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UN MOT SUR LA RIME

- Hier, en relisant mon exemplaire du dernier numéro du Décadent^ l'envie m'a pris de répondre un peu à Ernest Raynaud sur la Rime, qu'il attaque avec une virulence qui m'a fait réfléchir aux torts que j'ai pu avoir, en propos seulement, du moins je l'espère, envers elle*

Lecteur assidu de ce bon journal, j'ai pensé que je ne devais m'adresser que là pour exposer quelques idées qui me sont venues tout à l'heure à ce sujet.

Je monte donc à « cette tribune » et je dis : Non, la rime n'est pas condamnable, mais seulement l'abus qu'on en fait. Notre langue peu accentuée ne saurait admettre le vers blanc, et ni Voltaire, vice-roi de Prusse en son temps, ni Louis Bonaparte, roi de Hollande au sien, ne me sont des autorités suffisantes pour hésiter, fûtce un instant, à ne me point départir de ce principe absolu.

Rimez faiblement, assonez si vous voulez, mais rimez ou assonez, pas de vers français sans cela.

Quand je dis : rimez faiblement, je m'entends, et je ne veux pas que ma concession signifie : rimez mal.

Musset, hélas ! rime mal. La Fontaine lui a donné le fatal exemple et leur génie ne les absout pas plus que son esprit — en prose, n'absout le d'ailleurs « affreux Voltaire ». (Jamais feu Ponsard, son digne partisan, entre autres, n'aura si bien dit sans le savoir). Voilà, sauf erreur, les deux seules exceptions troublantes. La plupart des bons poètes riment bien, plusieurs riment faiblement. C'est, je crois, Racine qui a commencé à rimer faiblement, en ce sens, par exemple, qu'il se sert souvent d'adjectifs au bout de deux vers, redoutables j épouvantables , qu'il y emploie des mots presque congénères,/>ére, mèrey chose que Malherbe eût évitée, qu'il n'a presque jamais la consonne d'appui. Mais chez lui le vers est si nombreux, si long et si mélodieux que ces filiales mêmes sont comme une grâce sobre et chaste de plus. Et je ne serais pas éloigné de lui savoir un certain gré d'avoir en quelque sorte innové de cette discrète et légère façon. Il est vrai que je l'aime tant que j'aurais peur, à la fin, d'aimer en lui jusqu'à un défaut*

Mais non, ces rimes-là ne sont pas défectueuses, croyons-le bien, surtout dans Talexandrin plat. L'adorable Ghénier, notre Lamartine, ce Barbier infiniment trop oublié, le grand Vigny et jusqu'à un certain point Baudelaire, ont rimé faiblement. Pierre Dupont, qu'il est temps de revendiquer, tant même Télite est ingrate I dans ses chansons si musicales, en dehors» bien entendu, des airs charmants qu'il y adaptait, rime faiblement :

O ma charmante, O mon désir, Sachons cueillir L'heure charmante !

Combien d'entre nous n^eussent pas mis choisir pour la rime, c'est le cas de le dire I Et alors, n'est-ce pas que j'ai eu quelque lieu de m'écrier, en considérant de tels lamentables abus encore possibles :

qui dira les torts de la Rime ?

Ce que, par exemple, je proscris de tous mes vœux, c'est la rime mauvaise. Par rime mauvaise je veux dire, pour illustrer immédiatement mes raisons, des horreurs comme celles-ci qui ne sont pas plus « pour » l'oreille (malgré le Vol-

taire déjà qualifié) que « pour » l'œil : falot et tableau, vert et pivert, tant d'autres dont la seule pensée me fait rougir, et que pourtant vous retrouverez dans maints des plus estimables modernes. Les grands Parnassiens, Coppée, Dierx, Hérédia, Mallarmé, Mendès, lî'ont garde d'offrir de pareils scandales. Ce leur est déjà un mérite que les imprécations de M. Raynaud ne leur ôteront point à mes- yeux. Vous ne trouverez jpas non plus chez eux ces rimes en anff et en ant, en anc et en a/irf, que ne sauve pas la consonne d'appui, même dans ces magnifiques vers de Victor Hugo :

Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang, * •

ni la rime artésienne ou picarde, pomme et Bapaume j ni la méridionale Grasse (la ville) et grâce, ni même la normande aimer et mer, bien que consacrée par Corneille et aussi par Racine, et il n'y a plus guère que M. Vacquerie, disciple en ceci de ce dernier, et d'ailleurs normand comme Corneille, qui ait osé de nos jours un provincialisme comme :

J'aurais fini par supporter Un chœur d'Ësther.

Et en quoi, je vous prie, excèdent dans la rime ces Parnassiens que vous conspuez? Citezmoi, sauf es cas voulus^ des rimes d'e\ix blâmables dans l'outrance. Oui, il y a des poètes qui riment trop richement et c'est à ceux-là que j*ai pensé en écrivant quelques vers (d'ailleurs bien rimes) contre la Rime. Mais je ne les vois nulle part en bon lieu, par conséquent dans les rangs sérieux du Parnasse Contemporain^ Quant à Banville, que semblerait viser de façon plus spéciale le reproche de rimer trop richement, relisez-le, et citez-moi une rime de lui qui ne soit rigoureusement judicieuse.

N'est-ce pas tout ce qu'il y a à dire sommairement sur la rime ? Oui, n'est-ce pas, ou peut s'en faut, et je vous ai prouvé que la rime est un mal nécessaire dans une langue peu accentuée, la rime suffisante pour le moins ?. Oui ou non ? D'ailleurs n'importe ! et il me reste à parler de l'Assonance, qui est à la mode. Mais je m'aperçois qu au lieu d'un mot c'est deux qu'il me faut maintenant.

L'Assonance est, pour parler selon la rigueur, la rencontre, à la fin de deux lignes plus ou moins rhytmées, de la même voyelle encadrée autant que possible par la même consonne d'appui et une consonne ou une syllabe muette terminale différente. Exemple : Drole^ Drome^

dolj d'oc. Nombre de chansons populaires sont instrumentées dans ce goût, avec la liberté toutefois en outre de rimer soit par à peu près, soit sans guère observer Talternance des deux genres masculin et féminin, non plus que des singuliers ou des pluriels assortis, avec d'autres commodités encore. De la sorte, Tassonance serait, si adoptée dans la littéralité, un souci musical tout aussi gênant que la Rime, nuds combien inférieure à elle en pureté, en noblesse de son I ou, si l'exemple des chansons populaires se voyait suivi par nos versificateurs, im élément de confusion, de désordre même, pour cette pauvre Poésie, qui n'existe, en somme, que par rharmonie, quelque vie, d'ailleurs, quelque frisson qu'il importe de lui donner par une observance éclairée de ces choses intrinsèques ellesmêmes.

De curieux essais du dernier modèle furent naguère tentés par des artistes que j'aime, comme Gustave Kahn et Jean Moréas qui ont fait des livres presque en entier selon cCt-* données. J'avoue, en dehors du très réel et trè& grand mérite de ces œuvres, y préférer les pas* sages que j'appellerai réguliers aux autres. Tels vers de Kahn, conçus dans les formes jusqu'ici reconnues (il remarquera que je dis : Jusqu'ici reconnues^ ne voulant rien préjuger, me ran-

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géant au nombre des purs spectateurs bien plutôt sympathiques) me plaisent et plairont à d'aucuns davantage par ce fait même ; et je me vois, et vous vous voyez peut-être tentés de regretter que toute la pièce intitulée Eventails, qui est sa dernière production lyrique, ne soit pas écrite comme ceci :

La nuit a des douceurs de brise dans les voiles Et sur les rois perdus de douceurs inconnues La blondeur de la nuit défaille en flot d'étoiles.

Je parlerai de même à propos de Jean Moréas -et du très regrettable et très regretté Jules Lafoigue, de qui la Mort vient d'éteindre Tétrange •et troublant ffénie si prématurément. Que con- <îlure ? Attendre ou tenter, selon les tempéraments. Moi, presque vieux, déjà ! j'attends, mon -cher Raynaud. J'attends sans même conseiller, — mais non sans donner mon avis prudent, réservé, après avoir, comme on a bien voulu me le rappeler, poussé mon cri d'alarme contre la Rime abusive. Qu'on excuse mes scrupules. Ils sont cruels souvent, je vous l'assure. Parfois je les vaincs, le croiriez-vous ? Et je finirai, si vous voulez bien, par une anecdote personnelle.

Une mienne ballade « en l'honneur de Louise Michel, » fut l'an dernier présentée à mon très illustre et très indulgent maître Théodore de Banville qui n'y put admettre la rime de faucille et de

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Cécile. Que faire? Condamner l'un ouFautre mot*. Tel le devoir, dura lex sed lex. Mais le sens, mais la propriété de l'expression ? Cécile ne pouvait disparaître, et je me mis à vouloir remplacer faucille. Au bout d'efforts sans nombre et d'im temps ipfini, je m'aperçus que faucille k son tour ne pouvait absolument pas disparaître. D'autre part, ille est mouillé dans faucille. Et d'abord Banville avait parlé. Nul moyen de sortir de là. Je n'avais plus, en bonne conscience, qu'à jeter la ballade au feu. Mais je tenais à la ballade, que voulez- vous ! j'y tenais, à cette ballade 1 Vraiment. Beaucoup.

Et, ne pouvant rimer, j'assonnai !

Elle aime le Pauvre âpre et franc

Ou timide. Elle est la faucille >

Dans le blé mûr pour le pain blanc

Du Pauvre et la sainte Cécile

Et la Muse rauque et gracile

Du Pauvre, et son ange gardien,

A ce simple, à cet indocile.

Louise Michel est très bien.

Mais que ceci ne serve pas d'exemple.

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