‹ Œuvres posthumes, revues, corrigées et augmentées (volume 2)Chapitre 167 sur 170 · FRAGMENS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

FRAGMENS LITTÉRAIRES

Quelques prosateurs ont assuré qu'il est aussi difficile d'écrire en prose qu'en vers ; ce qui n'est pas , parce que cela ne peut pas être. Ainsi Corneille, qui n'écrivait point la prose avec éclat, l'écrivait mieux qu'aucun de ses contemporains avant Pascal; Boileau l'écrivait avec beaucoup de pureté et d'élégance. Deux lettres polémiques de Racine, et un discours prononcé à l'Académie, démontrent non pas qu'il pouvait exceller, mais qu'il excellait dans la prose. Il ne lui a manqué dans l'Histoire de Port-Royal qu'un sujet moins oiseux et vraiment digne de la gravité de l'histoire. M. de Voltaire n'a guère eu de rivaux dans cette langue, qui n'est pas la langue poétique; et, pour en dire mon avis , sa prose est supérieure à ses vers. Molière, en son genre tempéré, écrivait également bien les deux langues. Au contraire, de beaux génies parmi les prosateurs sont audessous du médiocre quand ils veulent être poètes : c'est qu'il est plus aisé de descendre que de

FRAGMENS LITTÉRAIRES. ^:ir

monter; et lisez, pour vous en convaincre, les vers de J. J. Rousseau, une certaine ode de Fénélon, une plus détestable encore de cet éloquent Bossuet ; et , si cela ne vous suffît pas , voyez un peu ce que Pascal appelle beautés poétiques : Fatal laurier y bel astre ^ etc. Il y a un peu mieux que cela dans Britannicus et dans Athalie.

D'autres ont prétendu que toutes les beautés poétiques peuvent se transporter dans la prose. Certes , malgré l'affectation de quelques prosateurs de ce siècle à singer les tours et les locutions poétiques, je doute qu'un seul osât mettre dans sa prose ce vers de Malherbe ,

« £t les fruits passeront la promesse des fleurs ; >>

Ou ceux-ci de La Fontaine :

n Mais TOUS naissez le plus souvent ' « Sur les humides bords des royaumes du vent. >i

Les vers suivans, qui sont d'IphigéniCy feraientils un meilleur effet réduits en prose, c'est-àdire exempts de la rime, de la mesure et des inversions ?

'< Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits, '( Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis , « Vengeant de leurs autels le sanglant privilège , «Me venaient reprocher ma pitié sacrilège, « £t, présentant la foudre à mes esprits confus, « Le bras déjà levé, menaçaient mes refus.»

Qu'est-ce que voudra dire en prose le sanglant privilège des autels; la pitié sacrilège J^ Agamemnon; la foudre présentée à des esprits; et des refus qu'on menace le bras levé? Ce langage est celui d*un prophète. Les beautés poétiques n'ont doAC rien de commun avec la prose ; et ce sont deux choses absolument séparées. Ces exemples prouvent de plus que notre poésie ne consiste pas, comme on l'a souvent inpiprimé ( et que de sottises n'a-t-on pas imprimées ! ) , que notre poésie , disje, ne consiste pas seulement dans la rime, la mesure et les inversions. Bien est-il vrai qu'il faut tout cela dans la poésie ; mais il y faut encore une profusion d'images , une audace de mots dont la prose ne saurait donner qu'une faible idée. De là vient qu'un excellent prosateur, traduisant un excellent poète, est toujours moins précis que l'original, dont il ne peut rendre qu'à force de mots les tours rapides, les expressions dévorantes. Encore y a-t-il bien des choses qui sont nécessairement perdues, outre les inversions; rharmouie délicieuse, qu'il faut toujours admirer dans notre beau Racine, et, pour finir en le citant,

Je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours , et jamais ne me lasse.

Il est tout aussi peu sensé d'affirmer qu'il ne faut pas chercher l'instruction dans les poètes. Il

y a sans doute des poètes qui pensent peu ; mais penser peu n'est pas l'essence de la poésie. Bien loin de là! Le style des poètes non penseurs se sent toujours du vide de leur tête. Quelle différence du style de J. B. Rousseau à celui de Racine , à celui des beaux ouvrages de Corneille et de Voltaire, à celui de quelques excellentes épitres de Boileau, de l'admirable satire sur l'homme, et des beaux morceaux de La Fontaine! Pope, malgré son tout est bien , ne pensait-il pas assez ? L'Essai sur l'homme en fait foi peut-être. Y a-t-il en prose un ouvrage aussi court et aussi instructif, dans ces vaines questions de métaphysique? Qu'on ne dise donc plus: le poète ne doit pas songer à instruire. Voilà bien, en tout genre d'éarire, quel doit être son premier but ; et je ne connais d'autre poète que celui dont parle Horace :

Jngenium cui sit, cui mens divinior^ atque os Magna sonaturum y etc.

Hont. Sat. IV.Iib. I.

Il a donc, outre l'imagination, une intelligence divine; et vous voyez bien qu'il doit chanter, non pas de grands mots , mais de grandes choses.

Les trois fameux tragiques d'Athènes ont souvent travaillé sur \ps mêmes sujets. Il existait en

France une Sophonisbe avant celle de Corneille. De mauvais poètes français s'étaient exercés^ avant Bacine, sur les sujets ôiÉtéocle et de PolyrUce^ de Phèdre y ^Iphigéniey ^Esther. M. de Voltaire a fait un OEdipCy après celui de Corneille; une Mariamne, après celle de Tristan; un BrutuSy après celui de Fontenelle, ou, si l'on veut , de mademoiselle Bernard; une Mort de César y après celle de mademoiselle Barbier; une MérapSy après XAmasis de la Grange et le Téléphonie de la Chapelle; un Orestey une SémiràmiSy un Cati- Una^ un u^trée même^ soit du vivant de Crébillon, soit après sa mort. Il a toujours été pemiis aux poètes d'essayer de nouveau lés sujets qui leur paraissaient manques par d'autr^. Si Ton fait plus mal , on ne saurait nuire à ses prédécesseurs ; si l'on fait mieux , c'est im service qufe l'on rend au public.

Sur les Tragiques Grecs.

Quelques personnes prétendent que les tragiques grecs sont déclamateurs : cette opinion a été, sinon créée, du moins adoptée par feu M. de Voltaire, en quelques endroits de ses ouvrages. Je ne la crois pas fondée; et, pour prouver la mienne, j'irai chercher ses propres imitations de Sophocle, et surtout les imitations d'Euripide ,

qui ont illustré notre grand Racine. Lisez, au premier acte de la Phèdre française, cette belle scène entre Phèdre et sa confidente : elle est à-peuprès traduite d'Euripide. Écrite par un poète médiocre, cette belle scène serait devenue une déclamation fastidieuse. Personne n'a mieux connu le vrai langage des passions que ces anciens Grecs; et si, en traduisant leurs pensées, Sénèque, Longe-Pierre et d'autres, ont été déclamateurs , c'est qu'ils ont substitué à l'énergie , à la simplicité , à la gravité du style antique , leur propre style , c'est à dire , la bouffissure et la faiblesse. Cette déclamation, si injustement reprochée aux Grecs, est le défaut qui domine dans les poètes espagnols. Il se fait remarquer avec beaucoup d'autres dans cet étrange poète du Nord, si ridiculement exalté depuis quelques années par des gens de lettres firançais, dans ce Shakespeare, qui a mêlé tous les tons, confondu tous les caractères , et qui , pour quelques beautés dispersées dans trente ouvrages, dont la masse est aussi monstrueuse que la forme , ofire à chaque instant les fautes les plus ridicules où puisse tomber un écrivain , et souvent porte le délire et l'indécence à un degré humiliant pour l'humanité.

4a6 FRÂGMENS

Sur Corneille et Racine.

CoRiTEiLLE était un génie supérieur à Racine; mais Racine avait un bien plus grand talent que Corneille. C'est par le talent que Racine remporte sur tous les poètes du tems moderne, et qu'il n'a de rival que Virgile dans les littératures anciennes.

Sur Jean-Baptiste Rousseau.

J. B. Rousseau est venu après Boileau et Racine : il est leur élève, et, malgré son talent, il est loin d'égaler ses maîtres. Si Malherbe eût écrit sous Louis XIV , Racine et Boileau ne lui seraient

pas supérieurs.

Sur Cervantes.

CERVANTEsaeule secret d'être correct en faisant un ouvrage de plaisanterie qui tient quatre

volumes.

Sur La Chaussée.

La Cuaussi^.e est un auteur estimable, qui ne connaissait pas médiocrement la société. Ses vues

sont quelquefois très-fines, ses sujets très-bien conçus; mais, il faut en convenir, son esprit et ses talens poétiques étaient fort loin d'égaler sa judiciaire.

Sur La Harpe.

On demande pourquoi le sujet de Coriolan a toujours été manqué , du moins en France. Quelques personnes pensent qu*on ne peut traiter ce sujet d'une manière heureuse : l'opinion pourrait être fondée , s'il eût été l'écueil d'un Corneille , d'un Racine ou d'un Voltaire.

Sur Lefranc de Pompignan.

M. DE PoMPiGNAN, considéré comme littérateur, avait un mérite peu commun. Il admirait, il sentait Sophocle et Pindare; mais il n'était point né pour les atteindre. Une belle strophe et quelques vers pathétiques ne sauraient le placer au rang de ces hommes divins. La lecture assidue de Racine et des anciens modèles avait pu sans doute lui former une oreille harmonieuse , mais non lui donner ce génie brûlant qui seul fait les grands poètes, cette fécondité merveilleuse, cette hauteur de conception qu'obtiennent à peine trois

ou quatre hommes dans un siècle favorisé de la nature.

Le principal défaut du style de notre Didon française est d'être souvent faible et vague. Ce style approche quelquefois du style niais. C'est celui de tous les gens qui écrivent sans penser; et par conséquent ce sera toujours celui de beaucoup de monde.

Sur Rotrou.

Un style souvent noble et ferme, des caractères tragiques, des beautés d'un ordre supérieur, placent le Venceslas de Rotrou fort près des bons ouvrages de Corneille. Cet auteur est mort à quarante-deux ans , après avoir fait plus de trentesix Pièces , en cinq actes , tant comédies que tragédies. Elles sont toutes en vers : le seul Venceslas est resté. S'il avait mis le tems que lui ont coûté tous ces ouvrages à n*en composer que la quatrième partie, Rotrou eût donné un grand homme de plus à la nation. Aujourd'hui même que la langue est entièrement formée , le génie le plus fécond ne pourrait, dans une vie aussi courte, fournir, à beaucoup près, ce nombre étonnant de grands ouvrages en vers. Une seule pièce excel-

lente vaut mieux que cent volumes médiocres.

Cette vérité n'est pas neuve ; mais elle est trèsimportante; et même, en lisant les recueils de nos plus grands maîtres, on est tenté de la répéter souvent.

Sur Saint' És^remont.

Saint-Évremont qui a déployé , sinon beaucoup de profondeur, du moins un bon esprit dans ce qu'il a écrit sur le génie philosophique des anciens Romains, a loué sérieusement le grand Corneille d'avoir fait parler galamment César, Sophonisbe et Maxime; mais, ce qui est bien pis, le même Saint-Évremont s'est plaint de n'avoir trouvé rien de galant dans les Géorgiques et dans XÉnéide.

Sur madame de Simiane.

Comme petite-fille de madame de Sévigné, madame de Simiane se croit forcée d'avoir de l'esprit. Elle en a sans doute, et beaucoup; elle est encore de la famille; mais l'inimitable n'était plus.

Sur Voltaire.

Au lieu d'être injuste envers Sophocle , M. de

43o FRAGMENS LITTÉRAIRES.

Voltaire aurait dû, peut-être même après son succès, refaire son OEdipe; substituer à son exposition assez commune cette magnifique exposition de Sophocle^ la plus belle qu'on puisse citer dans aucune pièce et dans aucune langue; anéantir ce rôle de Philoctète, et ces vieilles amours de Jocaste , tache monstrueuse dans un bel ouvrage, et ne point oublier la scène des adieux d'OEdipe à ses enfans, scène d'un admirable pathétique, et qui contraste parfaitement avec les scènes terribles qui sont fréquentes dans cette pièce.

Page 1