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Œuvres posthumes, revues, corrigées et augmentées

Mamk- Joseph Ch^nier naquit, le 28 août 1764, à Constantinople , où son père était consul général. Transporté en Trance dès l'âge le plus tendre , il reçut à Paris une éducation si précoce et si rapide qu'aussitôt qu'elle fut terminée il sentit Je besoin d'étudier tout ce qu'on venait de lui apprendre. Mais Ja nature l'avait doué d'une raison forte , d'une; vive et brillante imagination , d'une mémoire immense; etVil tirait puisé au sein de sa famille , beaucoup plus que dans, les écoles, le gôftt de toutes les connaissances utiles. Ses parens entretenaient avec un grand nombre d'artistes et de littérateurs distingués des relations qui, depuis 1770 jusqu'en 1780, contribuèrent à développer ses talens , secondèrent les progrès qu'il faisait déjà , et préparèrent surtout ceux qu'il devait faire. Sa mère, née en Grèce et digne d'une telle patrie , est connue par quelques lettres insérées dans le Voyage littéraire de Guys ; et son père , après avoir rempli honorablement plusieurs fonctions diplomatiques , a publié deux ouvrages , l'un sur l'histoire des Maures , l'autre sur les révolutions de l'empire ottoman.

En 1781, M.-J. Chénier embrassa la profession militaire , qui, depuis le milieu du dix -huitième siècle, était devenue compatible avec celle des lettres. Officier dans un régiment de dragons, alors en garnison à Niort, il a passé dans cette ville deux années, durant lesquelles il a recommencé toutes ses étu- ŒuYres posthumes. I. £1

n NOTICE

des. N'ayant plus de professeurs , il fit en peu de temps des progrès solides ; mais il était trop avide d'instruction et de gloire pour se tenir long-temps si loin du centre des lumières et du théâtre des succès. Il fallut donc quitter le service , revenir à Paris , et se mettre en état de débuter le plus tôt possible dans un des principaux genres de littérature.

Depuis son adolescence il n'avait cessé d'ébaucher des scènes théâtrales, d'imaginer des canevas dramatiques, et de s'exercer à les remplir. Parvenu à l'âge de vingt-deux ans , il rougissait d'être encore inconnu ; et , le 4 novembre 1786 , il fit représenter à Fontainebleau une tragédie qui , jouée à Paris le 6 du même mois , fut imprimée peu de temps après : elle se nommait Jzémire. Il n'a pas daigné la faire entrer, en 1801 , dans le recueil de ses pièces de théâtre; il ne parlait plus à* Jzémire qu'avec cette gaîté satirique qui , dans les dernières années de sa vie , était devenue l'un de ses talens. Nous oserons êtrfc moins sévères : quoique cet essai ne fût pas heureux , déjà quelques. traits éloquens de l'un des principaux rôles, quelques mouvemens , quelques beaux vers annonçaient un poète tragique. Les premiers efforts d'un talent qui s'est perfectionné peuvent mériter qu'on les observe : en lisant cette pièce à la tète du Théâtre de Chénier , les jeunes auteurs dramatiques apprennent au moins à ne pas se décourager.

Trois années de silence et d'études suivirent une si faible tentative; et l'on ne se souvenait plus du tout d' Jzémire, quand Charles IX parut, le 4 novembre 1789 : l'éclatant succès de cette tragédie fut considéré comme le début de Chénier. Il nous serait difficile de dire combien de fois elle a été représentée , reprise , imprimée , traduite ; mais, tandis qu'elle obtenait partout tant de renommée , elle subissait l'inexorable censure de son propre auteur, qui, jusqu'en 1801 , n'a cessé de la retoucher. Il aimait passionnément la gloire , mais la gloire durable; et il sut de bonne heure de quels longs travaux elle est le prix.

. . Après cette tragédie mémorable, dont le principal ressort est

SUR M.-J. CHÉNIER

la terreur, et dont 1 énergie est le plus sensible caractère, Chénier donna, en 1 791 , deux tragédies qu'on peut compter au nombre des plus pathétiques qui soient au théâtre: Henri FUI et la Mort de Calas. Cette dernière même est un spectacle si déchirant que l'auteur a fini par reconnaître qu'il avait passé le but; c'est un monument précieux de son talent plutôt qu'une heureuse production de son art. Plusieurs vers de ce drame sont restés dans la mémoire des hommes de goût : ceux surtout qui offrent une peinture si fidèle des funestes effets de l'édit de i685. Mais le pathétique est si profond et si vrai dans Henri VIII qu'il suffirait à remplacer les autres genres d'intérêt qui pourraient manquer à cette tragédie. Quand on la veut critiquer, il faut commencer par essuyer ses larmes, veiller sans cesse à les retenir , et résister non moins courageusement aux impressions qui résultent des mouvemens et de la beauté 'du style. Elle a été aussi à diverses reprises retouchée par le poète, qui semblait avoir une sorte de prédilection pour elle. Il en a donné, en i8o5, une dernière édition, la seule qui contienne toutes les corrections qu'il a faites à ce poème.

Caïus Gracchus, mis au théâtre en 1792 , continuait d'être représenté en 1794* En vain l'auteur avait dignement exprimé les grandes pensées et les sentimens énergiques des Romains; en vain il avait souvent reproduit les traits et les mouvemens de leur éloquence républicaine ; on ne lui pardonna point d'avoir osé emprunter leur voix pour demander des lois et non du sang, au moment même où le sang ruisselait en France sur les ruines de toutes les institutions sociales. La tyrannie répondit : Du sang et non des lois , proscrivit la pièce , et résolut la proscription du poète.

U avait mérité cette honorable haine par plusieurs autres actions généreuses , et principalement par sa tragédie de Fénélon, représentée au mois de février 1793. La morale auguste et véritablement religieuse qui règne dans cet ouvrage était une sorte de protestation solennelle contre les crimes publics dont le cours avait commencé. « J'ai cru , disait-il, qu'en nos jours

NOTICE

« mêlés de sombres orages, lorsque les mauvais citoyens pré- « chent impunément le brigandage et l'assassinat , il était plus « que temps de faire entendre au théâtre cette voix de l'hu- « manité qui retentit toujours dans le cœur des hommes ras- « semblés. » La pièce obtint un brillant succès. , et demeura sans influence : l'auteur , qui avait aspiré à se rendre utile , ne réussit qu'à devenir plus célèbre : il ne recueillit que de la gloire. Il y a sans doute plus de grandeur dans Charles IX , plus de pathétique dans Henri VIII; mais l'éclat plus doux qui brille dans Fénélon est peut - être aussi plus pur : c'est l'ouvrage d'un homme de bien , habile dans l'art dramatique , Supérieur dans l'art des vers. Après beaucoup de corrections successives , cette tragédie a été réimprimée avec une préface nouvelle en 180a.

Il fit encore, en 1 793 , représenter à l'Opéra un divertissement en un acte, intitulé le Camp de Grand-Pré, mis en musique par Gossec. Il suffit que cette production soit d'un genre dans lequel l'auteur s'est peu exercé pour qu'on aime à la retrouver dans la collection de ses œuvres dramatiques. Elle peut contribuer à faire apprécier la flexibilité de son talent; et l'on est d'ailleurs assez équitable aujourd'hui pour ne considérer dans les événemens et les circonstances qu'elle rappelle que l'héroïsme des armées françaises.

A l'égard de Timoléon, tragédie en trois actes avec des chœurs , Chénier n'y trouvait ni assez de mouvemens dramatiques , ni même un style assez animé. Composée en 1 794 , peu de mois avant le 9 thermidor , elle n'était destinée qu'à inspirer l'horreur des forfaits de ces temps affreux :

La tyrannie àltière et de meurtres avide ,

D'un masque révéré couvrant son front livide ,

Usurpant sans pudeur le nom de liberté ,

Roule au sein de Corinthe un char ensanglanté...

Il est temps d'abjurer ces coupables maximes ;

Il finit des lois, des mœurs, et non pas des victimes.

Mais la tyrannie décemvirale , qui ne pouvait manquer de se

SUR M.-J. CHÉNIER

reconnaître à ce portrait, fit rechercher, saisir, brûler tous les manuscrits de ce poème : une seule copie, échappée à cette recherche, et conservée par madame Vestris, servit, en 1795 , à publier la pièce telle qu'on Ta depuis réimprimée plusieurs fois.

Cyrus n'a eu qu'une seule représentation : c'était à la fin de 1804, peu de jours après une cérémonie fameuse. On crut apercevoir quelques rapports entre le couronnement de Cyrus et la bénédiction pontificale qui venait de consacrer une usurpation funeste. Il se pouvait bien qu'en effet Chénier eût conçu l'idée d'adresser des leçons sévères au plus impérieux des despotes, de lui retracer les devoirs de cette puissance suprême qu'il osait envahir , et de réclamer solennellement pour la liberté publique les garanties dont il l'avait déjà frustrée. Ce qui est sur, c'est que le tyran se tint pour offensé; qu'il employa contre le succès de cette pièce les ressorts et les agens de son pouvoir; et que cette fois il fut secondé par ses propres ennemis autant que par ses flatteurs. On croyait lui refuser à lui-même les applaudissemens qu'on n'accordait point à Cyrus; et , sans examiner si les reproches qu'on faisait au poète étaient mal ou bien fondés , il suffisait qu'ils parussent tenir lieu de ceux qu'on n'osait point adresser au pontife. Les lecteurs ont pu, bien mieux que les spectateurs, juger des intentions, du plan et du style de cette tragédie : elle a été imprimée pour la première fojs en 1818 , ainsi que toutes celles dont il nous reste à parler.

L'une, intitulée Philippe //(ou Don Carlos), est reçue, depuis plus de vingt ans, au théâtre Français: nous n'avons pas besoin d'expliquer les causes qui en ont empêché la représentation. Il n'a plus été permis , sous le régime impérial , de mettre sur la scène aucun des ouvrages de Chénier; et cette prohibition est du nombre de celles qui se sont maintenues comme d'elles-mêmes, depuis 1814. L'auteur, dans les dernières années de sa vie, ne travaillait plus que pour la postérité; son Tibère n'a pas même été présenté aux comédiens :

NOTICE

sur le seul titre, l'ouvrage était déjà dénoncé comme le portrait d'un autre tyran. On peut le considérer comme une' suite du Germanicus de M. Arnault : c'est presque le même sujet traité sous deux aspects divers par deux auteurs que rapprochent à la fois leurs talens, leurs malheurs, la noble franchise de leurs caractères , et l'honorable amitié qui les unissait. Mais , indépendamment de toute circonstance , le Tibère de Chénier tient, aux yeux des meilleurs juges 1 , un rang éminent parmi les chefs-d'œuvre dramatiques.

Les lecteurs éclairés ont distingué aussi dans son théâtre une comédie en vers, intitulée Nathan-le-Sagc ; sujet traité fort au long par Lessing, et que Chénier a réduit en trois actes, en y répandant beaucoup de grâce et de gaîté. Il a puisé, dans quelques scènes des deux derniers actes du Jules -César de Shakespeare l'idée de sa tragédie de Brutus et Cassius. Cest un ouvrage de sa jeunesse , qu'il a remis plusieurs fois sur le métier, et qu'il se promettait de perfectionner un jour. On n'a pu recouvrer que des fragmens de deux comédies, dont l'une est imitée de Shéridan a, et l'autre une nouvelle esquisse d'un sujet sur lequel Voltaire s'était essayé3. Mais le théâtre posthume de Chénier renferme des imitations de YOEdipe-Roi, de YOEdipe h Colonc* , et d'une partie de

x. Voyez l'analyse da théâtre de Chénier, par M. Leraercier , tome I des Œavres anciennes , présente édition.

a. V École du scandale. ^

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