‹ Œuvres posthumes, revues, corrigées et augmentées (volume 2)Chapitre 162 sur 170 · SUR M. ESMÉNARD · texte numérisé non relu

SUR M. ESMÉNARD

hjt M. Esménard!

Il faut bien parler avec quelque détail de ce monsieur Esménard. C'était, de toute manière, un fort petit homme , subalterne comme poète , comme fat et comm^ ignorant. Ayant voyagé hc^is de France, pendant la révolution, il passait pour un bel esprit chez les marchands de sucre de Hambourg; et sa réputation poétique était même parvenue dans quelques comptoirs d'Altotia. Il avait causé avec l'abbé Delille en Suisse, et se faisait passer pour son élève : manière sure de le décrier. Le petit abbé, qui, je ne sais comment, avait oublié qu'une flûte n'est pas un orchestre, rêvait alors qu'il était au moins Voltaire : il vit Esménard; il lui prouva, par un vers de Virgile, qu'Apollon lui - même avait quitté la France ; qu'Apollon, c'était évidemment l'abbé Delille; et qu'en conséquence d'un départ si fatal personne ne savait plus à Paris la mesure d'un vers, et

qu'on y avait renoncé à la langue fratiçaise pour adopter le bas - breton^ Il boudait majestueusement la France , qui s'était mal Conduite à son égard , disait-il : apparemment en lui ouvrant ses portes, et en le nommant, pendant son absence, membre de l'Institut national. Au reste , on pouvait espérer de le revoir k Paris, si la république voulait bien cesser d'être , et si , par considération pour lui , on se hâtait de rétablir les abbayes et la royauté. Esménard, bien endoctriné, revint en France après le 18 brumaire. Il y trouva, dans le ministre Talleyrand, un protecteur digne du protégé. Il fit une odè en faveur de Bonaparte : il le comparait au soleil, en mettant, comme il est juste, le soleil en rang inférieur. Danâ un tems où les flagorneries les plus lourdes passaient pour très -fines, on sut gré à l'auteur d'avoir rajeuni cette comparaison peu usitée, depuis messieurs de Gombaud^ de GomberviUe et de la Ménardière^ ,

I. MM. de Grombaud, de GomberviUe et de la Ménardière vivaient tous trois vers la fin du seizième siècle. Dans les satires de Boileau, il est souvent fait mention d'eux, mais rarement à leur avantage. Le premier a fait de plates tragédies et quelques mauvais sonnets, dont un seul mérita d'être remarqué. Il commençait ainsi :

Le grand Montmorency n>st plus qu'un peu de cendre.

Le second a fait un grand nombre d'ouvrages en prose et

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poètes du XVIF siècle , les Esraénards de leur tems, et très-connus , au moins par les satires de Boileau. Esménard, non content de son ode, publia quarante-huit vers à compte sur un long poëme de la Nai^igation^ dont il menaçait le public. Ces vers étaient médiocres, de véritables vers d'écoliers, dans la manière infiniment affaiblie de Delille et de Fontanes; hommes dont, toute opinion politique à part , le talent correct et brillant ne peut être raisonnablement contesté. Esménard fit ou fit faire pour les journaux cinq ou six articles louangeurs sur lui, son ode et ses quarante - huit vers; il parut dans les lycées, dans les coteries, et prit toutes ses mesures pour être un grand homme.

Sa comparaison du soleil lui valut une place : on le fit chef du bureau des théâtres, dans la division de l'instruction publique , au ministère de l'intérieur.

Comme la manie des petites vanités a toujours

en vers dont il reste à peine un souvenir. Quant au troisième, le triste succès ^AUndcy tragédie dont on avait préconisé Texcéllence par anticipation , lui valut de la part de Boileau une remontrance sévère mais justement méritée. Il paraît que c'est contre lui particulièrement que sont dirigés les vers placés en tête' du premier chant de \Jrt Poétique. Toutefois il est à remarque!: que , sans plus de titres à l'illustration ^ ces trois messieurs ont eu rhoïineur de siéger à TAc^idemie.

[Note de V Editeur.)

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été d'agrandir les petites choses , il se disait effrontément administrateur général de touâ les théâtres de France , quoiqu'il n'en administrât aucun, pas même les danseurs de corde. Dans sa sphère étroite , Il sentit qu'il pouvait nuire , et il nuisit. Il s'avisa de se croire sur ma route , lorsqu'assurément j'étais loin de me trouver ' sur la sienne. Moitié rancune contre ceux qui n'avaient point été ses compagnons de voyage , moitié basse jalousie contre tout ce qui avait plus de renommée que lui , ce qui embrassait une grande étendue, le succès ^ Henri VIII lui porta ombrage; et il résolut de l'interrompre'. Il signifia donc au citoyen Mahéraût, commissaire du gouvernement près le théâtre de la république , que

le premier consul , le ministre et lui se trouvaient choqués de quelques passages de cette tragédie ; que l'auteur , en la retirant , satisferait le premier consul, lui et le ministre; que, dans tous les éas, on devait cesser de représenter la pièce ; que cela était arrêté entre lui , lé premier consul et le ministre. Je reçus cette injonctiou buflesque |ti^ le mépris que devait inspirer l'autorité d'Ësmé-^ liard. J'allai trouver le ministre Chaptal , chimiste . habile, homme fort médiocre sur tout le reste, nul pour les travaux politiques , à moins qu'on ne veuille parler d'un projet d'organisation dé l'enseignement, projet qui n'était propre qu'à tout

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désorganiser, et si vicieux que^ repoussé sur-le* champ par l'opinion universelle, il échoua même au conseil d'état. C'était, d'ailleurs , un Languedocien passablement délié, d'abord ministre par intérim, ensuite confirmé par hasard , mais sachant se plier aux circoi;istances, et très-déterminé à conserver le ministère ^ Il me parla de la colère du, premier consul, de mon discours sur les tribunaux spèciauœ^ et m'invita à retirer la tragédie di Henri FIILie lui disque mes opinions, comme tribun, n'avaient rien de commun avec mes travaux littéraires , surtout avec une pièce de théâtre; que je ne retirerais point la pièce; et que, puisqu'on voulait interrompre ses représentations , il fallait prendre sur soi de la défendre, ainsi que Robespierre et ses amis avaient fait défendre , il y a quelques années , Charles /Z comme royaliste, Fénélon comme fanatique, et Calus Gracchus comme favorisant l'aristocratie.

I. Le portrait que Chénier donne ici du respectable Chaptal ne ferait pas honneur à son beau caractère , et surtout à son goût, si sa conscience avait pris part à cette injuste diatribe; mais il est facile de voir qu'elle est toute entière le fruit du dépit le plus marqué , et que Chénier crut se venger par là d'une atteinte portée à sa gloire littéraire. Genus irritabile imium! (Note de l'Éditeur,)

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