réponse que je eooserfe précieusement. M. de Saint-Pierre le pria de s'asseoir , et loi demanda son nom. Je m'appelle Louis, reprit l'offider ; je sms le ft^ère et l'aiderde-earop du génénl Bonaparte '. Nous arrivons d'Italie , et je riens remercier l'auteur des Études des heureux raomens que je dois à la lecture de son livre : nous le lisions souvent ; il reposait sous le chevet du général en chef, comme Homère sous celui d'Alexandre! Cette comparaison flatteuse fit sourire M. de Saint-Pierre ; mais comme si elle n'eât réveillé que son admiration pour Homère, il répondit : Homère est, à mon gré, le plus grand peintre de l'homme et de la nature. — Oui , et je n'ai point oublié le passage des Études où vous fiiites son éloge : car vous aussi , vous êtes un grand peintre de la nature i — J'ai tracé, reprit doucement Bernardin de Sahit-Pierre, quelques feihies aperçus de ses plans sur la terre; mais partons de vos campagnes d'Italie. — La guerre est nn sujet bien triste pour un ami des hommes, cfit le jeune, officier. — J'y prends part comme Français ;r^t M. de Saint-Pierre; d'ailleun, j'ai habité les camps et vu la mort de près sur les champs de ba- Hnlle. H est vrai que depuis ce temps j'ai beaucoup philoaopbé; mais, comme dit Montîdgne, philosopher, cTesl encore apprendre à mourir. A la suite de ces préttminairès, la conversation s'engagea d'une manière ploa vive ; après quoi Louis Bonaparte , avec une brus* qoe effusion de cœnr , demanda à M. de Saint-Pierre la permiBsion de le revdr; permission dont il profita dès le lendemain. Dès lore ses visitasse succédèrent sans interruption. Souvent ils allaient ensemble aux iSiileries. Là, dans une allée solitaire, ils aimaient à s'entretenir Valeurs petaies. M. de Saint-Pierre , au déclin de la vie, voyait mourir sa jeune femme, et gémissait sur lui-

* Voyei, dans les Œuvres posthumet, la lettre singulière do ixNris Bonaparte.

même et sur ses enfiins. Louis Bonaparte, à la fleur de l'âge, mais sombre, mécontent, malade, fatigué de la guerre, dégoûté du monde, se plaignait évec amertume des exigences de son frère, de la rudesse du service et de l'aridité des mathématiques. M. de Saint- Pierre écoutait doucement ses plaintes , et lui conseillait de mêler à de si pénibles travaux l'étude de la philosophie. C'est la vraie sdenoe de l'homme , lui cfisait-U ; elle le rend propre à toutes dioses : par elle , Épictète était heureux dans les fere, et Marc- Aurèle sur le trône. Que vous soyex appelé à prendre part aux afhires publiques, elle vous fera goûter le plus grand des biens, celui d'être utile aux autres, en vous sacrifiant vousmême ; que vous conserviei l'indépendance, elle mettra dans votre cœur la modération, qui est le vrai trésor du. sage. Sans elle, les richesses ne sont rien; avec elle, la pauvreté est heurause l ^

Ces entretiens philosophiques furent le seul résultat du rapprochement de Louis Bonaparte et de .Bernardin de Saint-Pierre. Ces deux hoounes eurent cela de remarquable, au milieu de leur siède, que le plus jeune, élevé malgré lui sur un trûne, en redescendit avec joie pour rentrer dans la rie privée^ tandis que l'autre, préférant les douceure de la sagesse aux jouissances de la fortune , s'endormit du sommeil du juste, après avoir méprisé l'ambition et vu passer à ses pieds tous les ambitieux.

Oh ! c'est un ravissant spectacle que celui de l'homme de bien luttant contre les préjugés , la haine , la calomnie, et marchant d'un pas tonjoure égal dans l'étroit sentier de la vertu 1 Que peuvent contre lui les injures de la fortune ? La misère le fortifie, les persécution^ l'élèvent ; il leur oppose l'édat du génie et la puissance d'un noble caractère I Couvert de ces armes divines , seul contre tous , ô mon maître ! tu échappas miraculeusement à la protection des philosophes , à la hache des bonnets rouges et aux chaînes dorées de Bonaparte i

Avec quelle joie je trace ces lignes pour la génération présente , pour cette génération qu'on veut nourrir de haine, et qui bientût n'osera plus croire à la vertu! Puisse-t-elle en me lisant , je ne dis pas adopter mon témoignage , mais le soumettre au plus sévère examen ! Louis Bonaparte est plein de vie, et sans doute les imputations de M. de I.4M-Cases ne lui sont pas restées inconnues : j'en appelle à la rougeur qui a dû couvrir son fh)nt , s'il a lu ces lignes infâmes dont j'ai publiquement dénoncé l'Imposture ! Il n'aura point oi^lié que loraqu'entralné par un noble instinct , U recherchait l'amitié de Bernardin de Sain^Pierre, l'officier n'avait rien à donner et pouvait beaucoup recevoir, je ne parie pas d'argent, tous deux alon en étaient également dépourvus ; qu'il dise enfin si jamais l'auteur de Paul et Virginie, inspiré par une ambition tardive, est allé rappeler au roi de Holhinde l'amitié que lui avait promise l'aide-de^ camp du général Bonaparte 1

Un matin, Louis entra dans le cabinet de M. do Saint-Pierre, sa physionomie était soucieuse : Je ne voulais pas vous importuner, lui dit-il, mais ils l'ont i exigé: et prenant ses mains de l'air le plus caressant : ! Voici un ouvrage dont l'auteur est de mes amis ; dites-

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moi franchement si yous le trouyes digne de l'impreision. En parlant ainsi, il posa snr la table nn roîilean de papier. M. de Saint-Pierre eût bien voola se dispenser d'un pareil «xamen , mais les instances de Louis ftirent si pressantes, qnli fallut se rendre; il promit même quelques notes, et dès le lendemain il se mit à Tonvrage. La crainte d'aTOir à juger un livre de politique s'épanouit h Touferture du, manuscrit : c'était un petit roman pastoral , dbns lequel , à sa grande surprise , il remarqua un tableau des malheurs de la guerre, suivi d*une énergique apostrophe contre les ambitieux et les conquérans.

Cette lecture achoTée, il attendit plusieurs jours Louis Bonaparte, qui ne revint plus.

Trois mois s'étaient écoulés depuis sa demi^ie risite, lorsqu'un autre officier se présenta cbes M. de Saint-Pierre ; celui-ci ressemblait à la fois à Louis et à Napoléon. Comme eux il portait un modeste uniforme ; il avait leur parier bref, leurs manières simples et brusques; même air, même taille, même son de voix, seulement quelque chose de plus gracieux , de plus ouvert, adoucissait sa physionomie: c'était Joseph, Tatué des Bonaparte. Vous voyez le frère d'un de vos plus xélés admirateurs, dit-il à M. de Saint-Pierre, et je viens vous remercier des soins que vous avez bien voulu donner à un ouvrage dont je suis l'auteur. — Vous parlez sans doute du roman de Moina? reprit M. de Saint- Pierre : l'agréable ouvrage! et combien j'en aime les généreux sentimens \ — Oui, dit Joseph , des sentimens inspirés par la lecture de Paul et Virginie, mais il manque à tout cela le talent de l'écrivain : aussi le général a-t-il voulu que je vous visse, car il craint de passer à vos yeux pour l'auteur d'une aussi Mbie production. Après quelques complimens de part et d'autre, M. de Sainl -Pierre rendit le manuscrit, et Joseph se retira.

Napoléon vint A son tour : ce n'était pas la première avance que le guerrier fidsait an philosophe. Dans le cours des campagnes d'Italie, ce héros, dont la gloire était alors toute nationale, lui avait écrit une lettre charmante : « Votre plume est un pinceau , lui disait- » il , tout ce que vous peignes , on le voit ; vgs ouvrages » nous charment et nous consolent ; vous serez à Paris » un des hommes que je verrai le plus souvent et avec le » plus de plaisir. » Cette prévenance d'un Illustre guerrier , l'édat de ses rictdres, l'amitié de Louis, la visite de Joseph , tout avait favorablement disposé M. de Saint-Pierre, et cependant Bonaparte fut fhippé de sa tristesse et peut-être de la firoideur de son accueil; c'est qu'à cette époque les malheurs du père de fiimiUe étaient à leur comble : toutes ses ressources , comme nous l'avons d^a dit, se trouvaient épuisées : les huissiers assiégeaient sa porte, il voyait sa femme mourante, et depuis dix-huit mois , il n'était payé ni de sa gratification d'homme de lettres, ni de son traitement de l'Institut. Bonaparte venait d'être élu par la classe des sciences : il ^rla beaucoup de ses projets de travail et de retraite ; il dit qu'il voulait acheter une petite maison de campagne aux environs de Paris, et qu'il ne viendrait à ville que pour assister aux séances de l'Institut. M. de Saint-Pierre applaudit naïvement à ce projet qui lui

semble tout naturel ; l'idée lui vient jraéme de proposer sa petite maison d'Essonne au vainqueur de lltafie qui sourit d'un air un peu embarrassé, et murmure tout bas quelques mots de train, d'équipage et de repos de chasse. M. de Saint-Pierre comprit aussitôt que ce jeune honmie aux cheveux plats, au teint jaune, au maintien sévère , était tout autre chose qu'un Cindnnatus; dès lors il fut en méfiance, car il se dit : Cet homme est un ambitieux , il ne me flatte que pour s'emparer de ma volonté; et celte réflexion le refroidit encore. Cependant Bonaparte prolongea sa visite, et finit par engager M. de Saint-PieiTe à diner ; mais comme celui-ei s'excusait sur la santé de sa femme : c'est un dfner d'amis , reprit Bonaparte, nous aurons Ducis, Collin dllarleviUe, Lemerder, Amault, etc. M. de Saint-Pierre persista dans son refus . et le général donnant un antre tour à la conversation, parla du désordre des finances, du retard des paiemens , lui demanda assez brusquement si ces retards le gênaient , après quoi il se leva et sortit.

Deux jours après, Bonaparte revint; il fàt reçu par madame de Saiot-Pierre qui se trouvait seule à la maison. Voila , dit-tl en posant un sac d'argent snr la cheminée, une petite somme que je viens de toucher pour vous à l'Institut; ayant obtenu l'ordonnance du ministre, j'ai voulu la feire exécuter moi-même ; à l'avenir, nous n'éprouverons plus de retard! Puis il ajouta en se retirant : il fiiut que M. de Saint- Pierre signe le registre à la première séance. ( Les personnes qui ont lu M. de Las-Cases , reconnaîtront ici lès faits sur lesquels il a établi ses assertions calomnieuses: heureusement Louis et Joseph Bonaparte vivent encore, ils diront quel est l'historien fidèle de M. La^Cases on de moi.)

Touché d'une démarche aussi bienveillante , M. de Saint-Pierre crut devoir saisir cette occasion d'offrir au général un exemplaire des Études , et dès le lendemain H se présenta à son hôtel. Bonaparte demeurait alors rue de la Victoire : le portier , en voyant passer M. de Saint-Pierre avec un paquet de livres , lui dit qu'il était défendu de rien offrir au général , et pour ne lui laisser aucun doute à cet égard , il lui montra de magnifiques vases d'or et d'argent étalés dans sa loge : c'était un présent des fournisseurs de l'armée : le généra! n'avait pas même permis qu'on le déposât dans son an^ tichambre. Cependant M. de SaintrPicrre insista , et tout ■en lui promettant le même sort qu'anx fourmsseurs, on le laissa passer. La pièce qui précédait le cabinet du général , était pleine d'étrangers de distinction- parmi les-» queU se trouvait un corps diplomatique ; M. de Saint- Pierre traversa la foule, dit son nom et fut introduit. Bonaparte reçut ses remerdemens avec modestie , et soq livre de la meilleure grâce du monde. Voyez , lui dit-il , en tirant de sa bibliothèque un exemplaire tout usé da même ouvrage, conune votre présent vient à propos ; vraiment ce jour est heureux pour moi 1 II prononça cet mots de l'air le plus aimable , en étalant sur la table quelques médailles récemment frappées sur les campagnes d'Italie ; prenant ensuite une de ces médailles , il l'offrit à M. de Saint-Pierre et le pria de la conserver comme un souvenir de sa première visite. M. de Sain-

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foabit te retirer, Bonapahc le retint : Mais, àt M. de Saint-Pierre , des étrangers attendent à TOtre porte. — Eh bien l ils attendent , dit Bonaparte d'un ton mde, e*est leur vie ; et a^ec un sourire méprisant : Ce net toi misérables agens de cette politique moderne qui ae sait qoe tromper, mentir , finasser , sans jamais arriter an bat D parlait ainsi , et sa main dirigeait machioBlemeot un petit canon sur une table à la Tronchin. ~ Général , dit M. de Saint-Pierre en posant le doigt mr te canon , voici un joujou qui , entre les mains d^un béroa, arrange plus d'affaires en un jour que tous les eabinetede TEurope en dit ans. Bonaparte leva un front pAte et soucienx , mais sa bouche était souriant^ et son regard pénétrant ; il te fixa sur M. de Saint-Pierre oonmie pour lire dans sa pensée; et se voyant observé par mi homme qui savait lire aussi dans te secret des eœnrs , il détourna les yeux et son sourire s*évanouit. En édaDgeaUt ce regard , ces deux hommes comprirent " qo*ite n'étatent pas fiiits pour s'entendre i l'ambitieux et te mge a'étaient jugés.

Peo de temps après , M. de Saint-Pierre aUa diner diei Bonaparte qui avait renouvelé son invitation. Tout alors était modeste et sans teste , ches celui qui devait bientôt snbiaguer l'Europe et habiter le palais de nos rois. Sa tabte était frugate , mais une femme pleine de grâce en ftiisait les honneurs, lui-même cherchait à. plaire ; il avait des éloges pour tous les talens , et chaque trait de sa louange renfermait une pensée! L'auteur d'Âgamemnon , te père d'Othello , le peintre de Marins, tes gréées modestes de Collin dUarievQte , les iospiratiooa toodiantes de Paul et de Virginie , recoeiliirent tour à toor les plus ftetteuses parole. On parla ensuite des campagnes dltalte f Bonaparte raconta ses actions les plus gtorieuses avec une énergique concision, mais flnoidement , comme s'il eét entretenu ses auditeurs des actions les plus coaunanes ; en prodiguant te louange 9 H y paraissait insensibte ; cependant quelques traits heureux épanouirent son visage. On avait pris le café ; madame Bonaparte, s'approchent de son mari , lui finppa doucement sur Tépaute, en le priant de conduire ses convives dans te salon : Messieurs, dit Bonaparte, je vous prends à témoin , ma femme me bat — Tout le monde sait, reprit vivement GoUin d'Hartevilte, qu'elte sente a ce privilège. Ge mot eut tes honneurs de te soirée et fut fbrt applaudi. Rentré dans le salon , Bonaparte resta debout ; la conversation continuait sur tes campagnes dltalte, on se pressait autour de lui, et il s'abandonnait à toute sa verve. Il rapporta plusieurs traits de cette valeur briUante qui n'appartient qu'aux Français; il dit tes actions d'éclat , les nobles dévouemens dont il avait été témoin, mais ce qui ftvppa surtout M. de Saint Pierre , ce Ait l'histoire pitoya Me d'un chien resté sur le champ de batailte , auprès d'un soldat dont ta tète était enipoïrlée.En nous voyant passer, dit Bonaparte, cet animal jeMtd'abord des cris de détresse, maisayant reconnu que noua étions Français , il sembla par ses gémissemens nous appeter an secours de son maître. Je parcourais te champ de batailte en comptant nos morts et ceux des ennemis , comme un joueui* qui veut connaître sa perte, compte ses pions et ^ceux de son adversaire ; nuiis tes

cris et l'action de -ce pauvre animal me remuèrent malgré moi : j'interrompis ma reconnaissance, et, plein de tristesse, je rentrai dans ma fente où cette impression ;ne poursuivit long-temps.

Après qudques récits sembtebles , Bonaparte parte de son goût pour te retraite , du dessein qu'il avait de vivre à te campagne , et tout à coup , s'animant éontre les journalistes qui osatent l'accuser d'ambition, il s'indigna de leur servilité et de leurs mensonges; rappete plusieurs traits amers de satire dirigés contre sa personne ou les écrits de ceux mêmes qui l'écoutaient , et finit par engager tous ses amis à se réunir à lui pour rédiger une feuilte consacrée à te yérité et qui formerait l'opinion publique. L'adresse du héros ne réussit pas ; et soit que sa proposition eût effrayé te paresse de ses auditeurs , soit qu'elte eût éveillé quelques soupçons de ses projets , les uns s'excusèrent sur te mépris qu'inspiraient de si misérables adversaires ; tes autres soutinrent à l'exemple de Boileau , que te critique , même injuste f double tes forces du génie. Mais un incident imprévu décida la question ; un poète doué d'une voix sonore et d'une haute stature , apostrophant Bonaparte , lui dit : Général, vous nous appelés à un pouvoir qui ne soufhv point de mettre \ si nous deventens journalistes , voua nous redouteries, vous nous écraseries. S'il font en croire l'événement, cette prévision ne déplut pas à Bonaparte ; elte lui apprit au moins te danger de ce qu'il souhaitait. Et qui pourrait dire ce que serait devenue te fortune de cet homme extraordinaire , si les Duds , les Amault , tes Lemercter , les GoUin d'Hartevilte , les Bernardin de Saint-Pierre , se rendant maîtres de l'opinion publique » l'avaient dirigée dans l'intérêt de la patrie et de la vertu 1 Bonaparte ne songeait qu'à l'intérêt de sa gloire; il devint rêveur , distrait, ne prit plus aucune part à la conversation , et ses convives comprirent qu'il était temps de se retirer.

En confiant à Bonaparte le commandement de l'armée dltalie, te Directoire n'avait pas prétendu donmçr un héros à ta France ; son but était de fialter Barras, et d'offrir un mari è madame de Beauhamais. Ges rois de notre république s'émerveillèrent d'abord des grands succès de leur petit général ; ils allèrent même jusqu'à se parer de sa gloire ; mais Icnvqu' ils s'aperçurent qu'il grandissait à chaque bataille et que te nain devenait un géant , ils craignirent d'avoir découvert un grand homme , et lurent épouvantés de leur ouvrage. Pour échapper à ta peur , ils imaginèrent l'expédition d'Egypte : les insensés croyaient dissiper le péril en l'éloignant 1 ils ne voyaient pas que prêter à un héros te distance , te temps, ta gloire et nos soldata , c'était armer le bras qui devait ]f» détruire.

A peine ta France entrevit-elle un grand homme à son horison, qu'elle rougit des maîtres qpe ses crimes lui avatent donnés. Ses vœux rappelatent te vainqueur d'Aroote et de Lodi , et déjà tes manœuvres seîcrètes d'un frère habite préparaient son retour. Il revint , et saisit , dit-on , d'une main avide, mais trembtante , te puissance dont la soif te dévorait. Qu'elte était belle alors , cette puissance qui rétablissait un grand peupte l il efbçait nos douleurs en abaissant nos ennemis \ il

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efRBçait nos crimes en les oouTrant de sa gloire ! Sous le titre de premier consul , Bonaparte régnait

Bernardin de Saint-Pierre put espérer alors qu'il serait appelé au Sénat. La bienveillance publique le dé* signait, et son nom se trouvait sur toutes les listes des notables. Le premier consul l'en effiiça ; il fit plus : piqué sans doute de ne pas le voir dans la foule de ses courtisans , il lui suscita des persécutions h l'Institut. Puis , dans le seul dessein de Tamener à lui , il fit courir le bruit que toutes les gratifications des gens de lettres allaient étire suprtmées. Poussé dans ses derniers retranchemens, M. de SaintrPierre n'amena pas son paviDon, mais il entra en pourparlers. Il adressa à M. Amault (qui vivait alors dan^ la fàiçiliarité de Bonaparte ) une lettre évidemment écrite pour le premier consul. Cette lettre est un modèle de naïveté, de finesse et de force. Bernardin de Saint- Pierre y fait d'abord l'apologie de Ducis qui venait de refuser la place de sénateur. Il s*excufe lui-même avec délicatesse , de n'avoir rien sollicité, et pour toute grâce il demande qu'on lui laisse sa gratification : c'est ce qu'il appelle la portion de moine à laquelle on le réduit^ et dçnt il se contente. Très-bien, disait gaiement Duds à cette occasion : vous traitez Bonaparte comme Diogène traitait Alexandre 1 vous ne lui demandez rien , maûi vous lui dites : Retire-toi de mon soleil. Cependant Bonaparte, instruit de cette démarcbe indiscrète , crut devoir saisir Toccasion de jouer une place de sénateur contre la plume de Bernardin de SaintrPierre. Ce n*était pas trop risquer sans doute : aussi ce dernier trouva-t-il bon de reftûer la partie. J*ai d^a publié cette anecdote, et cependant j en redirai les détails : il est des choses qui ne sont point encore assez dites , quand on ne les a dites que deux fois.

Peu de temps après la lettre à M. Amault, M. de Saint-Pierre reçut la visite d'un jeune publidste qui lui proposa , de la part de Bonaparte , d'écrire les campagnes d'Italie. Tous les papiers sont à votre disposition , lui dit-il , et ce travail vous ouvre les portes du Sénat. Bonaparte vous aime , mais il ne peut rien , si vous ne lui rendez un hommage public , car il doit beaucoup à vos ennemis '. M. de Saint-Pierre rqeta ces offres , et les persécutions sourdes recfmimencèrent *. Son refus se fit sans ostentation, sans éclat, sans bruit. Il sacrifiait sa fortune pour remplir un devoir et non pour s'attirer des applaudissemens ; mais comme ses ressources diminuaient chaque jour, il résolut, dans l'intérêt de ses enbns, de tenter une entreprise qui ne coûtât rien à sa conscience. C'est alors qu'il imagina de publier une magnifique édition de Paul et Virginie, et d'échapper aux oontrefecteurs par le luxe de l'impression et des gra- Tures. L'idée était heureuse , mais il Cillait de l'argent.

■ Ces ennemis , c'étaient les savans qui avaient porté Bonaparte au pouvoir , et qui professaient un grand mépris pour les lettres et pour la religion. Bonaparte les écoutait, mais II ne les croyait pas.

'OnlerenvoyaduLouvreavecuneindemnitédeeoo francs, tandis que celle de tous ses confrères fut de 1^ francs. On réduisit ensuite sa gratification , qui était de 3,000 francs; k 2,400 francs. Enfin on le menaça de la rappresftion de cette gratification.

M. de Saint-Pierre crut résoudre le problème, eo offrant son ouvrage par souscription. Dans sa candeur naïve, il se dit : Adressons-oous au public : pour le vir j'ai négligé ma fortune ; c'est de lui que je dois voir ma récompense. Tu croyais , ame généreoae, éveiller la jastice de tes contemporains ! tu en appelais àœlta bienveillance nationale qui est le plus doux prix de It vertu , et le traité que tu proposais à tes lecteurs étsÊi comme un lien sacré qui devait les unir à toi. Mais eette pensée ne Ait pas même comprise , et cinquante-cinq souscripteurs seulement répondirent à ce noble appd '. Je le dis eo rougissant, j'ai entendu ses prétendus amis, calomnier sa vie pour ne pas souscrire à son livre ; j'ai vu de stupides admirateurs de ses belles phrases, asanrar qu'il prostituait son talent parce qu'il <Mit se plaindre au public des vols des contreflKAeurs ; j'ai vu des fiemmea spirituelles et sensibles, le Mimer d'avoir reftiaé «ne place qui aurait assuré le sort de ses enfiins. I>ans leor exquise délicatesse, dles croyaient mugir des ineonvenanoes d'un grand homme , et rougissaient de ses vertus. Dira-t-on que j'exagère ces ridicules opinions? qu'on^ne m'en croie pas, j'y consens. Mais qu'on obaerve ce qui se passe à l'occasion du plus illustre disciple de ce grand maître; lui aussi méconnu, repoussé par le pouvoir, se voit Obligé de publier ses ouvrages pour acquérir ude modeste indépeaidance. Croit-on que la noble et douce pensée de rendre un pur honmiage à ce bean génie, se soit emparée de tontes les âmes? il n'en est rien. On calcule froidement si son libraire frit une bonne ou une mauvaise spéculation. Les temps sont mauvais , le commerce ne va pas, l'ouvrage est considérable. — £b quoi 1 n'y a-t-il plus que de petits intérêts ou des paasions coupables qui puissent nous remuer? n'éprouverons-nous jamais la joie d'un noble enthousiasme ? C'est trop demander, dites-vous ! -— Eh bien , cessez donc de juger ce que vous ne sauriez comprendre ? ^'

L'édition de Paul et Virginie conta 30,000 tr. , et consomma la ruine de l'auteur. Cette édition n'était point encore publiée, lorsqu'un homme en crédit, M. Maret, soUicila son entrée è J'Institnt; Bernardin de Saint-Pierre, profitant de cette circonstance, lui écrivit une lettre dans laquelle il osait rappeler le premier consul à des sentiroens de justice et de dignité. Bonaparte lut oetie lettre et n'y fuf point insensible : Irait jours après, ici les dates sont précieuses, on lisail le nom de Joseph sur la liste des souscripteors. Pfautardy M. de Saint-Pierre fût invité, par l'entremise de M. Aadrieux, à se rendre à Morfontaine; HsyaBènoîen-

' On vott avec plaisir, sur cette courte Hste, les noms de quelques anciens amis de l'auteur. Ganthey, Lamenèi, H^ land , ses vieux camarades aux ponts et ehiinsséas; et voaa aussi pauvre Duds , Dingé , Toscan • Amault , Laya , Palriede Breuil , vous lui rendîtes cet honmiage! Une grand» reine desirait souscrire; son ambanadeur, le marquis. de L.».., crut devoir reftuer l'avance des 36 francs , qui était une des conditions du marché, et le nom de la reine fat eSêCé de la liste des souscripteurs. C'est ainsi que l'écrirain resta toute sa vie inflexible dans sa dignité et dans sa justice. Pourquoi auTait41 tait à une reine d'antres conditiom que celles qaH faisait an publie ^

DE LAUTEUn DE PAUL ET VIRGINIE.

Mnble dans une ToUnre h quatre cbevaux qui leur fint eofojée. Après le dtner, Joseph Bonaparte, tirant M. de Saiol-PieiTe dans l'embrasare d'une fenêtre , lui proposa une hatntation dans son parc et 6,000 fhincs de pensioo » arec on titre , on sans titre, comme il le jugerait eomrenable. Un pen surpris de cette offre , M. de Sainfe-Plem gardait le silence; mais Joseph se hâtant de le nsBorer, lui dit : c Quoique j'aie toujours eu le desir de toas être utile , ce n*est pas mon argent que je fOQS ùBn 9 Cest celui du gouremement ; c'est une fefble récompeiise de ce que la nation doit à tos longs ser- Tîees. » M. de Saint-Pierre comprit que Bonaparte consentait enfin à lui laisser son indépendance. Toutefois , eotreroyaot encore quelque apparence de vasselage dans les propositions de Joseph , il lui dit : « Lorsque l'inforlooé Louis XVI me fit offrir par M. Terrier de Monde!, alors son ministre, la place d'intendant du Jardin do Eoî, je pris trois jonrs pour me décider. Accordesmoi le même dâai, car je ne puis rien accepter d'aucun homme , sans en aroir délibéré arec moi-même. > De retooràParis, M. de Saint-Pierre eut un entretien avec Ducis , et après deux jours de réflexions, il écririt à Joseph : c Je ne puis accepter ni place ni titre, mais je ooDseos A Tons être attaché par les liens de la reconnaissance. » O Joseph ! puisse la gloire d'avoir été l'appui d'on grand homme , vous consoler dans fotre solitude 1 puisse le souvenir d'un blenfiiit qui ne fit point un ingrat, âoigner l'amertume de yotre cœur ! jouissez aux jours de l'infortune, d'nne reconnaissance qui vous fût fidèle sur la terre, et qui dure encore dans le del V

Napoléon n'a fint que passer. (k)mme un torrent prodoil par Forage, il a boolerersé, il a rajeuni le sein de la TieOle Europe. Nos soldats , poussés par son ambition et guidés par la gloire, voulaient asservir le monde , et ils ont réveillé la liberté endormie sur les bords du Nil et de la Moscowa. A leurs cris de victoire , à leurs cris de détresse, du Nord au Midi , les peuples se sont émus, et, secouant leurs chaînes , ils ont demandé des institution libérales aux rois qu'ils avaient délivrés d'un despote. Ainsi l'indépendance du monde est sortie vivante de notre court asservissement. La Providence a permis que le tyran des peuples leur ait légué la liberté.

Appdé par la reconnaissance à rendre hommage h un grand guerrier , Bernardin de Saint-Pierre aura parié dignement si son langage doit être un jour celui de la poalérité; on lui a reproché cet éloge, et cet éloge ne raolerme que des faits consacrés par l'histoire ou des voeiix pour l'avenir du pays ! Le sage invite les muses A eââirer, non les conquêtes de Napoléon , mais la paix qaH doit donner au monde; il admire le héros, et remarqne cependant qu'il manque quelque chose à sa re- .nomiDée. c Tu ne seras l'amour des humains, dit-il, que » si to mets ta gloire dans leur bonheur '. > - Les cœurs firoidi m'accuseront sans doute de donner trop dlmportanceè de petites choses, et si je ne siguale

' On sait que le cardinal Maori et Re^rtaud de Saint-Jeand'Angéiy le inroèrent de sopprimer un paragraphe entier du Diaooon académique où se trouve cet éloge, en disant que rEmperrar n'aimait ni Ifs leroni ni les consrih.

ces petites choses, ils diront que j'ai laissé les ftiits les plus graves sans réponse. Semblables è ces accusateurs qui veillaient en Egypte , à l'entrée des Pyramides , ils se sont assis sur la tombe de Thomme de bien , et ils ont dit : Il ne reposera pas en paix , qu'il ne nous ait rendu compte de sa vie. Mais déjà Bernardin de Saint-Pierre avait rempli son honorable tâche; ses ouvrages le représentent tout entier. Vous le retronveres dans l'admirable dialogue de Paul et du Vieillard, opposant les agitations de sa jeunesse à Texpérience de son âge mûr. Vous le retrouverez dans la sainte résignation du Paria , dans la pitié de Benezet pour les malheureux , dans l'amour de Géphas pour le genre humain. Il n'a cessé de se peindre en peignant la vertu, et partout ses sublimes contemphitions nous révèlent cette simplicité de ccrar qui appartient à l'honnête homme, et qui constitue le génie !

Bernardin de Saint-Pierre aimait les hommes et voyait leur feiblesse avec indulgence. Son hmneur était douce, un pen railleuse , parfois mâancoHqne. Sa voix touchante, ses paroles simples , son regard fin et caressant pénétraient les cœurs. Son teint était fi^is et vermeil ; les grâces de la jeunesse semblaient encore se jouer sur son front et autour de ses lèvres- souvent embellies du plus gradeux sourire. La vue des enfiins le réjouissait. Il se plaisait avec les jeunes gens quand ils étaient modestes, et jamais son éloquence n'était plus élevée que lorsqu'il voulait faire passer dans leur ame cette force qui était en lui , et sans laquelle il n'y a point de vertu.

Au milieu de sa famille, M. de Saint-Pierre était plein d'abandon. Dans le monde, il avait de la noblesse et de la simplidté. D'un coup d'œil il pénétrait un homme. Avait-il afiiiire À un sot, il se taisait; à un ftit, il le raillait ; à un méchant, il s'éloignait. Se trouvait-il au milieu de personnes entièrement étrangères à tout intérêt moral , et toujours occupées d'objets mécaniques ou de spéculations mercantiles, il les écoutait, les questionnait, les remerciait; il savait en apprendre quelque chose. Ainsi un papetier, un graveur, un fondeur de caractères, un marchand de tableaux, (ses calomniateurs) , pouvaient fadlement le prendre pour un sot, et se croire, eux, des gens de génie ; car , suivant le conseil de Montaigne, « il sondait la partie d'un chacun. U savait 9 tout mettre en besogne, et emprunter de chacun selon » sa marchandise : la sottise même lui était instruction' .» Se trouvaitril dans un cerde d'hommes choisis, dont les cœurs battaient à l'unisson du sien , son éloquence devenait touchante et sublime. U contait avec tant de charme, que j'ai vu ses enfans eux-mêmes perdre en l'écoutant toute leur turbulence, rester immobiles , respirant à peine, les yeux attachés sur les siens , et comme suspendus à ses lèvres, croyant voir ce qu'il avait vu, et senthr ce qu'il avait senti. Les gens du monde , presque toujours aussi turbulens et plus inconsidérés que des enfons, s'accoutumaient avec pdne à la lenteur de son élocution, mais dès qu'ils avaient goûté le charme de ses paroles , ils ne pouvaient plus s'en déprendre. Que de fois je me suis trouvé meilleur en le quittant î que de

' Essais, Ht, i. chap. 23. p. 149. édition iiM*.

DE LAUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE

fois, pour conserver renchantenient de ses pensées, fai cherché à les reuainr dans ses ouvrages l Alors la verto me semblait natareUe et fiicile ; une flamme divine me consmnait : j*étais comme ces disdplei de Jésus- Christ, qui, en se rappelant l'impression de ses discours, se disaient entre eux : c Notre cœur brûlait en l'écoutant 1 >

Que les pensées des grandes âmes se corrompent dans rame dn méchant; qu'dles blessent les petits esprits et - meurent sur les cceurs firoids ; Thonneur de l'humanité est sauvé si, semblables à une rosée céleste, elles fécondent le génie et la vertu !

Telle fut l'influence de Bernardin de Saint-Pierre. Tel lut le mouvement donné par son génie ! Sa gloire préside à un siècle nouveau 1 Qui n'a reoonnn ses couleurs dans les pages de notre premier écrivain , sa manière d'observer dans les relations d'nn iUnstre voyageur , et son inspiration dans les accords de notre plus grand poète! GhAleaubriand, Lamartine, Humboldt, vont êtes sortis de son école ! Ddille, privé de la lumière,

disait que les Études de la Nature étaient les yeux de soo intdligence, et Girodet se plaisait à répéter que œ livre lui avait appris à voir la nature et à sentir Virgile. Sois donc à jamais cher aux peintres , aux poètes, aux voyageurs et aux philosophes, toi qui ftis l'élève de l'antiquité, de la nature et du malheur ! Sois à jamais cher à l'homme de bien, toi l'ami de Ihuâs et de Jean- Jacques ; sois cher surtout aux infortunés l Tes ouvrages, portés dans l'exil , devinrent une source d'abondance pour les émigrés fhinçais, et sur les rochers de Sainte- Hâène, ils consolèrent Bonaparte dans son adversité '.

Le 20 juillet 1826.

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