‹ Œuvres posthumes, revues, corrigées et augmentéesChapitre 143 sur 318 · ACTE I, SCÈNE I. a5i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I. a5i

Pouvait seul me conduire au palais de Tibère. ' Il y renferme un deuil dont la sincérité Trouve chez les Romains peu de crédulité : Pour lui Germanicus fut un objet d'envie; Et l'on se dit tout haut que Tibère et Livie, Heureux secrètement dans le commun malheur, Cachent leur allégresse et non pas leur douleur.

Le peuple?

CNÉIUS

Il adorait un prince magnanime:

Les regrets sont profonds; l'éloge est unanime; Et tous les vrais Romains ont accusé le sort. Pisoir.

C'est moi , Germanicus , qui dois pleurer ta mort.

CN^IUS.

Oui, vous le regrettez; je me plais à l'entendre: Je vous retrouve juste, et j'osais y prétendre. Quel sujet toutefois a pu vous diviser? Quels médians l'un à l'autre ont su vous opposer? Quand nos jeux célébraient sa première victoire, Germanicus parut l'emporter sur sa gloire; On crut voir un Camille, et l'on s'était flatté Qu'il devait aux Romains rendre la liberté. Souvent je me suis dit, plein de cette espérance: Mon père à ces beaux jours prépara mon enfance. C'est vous seul en effet , vous qui m'avez appris Des austères vertus la douceur et le prix :

a5a TIBÈRE.

Vous conduisiez mes pas dans ces places publiques Oh sont de nos aïeux les marbres héroïques. Sur leur postérité nos premiers sénateurs Abaissaient tristement des yeux accusateurs. Je respirais leur âme, et dans Rome flétrie Cnéius, au milieu d'eux, retrouvait la patrie. Avide, j'écoutais quand vos mâles discours Du siècle où nous vivons me retraçaient le cours : Ici, du dictateur la victoire fatale; Là, Rome, survivant aux débris de Pharsale, A la tribune encore inspirant Cicéron ; Nos Dieux réfugiés dans l'âme de Caton ; Leurs temples , le sénat , et notre gloire antique Avec lui s'exilant au sein des murs dUtique; Et ces derniers Romains qui vengèrent l'Etat, Quand César tout puissant, frappé dans le sénat, Perdant sous le poignard ce qu'il dut à l'épée, Tombait victorieux aux pieds du grand Pompée.

PISON

O mon fils! ton aïeul, dont tu me rends les traits, Vit notre liberté, si chère à tes regrets, Sous les coups de Lépide, et d'Octave, et d'Antoine, Mourir avec Brutus aux champs de Macédoine. L'un de ces triumvirs , dont les coupables mains Se partageaient le monde et le sang des Romains, Octave, héritant seul d'une fureur utile, Enchaîna l'Univers par sa clémence habile. A l'intérêt d'un homme il ralliait l'État;

ACTE I, SCÈNE I. a53 Il caressait le peuple, il flattait le sénat; Agrippa dans le camp dirigeait ses cohortes ; Du temple de Janus la paix fermait les portes }■ 1 : - Et Mécène étouffait, sous les palmes des arts, Les cyprès teints de sang qui couvraient nos remparts. Auguste vieillissant fit oublier Octave.

Parlant de république au sein de Rome esclave, Il nous berçait encor de ces rtiots révérés, Vains hochets du vulgaire et fantômes sacrés , Et, des Romains séduits trompant l'obéissance, Du nom de liberté cimentait sa puissance. Il étendit sur moi son charme suborneur: Des faisceaux avec lui je partageai l'honneur; Et, lorsque le destin, secouru par Livie, Eut fait un dieu de plus en terminant sa vie, Son successeur Tibère, en ce même palais, Me retint, m'opprima sous d'horribles bienfaits. Là , du nouveau tyran j'ai connu l'âme altière : J'ai vu les chevaliers, le sénat, Rome entière, Tout l'empire, à l'envi, se faisant acheter, Briguer la servitude et s'y précipiter.

CWÉIUS.

Ah! parmi ces flatteurs, émules d'infamie,

Une tête innocente est bientôt ennemie.

Quand sous le crime heureux tout languit abattu ,

Malheur aux cjtoyens coupables de vertu,

Et dont la gloire offense, à Rome pu dans l'armée,

Tibère impatient de toute renommée!

a54 TIBÈRE.

Les délateurs, vendant leur voix et leurs écrits, Viennent dans son palais marchander les proscrits; Lui seul des tribunaux fait pencher la balance; Le sénat le contemple, et décrète en silence; Les regards sont muets; les lois n'osent parler; Tibère à ses genoux voit l'Univers trembler, Et, subissant lui-même un tyrannique empire, Éprouve, en l'ordonnant, la frayeur qu'il inspire. En ses yeux, qui toujours commandent les forfaits, Son ministre devine et prévient les arrêts; Et le ciel à-la-fois fit naître en sa colère Tibère pour Séjan , et Séjan pour Tibère. S'ils n'eussent divisé Germanicus et vous , Peut-être un jour plus pur luirait encor sur nous. Le peuple est fatigué du pouvoir despotique : Naguère, il m'en souvient, le nom de république A, jusque dans sa cour, effrayé l'oppresseur, Quand, des derniers Romains et la veuve et la sœur, La nièce de Caton, cette illustre Junie, A leurs mânes sanglans fut enfin réunie. Devant l'urne funèbre on portait ses aïeux : Entre tous les héros qui, présens à nos yeux, Provoquaient la douleur et la reconnaissance, Brutus et Cassius brillaient par leur absence. Que dis-je ? le tyran ne peut dormir en paix : Quand la nuit sur nos murs étend son voile épais, Des regrets importuns fatiguent son oreille; Des Romains opprimés la douleur se réveille;

ACTE I, SCÈNE I. a55 Et leurs cris menaçans , par Tibère entendus , Vont lui porter ces mots : « Rends-nous Germanicus ! »

PISON

Moi-même à ses régrets que ne puis-je le rendre! Tes voeux n'ont rien, Cnéïus, qui doive me surprendre; Si, même en t'admirant, j'éprouve un peu d'effroi, C'est de me voir contraint de rougir devant toi. cweius.

Qui ? vous !

PISON

Moi. Dût un jour la liberté renaître, Je n'en jouirai plus; j'ai fléchi sous un maître; A vivre en le servant je me suis condamné , Soumis au bras d'airain qui me tient enchaîné. Mais tu dois ranimer la splendeur de ta race: O toi, dont les vertus consolent ma disgrâce, Exemple des Romains , modèle des bons fils , Seul appui, seul honneur de mes cheveux blanchis, Fuis toujours le tyran ! tu vivras sans reproche. On ouvre, et les licteurs annoncent son approche: Va trouver mes amis, autrefois si nombreux; Va, recommande un père à leurs soins généreux : Us ont de mon crédit éprouvé l'influence; A leur tour maintenant qu'ils prennent ma défense, Si , bravant toutefois les destins irrités , Leur amitié survit à mes prospérités.

cnéïus.

J'y vole, et j'ose encore espérer quelque zèle;

Mais votre fils au moins vous restera fidèle.

(Oiort.)

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