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LES DERNIERS ROMAINS

TRAGÉDIE EN TROIS ACTES

Quae verô tam immemor posteritas, quae tam ingrat» litterae reperientur, qaae eornm gloriam non immortalitatis memoriâ prosequantur ?

Cictaoïr.

Voici, mon cher frère, une tragédie qui doit intéresser, du moins par son sujet, tous ceux qui, comme vous, aiment l'histoire et la politique. Rien de plus imposant dans les annales du monde que les derniers temps de la république romaine. C'est là qu'un poète tragique doit chercher de grands hommes à faire parler, et de grandes choses à représenter. Je n'ai point ignoré, quand j'ai entrepris cet ouvrage, que j'avais à lutter contre des idées reçues presque généralement, quoiqu'en vérité bien peu raisonnables. La Mothe, dans je ne sais quelle ode, a jugé Caton plaisamment. Voici la strophe que M. de Voltaire appelle un couplet :

Caton d'une ame plus égale

Sous l'heureux vainqueur de Pharsale

Eût souffert que l'homme pliât ;

Mais, incapable de se rendre, r

Il n'eut pas la force d'attendre

Un pardon qui l'humiliât.

Un autre poète lyrique, mais bien plus admiré, et souvent digne d'admiration, n'a pas mieux traité Brutus dans une ode qui n'est guère meilleure :

Toujours ces sages hagards , Maigres, hideux et blafards , Sont souillés de quelque opprobre; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.

Voilà donc Brutus , qui , selon J.-B. Rousseau , n'est qu'un assassin, cité dans cette ode à côté de deux misérables prédicateurs du temps de la ligue. Il est fâcheux de calomnier de grands hommes, même en vers excellents.

Jusqu'ici ce sont des poètes qui parlent euxmêmes. Voici quelque chose de plus étonnant : Grébillon, dans une tragédie du Triumvirat, introduit Cicéron disant au premier acte :

L'exemple de Caton serait honteux à suivre.

Et au second acte :

Non que des conjures j'approuve la fureur: Je déteste leur crime, etc.

Il n'est pas nécessaire de connaître les ouvrages de Cicéron; mais, quand on veut le faire parler dans une tragédie, je pense qu'il faudrait l'avoir lu. L'épigraphe de la pièce que je vous envoie est tirée de ce grand homme, et contient son opinion sur les conjurés. Il avait encore plus de

respect pour Caton , et en cela il pensait comme tous les Romains. Ceux qui sont au fait de ces matières n'ignorent point qu'à Rome les opinions de Caton avaient force de loi; et c'est Cicéron lui-même qui nous en instruit dans une lettre à Atticus.

Peu de gens de lettres, même actuellement, se font de ces Romains une idée bien nette ; et c'ëst pourtant le moindre obstacle qu'auront à franchir ceux qui voudront établir au théâtre le genre politique dans son auguste simplicité. L'amour s'est emparé exclusivement de la scène française. On l'a déjà dit, mais il faut encore le répéter: cette passion, quelquefois si tragique, est trop souvent dégénérée en galanterie dans nos meilleurs poètes. Il y a plus : ils ont avili de grands personnages pour satisfaire le goût long-temps efféminé de la cour, et, par conséquent, de toute la France. De là, César, amoureux de cette Cléopâtre que Lucain a si bien nommée Meretrix regina ,

, Lui trace des soupirs; et, d'un stile plaintif, De son char de triomphe il se dit son captif.

De là , Sertorius et Mithridate , au milieu des plus grands desseins, s'occupent d'une intrigue galante, et font l'amour en cheveux blancs. Il est possible qu'un héros , qu'un grand homme ait le ridicule d'être amoureux à soixante ans ; mais pour pein-

dre des personnages intéressans, le poète tragique ne doit-il pas choisir les traits les plus beaux de la plus belle nature? On peut donner des défauts à ses héros, mais non pas des ridicules ; et plus on admirera le style enchanteur de Racine, et surtout cette incomparable tragédie à'jâthalie, plus on regrettera qu'un tel homme daignât quelquefois travailler pour les petits-maîtres.

Le grand Corneille avait payé le même tribut au mauvais goût; et ce grand défaut défigure, sinon les Horaces, du moins Cinna et la Mort de Pompée y pièces d'ailleurs si fortement pensées, et, par une conséquence nécessaire, si fortement écrites. Les premiers ouvrages de M. de Voltaire sont aussi gâtés par un amour déplacé. La Mort de César est le premier où il ait osé ne point énerver son sujet. Il a fallu du temps pour s'accoutumer 4 ce chef-d'œuvre.

On fait à ces sortes de pièces trois reproches principaux, répétés sans cesse par la manie d'abuser des mots , et l'incorrigible excès du mauvais sens. On prétend qu'elles manquent d'action, d'intérêt et de sensibilité. Ainsi Pompée, assassiné par un tyran lâche et flatteur; ainsi Auguste, pardonnant à ceux qui ont conspiré contre lui ; ainsi Caton, victime volontaire de la liberté; ainsi César, immolé au milieu du sénat qu'il opprimait; ainsi Brutus, Cassius, tout ce qui reste de vrais

Romains, la république entière, expirant à la bataille de Philippe, tous ces grands sujets manquent d'action! Une pièce sans action serait en effet détestable; mais, si le sacrifice que Titus et sa maîtresse font de leur amour suffît pour former ce qu'on appelle une action, il n'est pas douteux que, de tous les sujets que j'ai cités, il n'y en a pas un dont l'action ne soit beaucoup plus noble et plus étendue.

Quant à l'intérêt, quelle idée avoir de gens qui s'intéressent plus à une intrigue d'amour qu'à une action sublime? car il en faut revenir à ce mot d'action. Comment des personnes qui croient aimer la tragédie peuvent-elles voir sans l'intérêt le plus vif les premiers personnages de l'univers, parlant , agissant, et mourant pour la cause de la justice, pour le soutien de la plufe belle constitution politique qui fut jamais? Quelle idée, dis-je, avoir de gens qui pensent ainsi, et qui ont assez peu de respect humain pour l'avouer? Quelle idée ont-ils eux-mêmes de l'importance du poème tragique ?

Le dernier reproche n'est pas mieux fondé. En effet, dans cette acception, la sensibilité veut dire l'émotion des sens; et cette émotion est beaucoup plus forte dans le Vieil Horace, ou D. Diègue, ou Brutus, que dans Hippolyte ou Xipharès. Quand Racine fit Esther, madame de Sévigné disait : //

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aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. Il y a une sensibilité qui est extrêmement rare. L'amour de la patrie, la passion pour la gloire et pour la vertu, ne sauraient habiter dans une ame médiocrement sensible. Ainsi le personnage de Brutw bien traité est un des personnages les plus sensibles du théâtre. C'est une vérité dont il faut être convaincu, je ne dis pas pour juger les pièces de ce genre, mais même pour les comprendre.

Un auteur, en lisant V Histoire Romaine, ou, $i Ton veut, en ne la lisant pas, a cru voir un sujet de tragédie dans la guerre des esclaves. Spartacus, quoique né en Thrace, érigé dans sa pièce en fils d'un roi des Gaules, reçoit un député de la part des Romains. La fille du préteur Crassus se trouve dans son camp , je ne sais plus de quelle manière. Us sont amoureux l'un de l'autre, suivant la coutume établie au Théâtre- Français; et, ce qui surprend plus que tout le reste, Spartacus rougit de son amour. Enfin, Grassus lui propose la main de sa fille, et même un rang au sénat. Je ne pousserai pas plus loin l'analyse. Vous concevez les nombreuses absurdités d'une pareille fable. Vous savez que les Romains méprisaient tellement Spartacus et son armée qu'après avoir terminé cette guerre dangereuse Grassus ne put obtenir que les honneurs de l'ovation. Vous avez pu voir cependant cette tragédie

bizarre, et d'ailleurs si durement écrite ,. accueillie sur la scène française, le lendemain d'une représentation des Horace ou de la Mort de César.

C'est avec bien plus d'ignorance et de barbarie que l'Anglais Shakespeare a fait parler les Romains, dans une des scènes les plus vantées de son Jules César. Peut «on entendre, sans dégoût, Brutus reprocher à Gassius d'avoir des démangeaisons dans les mains?

.... Let me tell y ou , Cassius , you yourseff Are much condemn'd to hâve an itching palm, To seil and mari your offices for gold To undeservers.

Permettez-moi de vous dire , Cassius , vous paraissez vousmême très-coupable d'avoir des mains qui vous démangent , de vendre et d'engager vos emplois pour de l'or à des gens sans mérite.

Quand Brutus dit qu'il ne peut se procurer de For par des moyens vils, Brutus est un personnage raisonnable; mais il est insensé quand il ajoute :

By heaven , / had rather coin my keart , And drop my blood for drachmas, thon to wring From the hard hands ofpeasants ttieir vile trash , By any indirection.

O ciel ! j'aurais plutôt fait monnayer mon cœur , goutte à goutte donné tout mon sang pour des dragmes, que d'oser par détour tirer des mains du paysan sa pauvre obole.

*9a ÉPITRE DÉDIGATOIRE On est encore plus révolté de ces paroles :

I had rather be a do g, and bay tke moon, Thon such a Roman.

Taime mieux être un chien , et aboyer à la lune , qu'être un pareil Romain. !

Warburton défend Shakespeare sur cet article. Les gens du peuple, si l'on en croit Warburton, pensent dans quelques pays que les chiens aboient à la lune, par envie. Warburton aurait pu s'épargner cette savante remarque. Il aurait dû sentir qu'il ne fallait pas attribuer à Brutus une opinion du peuple, et quç c'est en cela précisément que consiste l'extrême ridicule de cette phrase.

Le reste de la scène est de la même force, excepté ce qui est copié mot pour mot de Plutarque. M. de Voltaire a traduit fidèlement, à quelques endroits près, la première partie du Jules César , dans ses Commentaires sur Corneille. Vous, qui connaissez si bien la langue et la littérature anglaises , vous n'ignorez pas que les deux derniers actes de ce drame ne sont pas moins bizarres que les trois premiers. On remarque surtout, au cinquième acte , une scène entre les triumvirs et les conjurés sur le champ de bataille, avant de commencer le combat. Cette scène est un modèle du style injurieux. Les enthousiastes de Shakespeare trouvent , je ne sais comment , le moyen d'admirer

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tout cela. Plusieurs grands critiques, anglais, allemands, et même français, se sont avisés depuis quelque temps de rabaisser nos célèbres poètes tragiques pour exalter ce puissant génie, qui, en faisant parler des héros, a toujours travaillé pour le peuple. C'est l'éloge qu'ils lui donnent sans cesse; et , si c'en est un, véritablement il le mérite. Mais comme Aristide, Phocion, Bru tus, Caton^ Socrate, comme des philosophes et des hommes d'état n'ont jamais eu les idées ni les expressions du peuple, il paraît évident qu'un poète qui a travaillé pour le peuple en les présentant sur le théâtre , a composé nécessairement une mauvaise pièce. Il s'ensuit encore qu'un poète qui les a fait parler et agir comme ils devaient parler et agir, ne doit guère se flatter de faire une impression trèsmarquée sur le gros du public.

Au rester s'il y a des sujets populaires, si j'ose m'exprimer ainsi, et d'autres qui ne le sont pas, Britannicus , pièce au moins ^gale à Jndromaque, ne pouvait réussir autant qu'Jl(idroniaque9 ni Brutus autant que Zaïre. Cette différence existe; m$me dans La comédie. Le Misantrope n'a pas eu d^ns sa nouveauté le brillant succède Tartuffe. En yoici, je . crois , la principale rajspa ; Molière,, , $ans . le premier de ces çhefs-d'œtavre a peint, les .mœurs de la cour, et fort peu.de spectateurs étaiçqt^ portée de juger si la peinture; étjait fidèle. I)an&

Œuvres posthumes. I. I 3

f94 ÉPITRE DÉDICATOIRE l'autre il a peiiit les tracasseries d'une famille bourgeoise et les sourdes menées d'un hypocrite. Ces objets étant plùs généralement connus, l'image devait en être goûtée plus généralement.

Il me reste , mon cher frère , à voua parle* dé l'ouvrage que je voufc dédie; et je rie m'étendrai point sur Cet article , car cette Épître n'est point une poétique efn faveur de ma tragédie , mais une suite dè réflexions fondées sur des principes «tsur des faità, deux choses inaltérables et auxquelles on île peut rien opposer de satisfaisant.

Oïl commence à écrire de tous côtés qtfil feut dans une tragédie beaucoup d'incidents, de tableaux, de coups de théâtre. Cette extravagante thécirie n'est autre chose que la pratique de plusieurs écrivains modernes réduite en préceptes. Mais, quand on se doèfrie là peine d'èfcâmiiîreHièfc tfùvrages q*ai nous àtit amené cette théorie Nouvelle , on remarque , siriotaravec surprise, dû ¥ùoîd& avec doùlëùr, un'défaùtdfc corinaissàncës *pàu&$è quelquefois jusqu'à "Fëfccès, tin manqtieaïteôhicte judiciaire, et sùrtoùtfôibsehce totale de ctetté quence entraînante' qui s^uîe petit donner àtfi éfcrits un sùccëé durable, et sahs laquelle il ti'y^à point d'ouVragès de génie. Quand on *n'e$t' point éfrt état d'itistrtiire- et ^ërtTduVoir, tl faut bieù tâcher de ^Tairè àux^yeùr. On' est parventa dè Cette maïrfère à dénaturer la tragédie, ce chef-

..... A MON laÈRE. i i ; 1^5 tféinre; de ^esprit htlroain., £Ue «'art: pluri <festinée à peindre les passions les plus énergiques, à* rcftrésenter les grandes. ép*H[uâs nie l!bist0i*e du inonde et les horame&^tii ontibondnél'humàailé^ à traitèr i enfin: «es eublittie*; q»estîdi*& :de- morale 61 (de polit^bie.rqiîi intéressent tou4 )e£ ptéufries. Ge nfest iplus iqufcin rom^n dialogué ^ <un amsé d^événeqpensi bizarrès*. dWpnt^s liiatroyaWw, téritané par quelque machine digae à. ptfnelr théâtre fyrique ■ j eu • par^uttlcjp&i jootip I de ; fchéâW d't>rieexétrotioriiiif^ toisufce&lostidiit ihhï pas» riiêinë iauj talpnti ides isoteucss, iiipi$<fc;<tarir force I5t>àiteùr.ad»^eti(t!j .-.non iup :>i siis^i:*! Kir:;/-.

Qik>a donc otihlié^tout-fàhjfart la îteajfcfuedeiâo^ phodle e*«fe>£(»neiBfc,,cdte;de ïtarâa;et>dfeMirde Voltaire? Certes nous avons étrangement aJhieétffe quelques essais de ce grand-maître , si nous croyons que les tableaux naturels et vraiment tragiques de Sémiramis et de Mâhôttfef, soutenus d'ailleurs d'une poésie grave, élégante et majestueuse, nous autorisent désormais à faire de nos tragédies des ballets pantomimes. Cet homme admirable a vu naître dans ses dernières années ces spectacles puérils et barbares ; et quand son génie , s'affaiblissant par la vieillesse, ne lui permettait plus de nous donner des exemples, il nous donnait encore des leçons, il s'élevait avec force contre l'abus de l'action théâtrale , et menaçait la scène française d'une

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décadence honteuse , si ce détestable goût prévalait un jour.

Ceux qui ont lu l'histoire , ceux qui sont familiarisés avec Plutarque, Dion Cassius, et le recueil précieux des lettres de Cicéron, peuvent décider si j'ai été fidèle au costume , et si mes Romains sont de ce petit nombre qui, suivant l'ingénieuse expression d'Algarotti, parlent latin et non pas espagnol. Puisse cet ouvrage sévère obtenir l'estime des gens de lettres! Puisse-t-il obtenir la vôtre, mon cher frère ! Ce n'est pas seulement aux liens du sang qui nous unissent que j'en fais hommage, c'est à l'amitié qui nous unit plus étroitement, c'est k l'amour des lettres qui nous unit encore , et surtout c'est à votre mérite, dont je connais toute l^étendue.

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PERSONNAGES

BRUTUS

CASSIUS

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