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uvres posthumes

Un poète rare, un écrivain distimjué, un père aimant ses enfants, un mari adorant sa femme, tel était F homme qui vous a été enlevé!...

Je m'arrête ici : il y a un procès que f avenir jugera. Ce livre en commence un autre : V affaire de fauteur avec la postérité; c'est vous, Madame ^ qui f aurez ouverte.

En publiant ces nobles pages, vous nous mettez tous à même de juger, en dehors de toute commotion politique^ et à quelque point de vue

qu'on soit et qu'on reste placé, quel généreux esprit , quel bon et grand cœur c'était que <io Gaston Crémieux, dont vous portez si noblement le deuil ; le public, aimera avec vous ce talent fin et fier, et, j'y insiste, en laissant de côté toute passion politique, saura mesurer la grandeur du succès à la grandeur du malheur.

Agréez^ Madame^ l'hommage de mon respect. Victor HUGO.

Raconter Gaston Grémieux, c'est raconter la vie d'un enfant du peuple, d'un poète et d'un républicain. Cela est si vrai, celte trilogie se dégage si bien de l'existence de Gaston Crémieux, que nous nous contenterons de dire cette existence pour exprimer à la fois tout ce qu'il avait en lui de douceur, d'austérité, de mélancolie et de grandeur comme enfant du peuple, comme poète et comme républicain.

Gaston Crémieux naquit à Nîmes en 1838. Grâce à un de ses oncles qui avait remarqué sa vive intelligence et auquel il avait confié son goût pour le barreau, il put faire ses études au collège de sa ville natale ; mais il les fit avec cette hâte que s'imposent généralement les jeunes gens nés dans la classe la plus nombreuse et la plus pauvre de la société. Libéré du collège, il vint étudier le

é ŒUVRES POSTHUMES DE ÔASTON CREMlËUX.

droit à Paris. Condamné à copier des rôles d'huissier pour s'acheler des livres, n'ayant qu'une pension de cinquante francs par mois pour faire face aux premières nécessités de la vie, il apprit rapidement à souffrir et à lutter.

Avocat, il revint à Nimes et ne tarda pas à se faire consacrer par des succès éclatants. Gaston Crémieux avait une de ces paroles chaudes, colorées, que l'on n'oublie plus quand on les a entendues une fois.

Il ne se contenta pas de la légitime popularité qu'il venait de se créer en abordant si vaillamment les luttes du barreau : il se livra, à Nimes, au petit journalisme littéraire, fonda un cénacle de jeunes écrivains et publia des articles débordant de grâce, de bon goût et de jovialité.

Vers l'année 1862, il se fixe à Marseille et ne tarde pas à y épouser une charmante jeune fille qui lui apporte toutes les douces émotions de la famille et de l'amour. Il prend part au grand réveil de l'idée démocratique, s'occupe de l'organisalion des chambres syndicales et des sociétés coopératives, collabore à l'œuvre de la ligue do l'enseignement, fréquente les loges maçonniques et met partout sa magnifique éloquence au service de la Révolution. Le choléra survient à Marseille : il le combat comme il combattait l'Empire, il soigne

les malades, il leur distribue des secours au nom des comités créés à cet effet, il parcourt nuit et jour les vieux quartiers de la ville, et il finit par tomber sur un lit, victime d'un inépuisable dévouement.

Une élection au conseil général va avoir lieu à la Giotat. La démocratie des Bouches-du-Rhône pense à Gaston Grémieux, elle l'oppose au candidat officiel. Gaston Grémieux n'ignore pas qu'il sera battu, grâce aux ténébreuses influences de son adversaire, mais qu'importe? Il sent qu'il est plus qu'un homme, qu'il est un drapeau, et il se laisse orgueilleusement déchirer par le vent. 11 est battu ; mais, il a fait son devoir. Gela lui suffit.

La grande période démocratique s'ouvre.

M. Gambetta vient de se révéler. Gaston Grémieux se fait à Marseille l'ardent propagateur de la candidature du nouveau tribun.

La guerre est déclarée. Gaston Grémieux, exalté par les grands souvenirs de notre histoire, e doute pas un instant de la patrie et de la liberté ; mais il ne croit le salut possible que par la Révolution. Pénétré de cette idée, il se met à la tète de quelques républicains décidés, s'empare de l'hôtel de ville de Marseille et y proclame la République, un mois avant le 4 septembre. Le

mouvement échoue. Gaston Grémieux est arrêté avec ses compagnons. Il comparaît devant un conseil de guerre et il est condamné à deux ans de prison. Le 4 septembre le délivre. Il prend part à l'organisation de la ligue du Midi, continue sa collaboration à la presse radicale, se dévoue à tout ce qui contient en germe la Révolution.

Les événements se précipitent. La paix est signée. La Commune est proclamée à Paris; mais Marseille garde l'expectative. Le gouvernement donne à M. Gosnier, préfet des Bouches-du-Rhône, l'ordre imprudent d'organiser une manifestation de la garde nationale en faveur de Versailles. Gette manifestation a lieu, mais elle en provoque une autre. On parcourt les rues en criant : Vive Paris! On se dirige du côté de la préfecture, on s'en empare et on proclame la Gommune. Gaston Grémieux est acclamé président du nouveau gouvernnment insurrectionnel. Il accepte ce périlleux honneur.

Que fait-il pendant cette période tumultueuse? Il s'efforce de concilier les pouvoirs publics; il empêche les actes de violence; il couvre de sa poitrine les prisonniers de la Gommune; il croit à la fraternité, au droit, à la patrie, et il adresse des appels à l'armée campée à Aubagne, sous les ordres de M. le général Espivent de la Villeboisnet.

Un soir, Gaston Gréraieux est enlevé, au moment où il se rendait à la loge maçonnique, par quelques amis qui ne veulent pas le voir se compromeltre davantage. Le lendemain illeuréchappe, se présente devant ses collègues de la Commune et leur dit : — Si vous' me croyez capable d'avoir indignement déserté mon poste, vous pouvez me fusiller; je suis prêt.

L'armée entre dans les rues de Marseille. Gaston Crémieux use de tous les moyens de conciliation; mais il ne peut pas, hélas! empêcher le sang de couler. La Commune est vaincue. Gaston Crémieux se réfugie au cimetière israélilo. 11 est arrêté, il passe devant un conseil de guerre, il accepte toute la responsabilité de ses actes, il se défend avec une héroïque dignité, il est condamné à mort, et il est exécuté après une épouvantable agonie de sept mois.

On peut dire de Gaston Crémieux que toute sa vie est dans sa mort. Cette mort a été celle d'un soldat qui expire dans les plis de son drapeau.

M. Clovis Hugues, ce jeune et populaire poète qui vécut à côté de Gaston Crémieux les premières semaines des quatre longues années de prison auxquelles il avait été condamné pour un délit de presse à l'âge de dix-neuf ans, a bien voulu nous

communiquer un document qui relate tous les détails de l'exécution de Gaston Grémieux et qui lui a été communiqué à lui-même par un témoin de cette exécution. Voici ce document dans sa tragique simplicité :

« Le plus profond secret avait été gardé sur l'exécution de Gaston Grémieux, Les troupes avaient été prévenues, dès la veille au soir, de se tenir prêtes à prendre les armes. L'escorte, composée d'un maréchal des logis, d'un brigadier et de dix gendarmes, ne fut commandée qu'à une heure assez avancée de la nuit. Quand elle arriva au greffe de la prison Saint-Pierre, le maréchal des logis exhiba au gardien chef l'ordre dont il était porteur. Celui-ci parut fort contrarié de n'avoir pas été averti plus tôt. M. le directeur fut appelé immédiatement : il prit à son tour connaissance de l'ordre. Quelques minutes après, Gaston Grémieux était entre les mains des gendarmes. Il prit place au milieu de l'escorte dans un fourgon du chemin de fer qui se dirigea sur le fort Saint-Nicolas. Les gendarmes avaient reçu l'ordre de le bâillonner, dans le cas où il aurait poussé des cris. Il s'entretenait paisiblement avec eux, croyant avoir été l'objet d'une commutation de peine. Il racontait qu'il avait vu sa femme la veille ou lavant-veille^ à son retour de Paris, et qu'elle

lui avait dit ces seuls mots : Sauvé deux fois! c'est-à-dire de la mort et de la déportation. Il attribuait le succès des démarches de son épouse à l'influence d'Adolphe Crémieux, ancien membre du gouvernement de la Défense nationale. Il croyait qu'on allait le transférer à Paris. Il demanda même si quelqu'un de l'escorte actuelle était chargé de le conduire à destination et s'il lui serait permis de s'acheter quelques petites choses pour les besoins de son voyage. Le maréchal des logis lui répondit affirmativement. Crémieux le remercia. K était défendu de l'informer de sa situation.

« En arrivant au fort Saint-Nicolas,"il fut introduit dans le poste des gardiens qui le firent déshabiller jusqu'à la ceinture pour voir s'il n'avait pas sur lui des objets pouvant faire opposition aux balles. Cette formalité remplie, on lui ordonna de s'habiller, ce qu'il fit sans proférer une seule parole.

« Il fut ensuite conduit dans une petite chambre, à côté du greffe. Dans cette chambre se trouvaient une table, deux chaises et un lit militaire en fer. La nuit était froide. Du feu avait été allumé. A peine était-il installé dans cette pièce, que le principal, ou le greffier, entra, tenant un papier roulé gous son bras gauche : la sentence. Crémieux le

salua et lui demanda s'il pouvait lui dire où il allait être conduit. — Vous allez être exécuté, lui dit celui-ci. — Il faut avouer que vous m'annoncez ça d'une drôle de manière, lui répondit le condamne. On lui fit alors la lecture de la sentence. Il écoula cette lecture avec calme et résignation; mais, au passage où il était question d'embauchage, il se redressa et prit une attitude énergique. Il demanda quel genre d'exécution on allait lui faire subir. Quand on lui apprit qu'il serait fusillé, il répondit : — Tant mieux ! je le préfère ainsi.

« Il manifesta le désir de voir sa famille. On lui répondit que cette consolation lui serait refusée. Alors il courba tristement la tète. — Et cependant j'avais besoin de voir quelqu'un? ajouta-t-il. — Il y a le rabbin qui est venu pour vous assister : si vous désirez conférer avec lui, on le fera entrer. — Faites-le entrer, dit Crémieux.

« M. Vidal était à la porte : il entra, la main droite sur son visage, comme pour cacher ses larmes. Crémieux fit un pas en arrière, leva la main droite et dit au rabbin : — Quoi ! vous venez ici pour m'encourager, et vous pleurez ! Le rabbin s'assit sur une chaise, au bout de la table. Crémieux prit place à côté de lui et demanda une plume, de l'encre et du papier. On s'empressa de se rendre à son désir. On lui apporta, en

outre du café, une petite bouteille d'eau -de -vie et une carafe d'eau. Il écrivit près d'une heure et demie, remit son travail au rabbin avec quelques observations verbales pour sa famille. 11 l'entretint longuement d'une pièce qu'il regrettait de ne pas avoir terminée et il lui indiqua de quelle façon devait être terminée cette œuvre dramatique. 11 lui désigna plus particulièrement trois écrivains qui pouvaient mener cette oeuvre à bonne fin. Dans cette pièce il était question de la Révolution, de Robespierre, de Saint-Just.

« Pendant qu'il écrivait, il paraissait très altéré : il buvait souvent de l'eau-de-vie mêlée avec de l'eau. Il demanda au rabbin s'il n'avait pas quelque bonne lecture à lui faire faire. Le rabbin ouvrit un livre et lui indiqua du doigt où il devait commencer. Crémieux parcourut deux pages de ce livre et les baisa successivement à la fin de la lecture. Le rabbin l'embrassa. — Oh ! je crois à une autre vie, dit-il. Puis il se leva et se promena dans la salle avec les deux hommes qui lui tenaient compagnie. Il leur parla des événements. Il leur rappela sa fuite vers le cimetière Israélite ; il regrettait de ne pas avoir écouté ceux de ses amis qui lui avaient conseillé d'aller se cacher dans les environs de Saint-Loup ; il regrettait aussi d'avoir été jugé par des adversaires. — Enfin ! j'aurai

vécu trente-trois ans, disait-il. Mais dans quel gâchis nous sommes tombés ! Il ne faut pas trop regretter de mourir. Et dire que j'ai tant fait pour renverser l'Empire ! On aurait pu me réserver une autre récompense. Hélas ! tout ce qui se passe n'est que le prélude d'une restauration monarchique.

« Le rabbin lui dit : — Je n'ai jamais vu un homme aussi courageux que vous en présence de la mort ; on parlera de vous comme d'un héros. — Bah ! répondit-il, on parlera un peu de moi, ce soir, dans les cafés; mais demain on n'y pensera plus. Je pense, ajoutait-il, à cette pauvre femme qui a été si tristement trompée par les hommes de Versailles. Quand elle va apprendre cette nouvelle ! Il faudra maintenant qu'elle ne vive plus que pour nos enfants.

« Il demanda ensuite des nouvelles des condamnés de Versailles. Ayant appris que Rossel, Bourgeois et Ferré étaient morts avec beaucoup de courage, il demanda : — Combien sont-ils pour me fusiller? Douze? quinze ? vingt ? — Douze, lui fut-il répondu. — Alors on va me flanquer douze balles dans la peau comme à un chien ? Il est vrai que, pendant ce temps-là, Bazaine... C'est égal, je vais montrer à ces messieurs comment les repu* blicains savent mourir.

€ Il monta deux fois sur une chaise pour se chauffer les pieds, le feu ayant été allumé sur un potager, à un mètre au-dessus du parquet. — Je tiens à me chauffer, disait-il, pour ne pas avoir l'air de trembler de peur. Puis il s'informa s'il lui serait permis de parler « à ces messieurs ». — Je ne voudrais pas, dit-il, que l'on me fit mettre à genoux , ni qu'on m'attachât , ni qu'on me bandât les yeux. Je voudrais mourir debout, comme j'ai vécu. On l'encouragea à faire cette demande.

« Il se coucha sur le lit, ferma les paupières et prit quelques instants de repos. Quand il entendit, une demi-heure après, le mouvement des troupes dans la cour, il se releva et demanda si ce n'était pas le moment. — Non, lui fut-il répondu, ce sont les troupes qui se préparent à aller manœuvrer. Alors il se recoucha.

« Le moment du départ arriva quelques instants après.

t A la vue des troupes, Gaston Grémieux se découvrit et garda sa casquette à la main jusqu'à ce qu'il lui fallut remonter dans la voiture qui était restée au bas-fort. Les troupes étaient formées en carré sur le Pharo. Aussitôt que la voiture parut, les clairons sonnèrent et les tambours battirent au champ. La voiture se dirigea vers la butte du

Phare où elle s'arrêta. Grémieux descendit et, se tournant vers quelques officiers qui se trouvaient près du peloton d'exécution, il demanda à parler au chef chargé de présider à son exécution. Voyant qu'il n'obtenait pas de réponse, il demanda si ce n'était pas M. de Villeneuve, chef de bataillon des chasseurs à pied, qui était chargé de cette mission. On lui répondit négativement. — Et si j'avais pourtant à parler à quelqu'un? dit-il. Il me semble qu'à cette heure suprême on ne devrait pas me refuser cette faveur. Alors, M. Peloux, attaché au conseil do guerre comme greffier, lui désigna un capitaine de place, vieillard aux cheveux blancs, qui se tenait un peu en arrière. Grémieux, s'adressant à ce dernier, lui dit : — Je voudrais mourir debout, comme j'ai vécu, sans être attaché et sans avoir les yeux bandés. M, Peloux appuya du geste cette demande. Le vieux capitaine y répondit par un signe de tête affirmatif. La sentence fut lue une deuxième fois. Gaston Grémieux remercia, se porta à la droite du peloton d'exécution et dit aux douze soldats chargés de le fusiller : — Mes amis, j'ai une recommandation à vous faire. Gomme il est probable que mon corps sera rendu à ma famille après l'exécution, je vous prie de ne pas me défigurer. Visez droit au cœur. Je vous montrerai ma

poitrine. Ayez du courage comme j'en ai. — Oh ! nous en aurons, lui fut-il répondu.

« Après cette allocution échangée avec beaucoup de fermeté et de sang-froid, Gaston Grémieux fut se placer à six ou sept pas en avant du peloton d'exécution. Il quitta successivement sa casquette, son cache-nez, son pardessus, son gilet, et remit ces divers objets, avec une grâce héroïque, au rabbin qui se tenait à sa droite. Puis il se plaça carrément devant le peloton, les jambes écartées, la main gauche appuyée sur son cœur, la main droite élevée, et il dit : — Attention ! En joue ! Les armes s'abaissaient ; l'officier qui commandait le peloton s'avança d'un pas, comme pour dire : — Attendez mon commandement! Mais Gaston Grémieux commanda : Feu! Le sabre de l'officier s'abaissa, la décharge, une décharge un peu déchirée, comme on dit militairement, se fit entendre. — Vive la Républi... et Gaston Grémieux tomba à la renverse, un peu incliné sur le côté droit. Il rebondit presque immédiatement sur l'épaule gauche, il eut quelques légères contorsions, les yeux tournèrent dans leur orbite. On fit avancer le sous-officier chargé de donner le coup de grâce; mais le médecin, ayant tâté le pouls, déclara que c'était fini. Une balle avait traversé le poignet

gauche de Gaston Crémieux, au moment où il le tenait appuyé sur sa poitrine.

« Le défilé des troupes commença presque aussitôt. Pendant ce défilé, au moment où la droite croisait la queue de la colonne, un officier demanda à l'un de ses collègues si Gaston Grémieus avait été courageux. — Beaucoup, lui dit celui-ci. — Allons, tant mieux, ajouta l'autre. »

Ce récit, fait par un homme qui n'a pas quitté Gaston Crémieux une seule minute depuis la prison jusqu'au lieu de l'exécution, est plus éloquent que tout ce qui pourra être écrit sur ce douloureux sujet. Mais ce qui est plus éloquent encore, ce qui nous arrachera toujours des larmes de sang, c'est la dernière lettre que Gaston Grémieux a écrite avant de mourir. Gette lettre a été révélée par M. Glovis Hugues dans une des conférences qu'il a consacrées à Gaston Crémieux. La voici, telle que l'histoire aura désormais à la recueillir :

f Ma chère Noémi,

« Je quitte la vie, ne regrettant que loi, mes chers, mes beaux enfants, nos parents si dévoués, ma vieille mère, mon vieux père. Toutes les douceurs de l'cxistence, je les ai goûtées avec toi : je te lègue tous les malheurs.

c Je connais ton grand cœur : je crains qu'il ne résiste à cet horrible coup. Il faut pourtant que tu vives pour nos enfants qui deviendraient orphelins. Sois ferme. On te dira que je suis mort avec courage. En vivant, imite-moi.

« Je ne te parle pas de ce que tu auras à apprendre à nos enfants. Les temps changeront. L'histoire de notre malheureuse cité réhabilitera ma mémoire. Leur nom, qui est le mien, le nom d'un honnête homme, sera aimé et respecté en eux.

« Console ma vieille mère et mon vieux père. Quelle triste vieillesse va leur préparer mon malheur !

c Je te laisse ma mémoire ; mon dernier baiser est pour toi.

t On te remettra l'œuvre que j'ai laissée, hélas ! inachevée et dont la dernière page est tachée de sang. Depuis huit jours une voix secrète m'avertissait de la terminer. Je travaillais sans relâche. Mais la mort a été plus prompte que ma plume. .

« Je t'assure que je suis calme : je ne crois pas que tout soit fini là. Je te reverrai, amie de mon âme, amour de ma vie, loin de cette terre. Je pars d'ici avec cette espérance. Adieu à vous tous, adieu à toi.

« Celui qui meurt en t'aimant,

€ Gaston Crémieux.

€ Ma chère Noémi,

• Cette nuit j'ai terminé un acte que je voulais te lire. Hélas ! tu le liras sans moi. Ici, en face de la mort, en présence de notre bon rabbin, M. Vidai, j'ai recopié

à la hâte le brouillon que j'avais écrit. Il restera un tableau de la Convention et quelques vers de l'épilogue. Mais telle qu'elle est cette œuvre est faite. C'est mon patrimoine, le travail de ma captivité. Je te le lègue. Pardonne-moi. La vie était heureuse. Ma mort va assombrir ta jeune existence. C'est toi que je plains en moi. Mais, pas de désespoir. Songe à nos enfants.

« J'embrasse de tout mon coeur ta chère mère, ton père excellent, Léopold, Amélie, leurs enfants, j'embrasse Frédéric et je pardonne à X.

« La mort, je te l'avoue, me surprend. J'avais de si douces espérances ! Elles s'envolent et la réalité brutale me saisit, pourtant je me suis préparé à mourir. Je meurs ferme. Je t'aime : garde mon honneur et défends-le. Nous avons été confiants : on nous a trompés. Nous avons été bons : nous sommes victimes. Je ne regrette pas le monde. Je meurs pour mes idées. Mais je suis malheureux des souffrances que je te cause.

« Nous avons fait un triste rêve. Je meurs en pensant à toi.

« Ton Gaston.

« Je te quitte encore. Il est cinq heures. Encore deux heures à vivre.

« Ton Gaston. »

Cette lettre était accompagnée des quelques

lignes suivantes que Gaston Crémieux laissait à son fils Albert :

e Mon fils Albert,

c Te voilà maintenant chef de famille. Entoure ta mère de prévenances et d'amour. Elle a bien souffert. Console-la. Instruis-toi, imite mon honnêteté, mais sois plus prudent que ton père. Je meurs en l'envoyant mes caresses. Sois toujours le meilleur arai de ton jeune frère et de ta sœur. Votre père vous aurait bien aimés : aimez bien votre père.

« Gaston Crémieux. >

On le voit, il est question dans la dernière lettre de Crémieux d'un drame inachevé qui le préoccupait. Madame Gaston Crémieux n'a pas cru devoir laisser cette œuvre endormie : elle la publie aujourd'hui. Elle a raison. Gaston Crémieux avait mis dans ce drame écrit sous les verrous toute sa pensée, toute sa tristesse, tout son amour de la Révolution. Le publier, c'est ressusciter un peu Gaston Crémieux.

M. Clovis Hugues a dû achever le drame de son infortuné ami. Gaston Crémieux avait laissé un canevas de son œuvre : M. Clovis Hugues a suivi ce canevas aussi religieusement que possible. Il a écrit tout le deuxième tableau du cinquième acte ;

l'Hôtel de Ville; il a fait précéder la tirade d'Éléonore à madame Tallien de la scène des mégères qui manquait au prologue; il a ajouté au quatrième acte les six premiers vers de la première scène. Mais il s'est surtout appliqué à ne pas défigurer la pensée de Gaston Crémieux, au moins en ce qui concerne la généralité du plan. M. Clovis Hugues s'est aussi chargé du soin pieux de recueillir et de grouper les œuvres de Gaston Crémieux.

Nous avons cru devoir dire cela en terminant cette notice. L'œuvre posthume de Gaston Crémieux est l'œuvre d'un esprit ferme, d'un cœurgénéreux. Elle nous le montre avec ses rêveries de poète et de jeune homme, avec ses enthousiasmes révolutionnaires, avec ses douleurs de vaincu. On pourra penser ce que l'on voudra de ce livre, mais on plaindra certainement celui qui l'a écrit, pour peu qu'on se représente les trois petits enfants de Gaston Crémieux le feuilletant sur les genoux de leur mère, à l'heure où le soir tombe et où le vent berce tristement les cyprès sur le sommeil des martyrs.

A. Naquet.

MPRESSIONS

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