CHAPITRE VIL
audace vulgaire : avec M. Delille, la lutte est déjà honorable ; et d^ns une occasion pareille on peut réussir encore sans vaincre, sans laisser même la victoire indécise : c'est ce qu'a prouvé M, Gaston. Il n'appartenait qu'à M. Delille de prouver pour la seconde fois que, dans une traductiou française, on peut lutter contre Virgile: on sent néanmoins combien les armes sont d'une trempe inégale. Indépendante et sans articles, la langue latine vole quand la nôtre marche. D'ailleurs les vers hexamètres, inégaux entre eux, excèdent toujours nos vers alexandrins, et quelquefois de quatre ou cinq syllabes. Sans rabaisser le mérite éclatant de la traduction de VÉnéide, on osera donc faire observer que M. Delille a souvent dir minué la force du sens en augmentant beaucoup le nombre des vers. Ce défaut, que tant de qualités rachètent, mais que l'on ne saurait toutefois dissimuler, aura sans doute frappé M. Becquey, auteur d'une traduction récemment publiée des quatre premiers livres de VÉnéide. Son travail est digne d'attention. Ses vers ont dû lui coûter beaucoup de peine; car M. Becquey ne paraphrase point : il traduit, et même avec une extrême exactitude; mais, s'il rend le sens tout entier, quelquefois les expressions littérales de Virgile ; s'il est presque toujours correct, s'il n'est jamais surabondant, nous ignorons comment il arrive que l'on cherche
en vain chez lui l'élégance, l'harmonie, la couleur de son admirable modèle. En traduisant le plus parfait des poètes anciens, il a souvent démontré qu'il est possible d'être à la fois trèsfidèle et très-peu ressemblant.
M. JDelille semble avoir réuni tous les suffrages dans sa traduction du Paradis perdu. Non -seulement on y a distingué de célèbres morceaux rendus avec un talent consommé, le début, par exemple, et cette invocation majestueuse à laquelle on peut assigner le premier rang parmi les invocations épiques; le conseil tenu par les démons, les énergiques discours de Satan, le chant si pur et si vanté des amours d'Adam et Eve, et la touchante apostrophe du poète à cette lumière éternelle qui ne brillait plus pour lui; mais on a reconnu encore que les bizarreries semées en foule dans l'original étaient adoucies avec art, ou supprimées dans la copie. Aussi , nombre de lecteurs éclairés regardent- ils la traduction du Paradis perdu comme supérieure en général à celle de X Enéide. Si leur sentiment est fondé, cette supériorité vient sans doute de ce qu'il est plus facile d'embellir Milton , quand il n'est pas sublime, que d'égaler constanmieut les beautés de Virgile, dont c'est déjà beaucoup d'approcher. Quoi qu'il en soit, ces deux ouvrages soutiennent avec honneur la renommée de M. Delille. Que