ŒDIPE, ANTIGONE, POLYNICE
POLYNICE
Quel état! voilà donc et mon père et mon juge! Proscrit ! aveugle ! errant de refuge en refuge ! Sur un front demi-nu qu'ont sillonné les ans Quelques cheveux épars et blanchis par le temps !
ANTIGONE
Mon frère , vous voyez le malheur qui l'opprime.
POLYNICE
Je suis plus malheureux : il est exempt de crime. OEdipe, c'est un fils qui vient vous implorer: Au sein de la vertu je puis encor rentrer; Et Jupiter lui-même, écoutant l'indulgence, Laisse aux pleurs du remords désarmer sa vengeance. Sur les bords du Céphise, auprès de ces remparts, Un temple s'est offert à mes premiers regards ; Tremblant, j'ai supplié le dieu qu'on y révère D'imprimer mon pardon sur les lèvres d'un père; Mais Neptune en courroux ne m'a point exaucé, Et je n'y trouve , hélas ! qu'un silence glacé. Compagne d'un héros, vous de qui la tendresse A , par des soins pieux , consolé sa vieillesse ; Vous,' de qui j'ose encor, sous la honte abattu, Envier le bonheur, et surtout la vertu;
ACTE IV, SCÈNE II. 4*5 Au nom de l'amitié qui charmait notre enfance, Que vos pleurs innocens coulent pour ma défense. En se mêlant aux pleurs d'un enfant criminel , Seront-ils sans pouvoir sur un cœur paternel? Ah! peut-être, au pardon je ne dois plus prétendre; Mais, que la voix d'un père au moins se fasse entendre»
ŒDIPE
Va, tu n'aurais jamais entendu cette voix,
Si de mon seul désir j'avais suivi les lois.
J'obéis à ma fille, au monarque d'Athène.
Mais , que viens-tu chercher ? quel nouveau soin t'amène ?
Tous ces maux que tu plains, c'est toi qui les as faits.
Dis, parle; que veux-tu?
POLYNICE
Les réparer.
ŒDIPE
Jamais.
POLYNICE
Pour ce devoir sacré Polynice respire:
Ne désapprouvez pas le projet qui m'inspire.
Mon frère est couronné; le sceptre est dans ses mains:
Séduits par ses trésors, les volages Thébains,
Sans respecter en moi les droits de la naissance,
Ont de l'usurpateur reconnu la puissance.
Banni des mêmes lieux dont vous fûtes banni ,
Et trop sûr qu'un forfait n'est jamais impuni,
J'ai couru dans Argos étaler mon outrage:
Adraste veut pour moi signaler son courage;
Brûlant de me revoir au sein de mes États , Il offre à mes désirs sa fille et des soldats; Conduite par sept chefs , une armée intrépide Demande à s'élancer des champs de l'Argolide. Apollon nous promet des triomphes certains , Si vous daignez d'un mot protéger nos destins. Jusqu'à quand , vous et moi , laissons-nous un impie Jouir d'une couronne indignement ravie? O mon père, unissons nos droits et nos malheurs! A ce roi d'un moment faisons payer nos pleurs. Les Thébains reverront OEdipe au rang suprême : C'est à lui de régner sur eux et sur moi-même.
ŒDIPE
Les Thébains ! peut-il être un destin plus affreux Que de régner par toi sur toi-même et sur eux? Si j'en crois tes discours, Étéocle est un traître. Tu peux t'en étonner? va, ton frère a dû l'être. Il usurpe ton rang... tu l'avais usurpé. Il te trompe... Eh! dis-moi, ne m'as-tu pas trompé? Quand tu régnais, ingrat, tes fureurs despotiques M'ont arraché du sein de mes dieux domestiques. Qui t'a donné le droit d'oser verser des pleurs ? Tu gémis... non sur moi, sur d'injustes malheurs , Sur la misère affreuse où tu plongeas ton père : Tu gémis de te voir détrôné par un frère. D'opprobre et de douleur par vous rassasié , Des étrangers par vous mendiant la pitié, Je suis mort dès long-temps pour mes deux fils coupables.
ACTE IV, SCÈNE IL 4*7 Ma fille, s'enchaînant à mes jours déplorables, Épousa mon exil et mon adversité; Travaux, dangers, mépris, elle a tout supporté. Je vis pour Ântigone. Eh! vivrats-je sans elle? Je dois mon existence à son généreux zèle; Elle est toujours ma fille, et vous fûtes mes fils. Mais je serai vengé; mais vous serez punis: Sur vos coupables fronts si long-temps suspendue La foudre est toute prête, et va percer la nue. Va tenter les combats; cours à Thèbes,va, cours; Ton espoir est fondé sur d'impuissans secours : Au pied des murs thébains la sentence est écrite; Elle attend Polynice: allez, race proscrite; Tous deux dans votre sang vous tomberez plongés , L'un de l'autre sujets, l'un par l'autre égorgés. Tous deux je vous dévoue aux noires Euménides; Leurs serpens abreuvés du sang des parricides, D'un père au désespoir vengeant les pleurs amers, Vous poursuivront tous deux jusque dans les enfers. Mais, tes vœux sont remplis , et tu viens de m'en tendre: Va retrouver ce roi qui t'a nommé son gendre; Dis-lui quel héritage Œdipe furieux Laisse, avant son trépas, à des fils odieux.
POLYNICE
O trop fatal voyage! auspices exécrables! Non : je ne reçois point ces adieux redoutables. Moi, sur un trône impur, loin de vous exilé ^ Traînant l'horrible poids dont je suis accablé ,
Abandonné du ciel et maudit par un père, J'irais... Non ; vainement votre courroux l'espère. Fermez-moi votre cœur; repoussez de vos bras Votre enfant malheureux qui s'attache à vos pas ; J'y demeure enchaîné: qu'Étéocle m'opprime; Plus de trône pour moi ; mais surtout plus de crime.
ŒDIPE
Qui ? moi ! te recevoir ?
POLYWICE.
Ah ! sinon comme un fils , Du moins comme un esclave à vos ordres soumis.
ŒDIPE
Ingrat! si tu sentais un remords véritable!
POLYNICE
Au nom de ce remords, compagnon du coupable, De ce tourment affreux plus grand que vos malheurs...
ANTIGONE
Mon père! il se repent; je vois couler ses pleurs.
Ma fille!
AWTIGONE.
Rendez-vous, rendez-vous à nos larmes; D'un pardon généreux goûtez encor les charmes.
ŒDIPE
Doit-il donc partager le prix de ta vertu?
ANTIGONE
Oui , mon père. A vos pieds il gémit abattu ; Je m'y jette avec lui: si vous m'aimez encore,
ACTE IV, SCÈNE II; 4*9 La grâce de mon frère est le prix que j'implore.
ŒDIPE
Àntigone! ma fille! ô pénibles combats!
1NTIGONE.
Ah! dites mes enfans; ne nous séparez pas.
ŒDIPE
Polynice !
POLYNICE
Mon père !
ŒDIPE
Aime notre Antigone.
Viens, sois encor mon fils; ton père te pardonne;.
ANTIGONE
O bonheur!
POLYNICE
Un coupable en vos bras paternels!
ŒDIPE
Un fils. O des humains arbitres éternels, Étendez jusqu'à lui votre main tutélaire; Adoptez ma clémence et non pas ma colère; Et n'exaucez jamais les souhaits imprudens D'un père au désespoir qui maudit ses enfans!
ANTIGONE
Le ciel, las de punir, nous est donc favorable!
POLYNICE
Le ciel tonne sur nous. Est-il inexorable?
ŒDIPE
Grands Dieux , je vous entends ; vous l'ordonnez ; je pars.
43o OEDIPE A COLONE.