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ENTRE LU RIME ET LÀ RAISON

LA RAISON

Quel heureux sort, ma sœur, aujourd'hui nous rassemble? On nous rencontre, hélas! si rarement ensemble! Dans nos communs destins quel fatal changement ! N'occupant autrefois qu'un même logement.

Chez Racine et Boileau nous vivions d'ordinaire; Nous ne nous quittions pas : maintenant , au contraire , Ce n'est que le hasard qui nous peut réunir.

LA RIME

J'ai tant à faire, aussi! je n'y saurais U^nir.

A toute heure, en tous lieux , on m'assiège, on m'obsède ;

Aux importunités il faut bien que je cède ;

Enfin, petits et grands, chacun court après moi.

Non, je ne puis, ma sœur, suffire à mon emploi.

Visiter tous les sots! la fatigue est trop grande.

Tant bien que mal pourtant il faut que je me rende

Chez nos auteurs du jour, chez mille beaux esprits Faisant couplets, quatrains, et bouquets à Ghloris^ Petits vers anodins, madrigaux à la glace...

Ma foi, sans vanité, jV tiens fort bien ma place.

LÀ RAISON

Régnez chez ces auteurs : ah I je vous le permets; Vous avez le champ libre, on ne m*y voit jamais.

LÀ RIME

Vos beaux discours chez eux ne feraient pas fortune ; Peut-être pourriez-vous leur paraître importune. JV suis, c'est bien assez; et moi-même, entre nous, Je ne suis pas toujours exacte au rendez-vous. Mais, ma sœur, à présent, que faiteiis-vous?

LÀ RAISON

J*ennuie.

LÀ RIME

Pourquoi me quittiez-vous ? le ciel vous a punie.

LÀ RAISON

C'est votre faute! hélas! Du matin jusqu'au soir. Lorsque je disais blanc, vous me répondiez noir; A chaque instant c'étaient nouvelles brouilleries. Un beau jour, lasse enfin de vos tracasseries. Je partis, m'exposant aux injures des sots :

Peut-on jamais trop cher acheter le repos ?

Vous courûteJ le monde en franche aventurière; Moi, pour vous imiter je me sentis trop fière : Vous avez fait fortune avec quelques appas , Mais pour moi, je fus sage, et ne réussis pas.

LÀ RIME

On vous boude partout, partout je fais merveilles; Avec un double son je frappe les oreillesi

POÉSIES LÉGèïlES. 339

Et ToD dit que Toreille est le chemin du cœur. On vous connaît si peu, que j'en ai vu, ma sœur, Qui me prenaient pour vous; jugez de la méprise! Vous plaisez peu sans moi.

LÀ RAISON

Sans moi Ton vous méprise.

LÀ RIME

Un peu plus de justice et point tant de mépris, Chère sœur; comme vous on peut avoir son prix. Repassons nos défisiuts, jugeons-nous Tune et l'autre : Vous me direz mon fait , je vous dirai le vôtre.

LÀ RAISON

Parlez, je vous écoute en un calme profond.

LA RIME

C'est vous qui commencez , je ne vais qu'en second; C'est l'usage.

LA RAISON

Eh bien donc, il faut vous satisfaire.

Je parle sans aigreur, écoutez sans colère :

Dans les petits propos vous êtes assez bien.

Mais un peu monotone en un grave entretien.

On dit aussi (peutr^tre a-t-on voulu médire) Que trop souvent, ma sœur, vous parlez sans rien dire. Vous exprimez à peine en vingt mots superflus Ce que moi je dirais en quatre tout au plus ; El votre double son, dans sa chute pareille, Revient incessamment tyranniser Toreille :

Ainsi du balancier le bruit assoupissant A mouvements égaux frappe l'air gémissant.

Chacun du premier mot prévoit votre pensée ; On termine aisément la phrase commencée ,

310 POÉSIES LÉOÈRBS.

Et cette phrase enfin , dût-elle me braver, ^ Une fois entamée , il faut bien Tachever ; n faut absolument, pour la rendre complète.

Placer à tout hasard votre folle épithète.

Vous faites bien du mal et sans vous en douter.

LA RIME

Avez-vous dit, ma sœur? voulez-vous m'écouter ? Vous avez Tair sévère, et même un peu farouche : Ce n*est que pour grondef^que vous ouvrez la bouche. Vous parlez sèchement, avec austérité.

Et ce n*est point ainsi que plaît la vérité.

Vous êtes prude au moins : ce ton philosophique Est fort beau, mais peut-être un peu soporifique. Lorsqu'elle fait bâiller, la raison même a tort : Que servent vos sermons? entend-on quand on dort? N'est-il que des pavots à cueillir sur vos traces? Un vieux sage Ta dit : sacrifiez aux Grâces.

LA RAISON

Vos utiles conseils, ma sœur, seront suivis.

LA RIME

Moi, je veux profiter un jour de vos avis.

Et ma reconnaissance. . .

LA RAISON

Oh ! comptez sur la mienne.

(Après un silence.)

Malgré tous vos défauts, il faut que j'en convienne , Je vous aimais pourtant comme une tendre sœur.

LA RIME

Ah I je vous chérissais aussi de tout mon cœur.

LA RAISON

Souvent je vous ai vue, avec art balancée,

Dans les bornes du vers resserrer ma pensée.

Et dans le souvenir imprimer mes discours.

LA RIME

Votre discernement m'était d'un grand secours.

LA RAISON

Par vous mon moindre mot, prenant quelque importance, Passait de bouche en bouche, et. devenait sentence,

LA RIME

Grâces à la vigueur que chacun vous connaît, On souffrait ma faiblesse, et l'on me pardonnait.

LA RAISON

M'en croirez- vous, ma sœur? oublions des vétilles. Le trouble fit toujours le malheur des Camilles : Sans la bonne union point de prospérité.

LA RIME

Si nous rétablissions notre communauté I

Si nous faisions dresser contrat en bonne forme!...

LA RAISON

Votre avis est fort sage : aussi je m'y conforme.

LA RIME

£h bien! suivez-moi donc, ma sœur : sans plus tarder. Allons -«^lercher quelqu'un qui nous puisse accorder.

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