NUMISMATIQUE
M. Bouillet voit un Lambel sur la monnaie de Guy de Dampierre, et il rapproche ce type de celui des monnaies d'Anjou, de Provence, de Gien, de Nevers, de Vierzon et même de Gaston d'Orléans, confondant ainsi dans une même catégorie' toutes ces monnaies de types et d*&ge si différents. Mais m citations dont on pourrait au reste facilement accroître le nombre sont de nulle valeur; car il eût fallu prouver d^abord que toutes ces monnaies portent bien réellement un Lambol et, de plus, que celui qui se voit incontestablement sur qnelques-unes d'entre elles, est, comme sur la monnaie qui nous occupe, isolé de toute espèce de pièces héraldiques. Or c esl ce que n*a pas fait et ce que ne pourra jamais faire M. Bouillet. n est, en effet, bien connu que le Lambel est une pièce de blason, qui, prise séparément, n'a aucune valeur; c'est c« qu'on nomme une brisure; sa fonction dans les armoiries était de faire distinguer les cadets des aines, les différentes branches d'une même famille. Nous voyons à la vérité un Lambil sur la monnaie de Nevers, de Yierzon, de Provence, mais comme brisure d'un écu armorié. Quant à la monnaie de Gaston d'Orléans, outre que le Lambel n'y figure que comnie brisure de Técu de France, quel argument, je vous le demande. monsieur, peut-on espérer tirer de cette pièce du xvif sièckpour l'explication d'un type du xm* siècle? On sait encore que le nombre de lambaux ou pendants du Lambel variait de trois à cinq, suivant le rang qu'occupait un cadet parmi ses frères. Si donc on veut voir un Lambel sur la monnaie des comtes d'Anjou, de Gien, des seigneurs de Montluçon, faudra-t-il croire que tous ces gentilshommes étaient des cadets, et cadets au même degré? Plutôt que d'admettre des choses si étranges, je préférerais m'en tenir à l'explication de M. Lecointre Dupont, qui voit dans le type de la monnaie de Montluçon un M ou un E renversé (lequel E, soit dit en passant, nest renversé qu'autant qu'on voudra placer la monnaie, la crois en haut, comme l'ont fait ces messieurs).
Mais je crois qu'il ne faut chercher dans le type de la monnaie de Montluçon qu'une imitation du monogramme de Foui*
NUMISMATIQUE. io
ques d'Anjou, copie dénaturée d^un nom qui n'avait pas «rapplication à Montluçon ; en sorte qu'il semble que le graveur n'ait cherché qu'à produire une ressemblance générale, capable de tromper au premier aspect, et voici dans quel but. Le bénéfice qui résultait de la fabrication des monnaies, était une des ressources principales des souverains au moyen âge. (^e bénéfice croissait en raison du nombre des monnaies émises; il fallait donc donner à ces monnaies le cours le plus étendu possible. Or le roi, dont la monnaie avait cours partout, t.l qui avait intérêt à conserver ce privilège, à l'exclusion de tout autre seigneur, restreignait le cours des monnaies baronalcs aux terres de celui qui les avait fabriquées. C'est ce que l'on voit dans l'ordenance qUe H bon roys Loys, cui diex face mercy, fist sur le fait des monnaies j qui portait que es terres des barons ne courussent que leur propre monoie en la terre de chascuns baron tant seulement. Tout le soin des seigneurs se portait dès lors à donner, par ruse, cours à leurs monnaies chez leurs voisins. Pour cela ils copiaient ou plutôt ils imitaient le type des monnaies royales ou celui de monnaies que leur bon aloi avait mises en renom. L'important était de bien imiter le type ; quant aux légendes, on ne pouvait les copier en entier sans devenir faux monnayeur ; encore cette considéralion n'a pas arrêté certains barons. D'ailleurs, la monnaie était destinée à circuler parmi des gens qui ne savaient guère lire, et pour qui les légendes ne créaient qu'un bien faible moyen (le distinction , diminué encore par l'addition de certaines lettres parasites à la fin et au commencement des légendes, au moyen desquelles l'illusion était complétée. On comprend facilement les singularités qu'amena cette manie d'imitation. Des archevêques et des comtesses se faisaient représenter sur leurs monnaies, à cheval et revêtus d^armures complètes ; les deniers portaient des monogrammes qui n'offraient aucun rapport avec le nom.de celui qui les faisait frapper. Telle est, selon moi, l'origine du type de la monnaie de Guy de Dampierre, où je ne puis voir autre chose qu'une dégénérescence du monogramme de Foulques d'Anjou, copié d'abord par le
16 NUMlSMATIUliE.
comle du Mans, puis par le comte de Gien, et enfin par le seigneur de Montluçon. L'examen des monnaies de tous ces barons ne me laisse aucun doute à cet égard.
Le prétendu Lambel n'est autre chose que le C du mol FVLCO, attaché par le milieu aux autres lettres qui forment le monogramme, ainsi que cela se voit sur les monnaies cariovingiennes.
Je ne m'arrêterai qu'à la première des monnaies frappée^ au nom d'Eudes, à cause de la bizarrerie de ses légendes. Elle me parait une imitation des monnaies de Mahaut II, comtesse de Nevers. La première lettre du droit, que M. Bouillet prend pour un H et qu'il rapproche de Faspiration germanique qui précède les noms de quelques empereurs, me semble être un M que je crois avoir été mis là pour compléter la ressemblance du denier d'Eudes avec celui de Mahaut. J'en dirai autant de l'interversion des lettres du revers, qui ferait croire à la première vue que la monnaie porte la légende NI VERNIS, elc.
Une circonstance qui n'a pas échappé à M. Bouillet, cVsl que cette monnaie d'Eudes a été à son tour imitée à Souviguy. Nous en avons la preuve dans ce denier assez bien gravé dans Duby (pi. 17 n* 2), et que le Cabinet du roi possède, où l'on voit une fasce et deux hermines ou feuilles, placées au-dessus de la tête de Saint-Mayeul.
Je vous ferai remarquer, à ce propos, monsieur, qu'aucune des monnaies de Souvigny que j'ai pu voir, ne présente un Lambel sur la poitrine de Saint-Mayeul, mais une étole ou broderie de chape, qui a pu induire en erreur le graveur de M. de Boze, dont les dessins sont au reste tous remplis d'inexactitudes. En voilà bien long sans doute sur quelques monnaies d'une fort petite seigneurie ; mais vous voudrez bien me pardonner, Monsieur, en faveur de notre communauté de zèle pour nos antiquités nationales.
Adrien de Longpékier.
Au Cabiuet des Médailles de lu UiblioUièque royule, 4 juin 1838.
(Extrait du loiiic 111 du la Rcviic du DaupfUnè, 1838.)
1. Quoique les archevêques d^Eiiibrun aienl joui pendant fort longtemps du droit de battre monnaie, puisqu'il leur fut concédé, en 1147, par Tempereur Conrad III, cependant jusqu'ici une seule de leurs monnaies nous était pai*venue, car j'ai tout lieu de croire que le n® 2 de la pi. II de Duby, copié dans Touvrage de de Boze, n'est qu'un dessin infidèle de cette même pièce (gravée sous le n» 1). Peut-êti*e ces prélats ne commencèrent-ils à battre monnaie qu'après la confirmation de leur droit, en 1276, par l'empereur Rodolphe. Je crois la pièce de Duby, de Raymond IV, archevêque en 1308, à cause de la croix du revers, qui est du même style que celle do la pièce que je vais décrire.
X* 1. PAST0R-ARChIEPf5C0/?wS- Figure milrée debout, tenant la crosse d'une main, l'autre levée pour bénir. -
Revers : EBREDVnEnSIS- Croix fleuronnée. — Billon. — U grains 1/2. — Cabinet du Roi.
On peut remarquer que sur cette belle monnaie la figure épiscopale de Pastor ofTre beaucoup de ressemblance avec celle du gros de Thierry Y, de Metz, qui vivait presque à la même époque (1369-1383). Quant à la croix du revers, elle est tout à fait méridionale de style.
18 MO.NNAIKS DK QUKLQL'KS PRÉLATS DAUPHINOIS.
Cette pièce pèse précisément le double de Texemplaire de Raymond, qui existe au cabinet du roi.
Pastor d*Aubenas, cinquante -sixième archevêque d'Embrun, cardinal d'Albignac, né à Sarrats, dans le Vivarais, d'abord moine et docteur de l'université de Paris, fut nommé évèque d'Assise par le pape Benoît XII, puis succéda, sur le siège d'Embrun, à Bertrand d'Eux, le 4 février 1338. En qualité de légat, il reçut le dauphin Humbert à hommage pour les liefs que celui-ci tenait de l'Eglise.
Pastor composa plusieurs ouvrages sur les auteurs sacrés et profanes, et une histoire ecclésiastique de son temps. II mourut à Avignon, en 1334.
IL M. le marquis de Pina pense que l'on pourrait regai'der comme municipaux ceux des deniers de Valence qui ne portent que la légende VRBS VALENTIA, saus nom d'évêque.
L'observation faite par ce savant est aussi applicable aux monnaies de Vienne, car parmi celles-ci il s'en trouve sur lesquelles on lit VRBSVIENNA, et qui peuvent par conséquent appartenir à la ville plutôt qu'à l'évèché. Quant à celles où l'on voit la légende PRIMA ou M AXI MA- G ALLIA- RUM, qui peut se compléter par le mot sedes, aussi bien que par le mot urbSj leur attribution demeure plus incertaine encore (1). Et cependant on ne peut pas supposer qu'il ne nous reste aucune des monnaies des archevêques de Vienne, qui jouissaient du droit d'en fabriquer dès les premières années du xi® siècle, et qui l'exercèrent, à n'en pas douter. La pièce suivante, fort précieuse à cause de son module, n'est malheureusement pas plus explicite que les deniers connus.
N*' 2. t SANCTVSMAVRICIVS- Tête du saint, tournée à gauche, dans un entourage formé d'arcs et d'angles.
Revers : f MAXIMA-GALLIARUM* Croix dans un entourage et cantonnée des lettres : V*rE-N" — Argent. — 48 grains.
(1) La jolie petite obole publiée par M. de Piaa, et qae le cabiûct du roi possède, porte au droit la légeude NOBILIS dont le sens m' échappe, à moins qu'on n'eu fasse l'épittiëte de VIËNNÂ qui est au revers. Il faudrait dire alors Nobilis Vienna, la uoble Vieuiie.
mmmm
20 MO.NNAIES INÉDITES
Cette curieuse pièce fait partie de la collection de mou ami, M. Louis Deschamps, qui a bien voulu me permettre de la décrire.
Mader, dans ses Kristiche Beitrœye zur Munzkitnde, en a donné une qui se rapproche de celle-ci pour le module ; mais la tête du saint n'est pas placée comme ici dans un entourage; le revers aussi est différent.
III. Duby n'a décrit aucune monnaie de Gap. M. de Piua, le premier, en fit graver une dans la planche qu'il publia pour faire suite au recueil de Duby. Comme la planche parut sans texte, je vais donner la description de ce denier :
t SM-EPISCOPVS- Tête à gauche.
Revers : f VAPI^XE^S1S• Croix cantonnée de quatre points. — Denier de billon. — 14 grains.
Jen ai trouvé dans le catalogue des évèques de Gap aucun nom qui commençât par un M ou un N. Aucun des saints révérés dans cette ville n'a ces initiales. D'ailleurs, la tète qui parait au droit de ce denier n'est pas celle d'un évéque. Il est donc probable que le but du graveur a été d'imiter les deniers de Vienne, qui avaient un cours établi dans tout le pays.
M. Champollion-Figeac, avec une obligeance dont je m'empresse de lui témoigner ici ma gratitude, a bien voulu me communiquer deux pièces d'un type analogue, mais avec des légendes différentes. Les voici :
N« 3. t S-N-EPISCOPVS- Tète à gauche.
Revers : f VAPINCENSIS • Croix cantonnée de quatre points. — Billon. — 11 grains.
No 4. t ESPIQOPVS- Tête à gauche.
Revers : f VAPITENSIS' Croix cantonnée de quatre points. — Billon. — 17 grains 1/2.
Je ne puis encore interpréter les lettres S'N (H ou N) de la première de ces pièces. Quant à la seconde, je me bornerai à faire remarquer la singulière incorrection de ses légendes, qui pourrait faire prendre ce denier pour l'œuvre d'un faussaire, si son poids très fort et la bonne qualité du métal ne venaient détruire cette supposition.
La ville de Gap, en latin Vapincuml devint épiscopalc au iv*" siëcle. En 1058, Grégoire, un de ses évêquos, obtînt de l 'empereur Frédéric le titre de prince avec divers autres privil^gos, parmi lesquels était probablement le droit de battre monnaie. En H84, Tévèque Guillame prit le titre de seigneur et de comte de Gap; mais il fut obligé de partager les privilèges de la suzeraineté avec le dauphin.
Voici encore une monnaie de Gap, mais d'un type tout différont.
N" 5. t BEATE-MARIE- rétrograde. Croix.
Revers : f YAPIENSIS • Rosace à six branches. — Argent. — 32 grains 1/2. — Cabinet du Roi.
L*église de Gap est sous l'invocation de la Vierge. La rosace du revers pourrait bien n'être qu'une altération du monogramme du Christ, que Ton trouve sur un denier de Vienne «Duby, n* 1), et qui, par conséquent, était un type usité en Dauphiné. Duby donne une pièce du m Ame genre que celle-ci, qu'il attribue à Marie, princesse d'Orange (n' il), d'après Fauris de Sainl-Vincens. Je ne sais comment ces deux savants ont compris les légendes de ce denier ; car, en supposant que PRINSEPS • AR ' signifiât Princeps aurasicensis^ ce qui est au moins douteux (1), il faudrait donc croire que le mot prinrj^pa se rapporte à Jean de Chalon, époux de Marie. D'ailleurs, dans aucun cas, BEATE 'MARIE ne peut être Marie de Baux, il eût fallu Mariœ de Bautio. Je ne crois pas non plus que cette princesse ait frappé de monnaie en son nom, car elle était mariée depuis cinq ans h Jean de Chalon dont on a des monnaies, lorsqu'elle hérita de son père Raymond IV. Au reste, je n'ai jamais vu cette monnaie en nature; ainsi
(I) A la v^riU*, Taoclen nom d'Orange est Arausio Cavarum; mais il faut rroiro qne ceiXei forme avait et A abondonnt^e au moyen âge, puisque sur la totalité des monnaies que j'ai consultées le nom d'Orange est toujours érrit Auraiira^ Jo comptais sur le secours des chartes pour étayer mon opinion: Je n'ai pu m'en procurer qu'une seule ; elle est do 4183, et le nom d'Orange y Mt orthographié aussi Aurasira, Je regrette vivement de ne pouvoir en ce moment m'appuyer sur des témoignages plus nombreux de la même nature; iQ^is, au reste, je reviendrai sur cette question en publiant un denier d'Orange frappé an nom de l'empereur Fré»lérle Iw.
22 MONNAIES DE QCELQrES PRÉLATS DAUPHINOIS.
je n'entreprendrai point de lui donner d'attribution, rajouterai seulement que Duby a donnée à la même prinr^c» d'Orange un denier (n® 12) dont les légendes sont coupées, k qui, du reste, est absolument semblable à la pièce de Gap qn^" je viens de décrire.
Cette conformité de type ne serait pas cependant une Fai>on suffisante pour en faire une monnaie de Gap ; car ce denier. ainsi rogné, qui est assez commun, porte souvent des restes de légendes qui ne peuvent former le nom de cette ville, pa< plus que celui d'Orans^e. Il faut donc attendre que Tod tronv<> un exemplaire assez entier pour que Ton y puisse distio^tr un nom de ville, qui, je le présume, devra appartenir au Daophiné.
NÉ AT r.OMMK.\CE>IENT DU XW'' SIÈCLE; MORT EN 1K72.
(Extrait du Plntarque français, t. ÎIÎ, Paris, 4839.)
Do tous les hommes éminents qui ont illustré la Franco du XVI* siècle, les plus remarquables, ceux qui se présentent avec le plus de litres à notre admiration, ce sont les grands artistes du règne de François V^, A cette époque, pour les arts heureuse entre toutes, on voit apparaître, presque sans transition, une famille de peintres et de sculpteurs qui atteignent tout d'un coup aux plus grandes hauteurs de Tart, et qui laissent après eux cette série de trésors inimités, qui semble être comme la dernière trace de l'antiquité. Mais qui a déterminé ce grand mouvement de l'esprit et du goût, que Ton a si bien nommé InRenaissatice? c'est ce qu'il est difficile d'établir, soit qu'on lui donne pour principe un concours de circonstances toutes fortuites, soit qu'on lui cherche un créateur, homme illustre, aux idées neuves, dont l'exemple aurait amené ce qu'on pourrait appeler la contagion du génie. L'achèvement d'une œuvre d'art dépend d'une certaine volonté qui conduit l'auteur dans l'exécution de son travail. Cette aspiration à la création, qui n'est le plus souvent qu'un besoin d'imitation, qu'un souvenir d'une œuvre antérieure, peut <^tre commune à un nombre indéfini d'individus frappés de la même idée. Puis, quand cette idée mère, quand ce type a subi toutes les transformations dont il est susceptible, l'école meurt, l'é-
24 JEAN GOUJOiN.
poque est finie, et comme il ne se présente pas toujours un homme supérieur qui vienne donner un élément nouveau aux travailleurs, les arts tombent dans une décadence analogue à celle qui a marqué le xvuu° siècle du sceau de l'impuissance.
Sans attribuer à Jean Goujon le mérite d'avoir donné à son pa}'^ cette impulsion première à laquelle nous devrions l'origine du style des arts français au xvi^ siècle, au moins devonsnous reconnaître qu'il est de tous les artistes nation aux celui qui a le plus complètement adopté la nouvelle manière, comme aussi celui pour qui l'on peut réclamer la priorité. Jean Cousin, son contemporain, conserve dans son faire quelque chose de gothique; Jean BuUant, Germain Pilon, Philibert Delorme, viennent ensuite ; mais la date de leurs ouvrages ne peut les classer que parmi les imitateurs. Le seul Bernard Palissy, « philosophe naturel et homme d'un esprit merveilleusement prompt et aigu, » comme dit Lacroix du Maine, peut le disputer à Jean Goujon pour la vivacité et l'originalité dos conceptions; mais on sait que ce laborieux artiste, parti Tun des premiers, rencontra dans sa carrière tant d'obstacles, qu'il ne put que bien tard, et lorsque son siècle allait finir, prendre place parmi les artistes célèbres qui jouissaient de la protection royale et d'une juste renommée. Son influence est donc nulle ; on sait d ailleurs qu'il n'a pas fait d'élèves, et que ses livres, qui contiennent pourtant des notions si savantes, ont pendant longtemps été méconnus.
Aujourd'hui que Textonsion donnée aux études historiques fait attacher tant de prix aux monuments d'art de toutes les époques, et que l'on a compris combien l'examen de ces monuments, quelle que fût d'ailleurs la valeur comparative de chacun d'eux, ofi'rait de véritable intérêt et d'utile enseignement, on s'étonne de l'oubli singulier où semblent être tombés pendant de longues années certains artistes dont les œuvres sont dans ce temps l'objet de notre admiration.
C'est ainsi que l'existence de J. Goujon, dont le nom est devenu populaire, s'enveloppe d'un voile obscur que l'on ne peut désormais espérer de pénétrer.
Ce célèbre sculpteur naquit, à ce qu'il parait, à Paris, au commencement du xvi^ siècle. Quelle était sa famille, à quelle condition appartenait-il, quels furent ses premiers penchants, ses premières études? on Tignore. On prétend qu'il eut pour maître Tarliste qui a exécuté les bas-reliefs qui ornent à Saint- Denis le tombeau de François P' ; mais encore le temps n'a pas respecté le nom de cet homme dont la patrie n'est pas connue. Ainsi nous ne pouvons savoir à quelles sources J. Goujon a puisé la théorie de l'art dans lequel il s'est placé à un degré si élevé.
Le style des ouvrages de J. Goujon décèle une connaissance assez grande des monuments de l'antiquité dont la France ne possédait de son temps que de bien rares débris. Cependant, appartenant à la religion réformée, il n'est pas probable qu'il ait été sur le sol même de l'Italie chercher des modèles là où Teùt attendu l'inimitié. On est donc conduit à supposer, et avec quelque raison, que, formé à l'école des maîtres italiens qui habitaient la France, J. Goujon a grandi dans son génie les notions qu il reçut d'eux, et qu'il sut appliquer d'une manière qui lui appartient tout en propre.
Pour le biographe, la vie de J. Goujon est tout entière dans ses œuvres, derrière lesquelles disparaissent et s'effacent les détails de sa vie privée. Si l'esprit est frustré du charme qui s'attache à la connaissance des diverses fortunes qu'ont •'•prouvées les hommes supérieurs, il trouve une certaine compensation à garder la mémoire d'une intelligence qui ne se manifeste que par de puissantes créations, ainsi que l'Auteur de loutes choses que nous n'entrevoyons que dans ses ouvrages. Nous allons donc donner un aperçu des travaux de J. Goujon, en regrettant toutefois de ne pouvoir suivre un ordre (chronologique que de minutieuses recherches ne nous ont pas permis d'établir.
Le plus connu des ouvrages de notre artiste est la fontaine qui orne la place des Innocents. Les bas-reliefs de ce monument, qui représentent des Nymphes, le triomphe de Vénus, d'Amphîtrite, sont justement admirés, entre les plus belles
r-. JEAN GOUJON.
prodactions de la Renaissance, pour leur g^âce etlaiineç5>« de contour de toutes ces figures, qui paraissent en quelqusorte détachées du fond.
r^lte apparence de relief entier, de ronde bosse, quidislingo» les bas-reliefs de Goujon, doit être attribuée à quelque procédé particulier à cet artiste, qui avait étudié, comme nou> 1» dirons plus tard, les lois de la perspective avec un ^n<l soin.
Nous devons dire que la fontaine des Innocents, telle quVII»' est aujourd'hui, n'appartient pas tout entière à Goujon. Commencée sous Fran«:ois I^*" et achevée en lool, elle avait él.construite à l'angle des rues au Fer et Saint-Denis, et adossé*^ aux maisons de ces rues. Lorsqu'on fit une place du cimetièr> des Innocents, en 1788, on transporta la fontaine aa lieo qu^elle occupe aujourd'hui ; puis, pour con^pléter les quab' foces, on fit ajouter deux bas-reliefs et des figures par un sculpteur du nom de Pajou. Des huit Naïades qui ornent U fontaine, cinq seulement sont dues au ciseau de J. Goujon. On y remarque un grand caractère et une expression soup^ qui appartient essentiellement au xvi' siècle.
Goujon fut appelé par Henri II au château d*Anel, que ce prince se plaisait à embellir. Philibert Delorme avait dirigé les constructions ; Goujon exécuta les bronzes qui décoraient la porte d'entrée, les plafonds en bois et les lambris sculpté? qui ornaient la chambre de Diane de Poitiers. Le vandalisme qui a fait disparaître le château dWnet n'a pas respecté c^*? précieux morceaux d'art; mais le groupe en marbre blanc qui représente Diane appuyée sur un cerf a survécu à ces deslnirtions brutales. II est actuellement placé au Louvre dans umdes salles du rez-de-chaussée. Henri II avait eu la bizarre fantaisie de faire représenter la belle duchesse de Valentinoi^ avec les attributs de Diane. Jean Goujon s'acquitta de cHl» tâche avec une habileté sans exemple alors en France.
Diane est représentée à demi couchée, le bras droit enhcè autour du cou d'un cerf : la main gauche appuyée sur un arc elle semble se reposer des fatigues de la chasse. On dirait qu«'
son beaii corps frémit encore après une course rapide. Près AVlle sont ses deux chiens, Procyon et Svrius. Le tout est posé sur une sorte de vasque, aussi de marbre blanc, et orné tVécrevîsses, de crabes, entremêlés des chiffres de Diane et de llonri. Quelque rempli de beautés que soit ce morceau de sculpliu*e, lorsqu'on le compare aux Dianes des statuaires antiques y on ne peut se défendre d'un certain regret de voir TelTet moral si fort négligé pour l'effet matériel. Il semble qu'à la Renaissance l'arrangement ait été la considération principale qui dirigeait les artistes dans leurs travaux. Ici nous en avons un exemple sensible. La déesse, doucement couchée, artistement coiffée de nattes, parée de riches bracelets de pierreries, respire une certaine mollesse humaine qui caractérise bien cette figure comme portrait, mais qui n'a rien de commun avec les allures de la forte et chaste sœur d'Apollon. Puis, le cerf, qui domine de son bois, qui cache à moitié de son corps la figure de Diane, partage trop l'attention. Les anciens avaient toujours soin de réduire à de petites proportions les personnages ou les animaux qui accompagnent un dieu ou un héros; c'était une image sensible de leur supériorité; et cet artifice influe fortement sur l'esprit du spectateur.
Après ce groupe remarquable, nous citerons les travaux que Goujon exécuta au Louvre. C/est d'abord la tribune de la salle des cent suisses, soutenue par quatre cariatides colossales, et qui constitue, \\ notre sens, une des plus belles productions qu'ait offertes la sculpture moderne.
Les chevaux, les draperies, sont traités avec une force et un fini admirables; on peut seulement regretter que les accosr î^oires, tels que caissons et moulures, qui décorent la muraille contre laquelle se dressent ces magnifiques figures de femmes, soient un peu chargés; mais ce défaut bien léger doit être attribué au goût de l'époque à laquelle travaillait Goujon. Ensuite, dans la cour du Louvre, il imita dans les frises les bas-reliefs de l'arc de Titus et de la place de Nerva. Il y représenta des enfants entrelacés avec des festons. Les frontons circulaires qui couronnent les corps avancés de l'ordre com-
28 JEAN fiOl'JON.
posite sont «remplis par des figures do domi-relicf, Mercure, FAbondance, et, au milieu, deux Génies, supports des armes de France. Dans les entre-pilastres de l'attique paraissent des trophées, des esclaves enchaînés, et des figures allégoriques relatives à la prudence et aux vertus du Roi. Toutes ces sculptures sont du plus grand efTet, et font de cette partie dn Louvre le monument le plus riche et le plus imposant que renferme la demeure de nos rois.
On attribue encore à Jean Goujon le superbe tombeau de Louis de Brezé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, mort le 23 juillet 1331. Ce sénéchal était le mari de Diane de Poitiers et le petit-fils d'Agnès Sorel. Il fut inhumé dans la cathédrale de Rouen. U est représenté nu, couché sur un cénotaphe de marbre noir. Au-dessus est une autre statue de Louis de Brezé, couvert de son armure et monté sur un cheval richement caparaçonné. Des deux côtés du cénotaphe sont des figures de femme d'une grande beauté d'exécution: elles sont placées entre des colonnes corinthiennes qui supportent un attique dont la corniche est soutenue par quatre cariatides rappelant celles du Louvre, et qui suffiraient à elles seules pour faire regarder comme de Jean Goujon ce tombeau, où se trouvent réunies les qualités propres aux ouvrages df cet artiste, — une grande richesse de détail jointe à beaucoup de noblesse dans Tensemble.
L'auteur d'une publication récente a attribué à Jean Goujon les sculptures en bas-reliefs qui ornent la façade, la chapelle et la salle des gardes du château d'Anne de Montmorency, à Êcouen. Il se fonde sur un passage de la dédicace à Henri H que Jean Martin a mise en tète de sa traduction de Yitruye, passage ainsi conçu : « Cette œuvre est enrichie de figures nouvelles concernant la maçonnerie, par maistre Jean Goujon, naguëres architecte de monseigneur le connétable, et maintenant l'un des vôtres. »
Or, c'est en 1S47 que parut la traduction de Jean Martin, au moment où venaient d'être terminés les plus grands travaux du château d'Écouen, et c'était aussi cette même année que le
connétable de Montmorency, rentré en grâce auprès du Roi,
venait de voir cesser son exil. Ne trouve-t-on pas là une
preuve de la coopération de Goujon aux embellissements
«rEcouen? Le connétable aurait voulu récompenser l'artiste
vn lui assurant la bienveillance royale, ou l'aurait cédé au
Koi pour lui faire sa cour. Ce raisonnement est fort spécieux,
nous en convenons; mais on pourrait désirer quelque chose
«le pluSy et l'examen comparatif des bas-reliefs d'Écouen et
des autres œuvres de Goujon doit amener un résultat pour le
moins aussi convaincant. Quoi qu'il en puisse être, nous
citerons, entre tous les bas-reliefs d'Écouen, la Diane couchée
f]ui orne la grande cheminée, comme le plus excellent et à
coup sur le plus remarquable morceau de tout l'édifice.
Voici encore d'autres travaux de J. Goujon, qui, pour n'être pas aussi considérables que les premiers, n'en doivent pas moins être mentionnés, puisqu'ils servent à faire connaître et Tactivité de notre artiste et la variété de ses aspirations. C'est la farade de l'hôtel Carnavalcft, qu'illustra le séjour de M"® de Sévîgué ; elle est décorée de refends vermiculés et de deux bas- reliefs représentant un lion et un léopard; au-dessus de la porte deux enfants dans un cartouche soutiennent des armoiries; les figures de la Force et de la Vigilance se voient dans les trumeaux : — puis les bas-reliefs de la Seine et de la Marne, qui avaient été faits pour la porte Saint-Antoine, et qui sont actuellement encastrés dans la maison Beaumarchais : — puis un Fleuve et une Naïade, qui décoraient l'entrée de la pompe Notre-Dame : — quatorze masques, sculptés sur l'arcade qui conduisait à l'hôtel du premier président : — deux Nymphes coillécs de roseaux, qui versent l'eau de leurs urnes, sont sculptées en pierre au château de Sainte-Geneviëve-des- Bois, près de Corbeil, — M. Alex. Lenoir, fondateur du Musée des monuments français, avait fait placer dans le piédestal de la colonne funéraire de Henri III un bas-relief allégorique, qu'il attribue à notre sculpteur, et qu'il croit être une expression symbolique de la mort et de la résurrection. Nous ne discuterons pas ici le méiîte de cette explication ; mais nous dirons
quelle ne nous satisfait pas entièrement, et que nous doutons qu'une Bacchante entourée de Faunes et de Satyres paisse avoir la signification chrétienne qui lui est donnée.
Le seul sujet chrétien qu'ait traité J. Goujon, ou du moins le seul qui nous soit resté, est un Christ au tombeau exécuté en bas-relief avec la plus admirable correction. Ce beau morceau, qui est en pierre de liais, est à présent à Saint-Denis.
Outre ses œuvres de sculpture, Goujon a encore laissé des médailles pi'écieuses qu'il fabriqua pour Catherine de Médicis.
Il nous reste aussi un- document intéressant pour l'appréciation de Tesprit de cet homme remarquable à tant d'égards: c'est Topuscule qui commence ainsi : Sur Vitruve JeanGouion studieux d'architecture, aux lecteurs^ salut^ et qui est imprimé à la suite de la traduction de Vitruve de Jean Martin. Ce livre, imprimé en lo47, est enrichi de gravures sur bois, dont quelques-unes sont extrêmement belles. Jean Goujon les avait dessinées, comme il le déclare lui-même, pour son ami J. Martin, secrétaire du cardinal de Lenoncourt.
Il est curieux de voir un artiste développer théoriquement les idées à l'application desquelles il a consacré sa vie.
Sous ce rapport, les quelques pages dont nous parlons sont utiles à méditer. Dans cet écrit, Jean Goujon se montre à nous comme un homme simple, froid, positif et grandement religieux. Il semble fortement préoccupé de l'importance des sciences mathématiques, dont il regarde, avec raison, la possession comme une condition indispensable de succès pour tout architecte.
Voici comment il s'exprime à ce sujet :
« Vitruve dit, messeigneurs, et plusieurs autheursanticques et modernes le confirment, qu'entre les autres sciences requises à décorer l'architecture ou l'art de bien bastir, géométrie et perspective sont les deux principales, et n'est aucun digne d'estre estimé architecte, s'il n'est préallablement bien
instruit en ces deux » Et plus loin encore : « Voulant
retourner à la déduction d'icelles géométrie et perspective qui me faict dire de rechef que l'homme privé de leur intelligence
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ne sauroit, fors à grand peine, entendre le texte de Vitruve : oi à la vérité la cognoissance que Dieu m'en a donnée, me faîcl enhardir de dire que tous hommes qui ne les ont point csludiées, ne peuvent faire œuvres dont ilz puissent acquérir i: aères grande louange, si ce n'est par quelque ignorant ou personnage trop facile à contenter. » Puis Goujon blâme les ^Tands artistes ses contemporains du peu de zèle qu*ils ont montré pour les deux sciences auxquelles il attache tant d'importance, et dont l'étude, dit-il, a été introduite dans le royaume de France, par un Italien, Sébastien Serlio.
On dit que Jean Goujon mourut le 24 août 1572, tué d'un coup d'arquebuse, pendant qu'il était monté sur un échafaud, iicriipé à retoucher quelques parties de la fontaine deslnnocnils, achevée, comme on sait, depuis longtemps. Moins heureux que ses co-religionnaires Ambroise Paré et Bernard l*aUssy, J. Goujon tomba victime du fanatisme ou peut-être d'une basse jalousie; son génie, son beau talent, ne purent le proléger, peut-être même hâterent-ils sa perte.
Vt\ romancier moderne a osé accuser de ce meurtre le roi (Uiairles IX; nous ne rappelons ce fait que pour faire remarquer ce qu*il y a d*odieux dans une imputation qui n'est justiliée par aucun témoignage historique. Les annales de ces temps contiennent bien assez d'actes déplorables, sans qu'il faille en créer d'imaginaires. Dans le cas actuel, l'histoire ne laisse même pas, par son silence, le chanïp libre aux conjectures; nous trouvons, dans un ancien historien, que la reine Catherine de Médicis avait fait avertir Goujon de ne point sortir de chez lui.
11 serait mênie possible de supposer que J. Goujon, contrairement à l'opinion re(;ue, n'est pas mort assassiné dans la triste journée de la Sainl-Barthélemy ; /es Martyrologes protestants^ plusieurs fois réimprimés, et qui contiennent la liste fort exacte et fort détaillée des réformés qui périrent dans les troubles du xvi* siècle, ne font aucune mention de J. Goujon. C'est là une preuve toute négative à la vérité; mais si l'on n'en doit pas conclure directement que les historiens se sont trom-
pés, au moins restera-i-on persuadé que la mort de Filluslre sculpteur n'a pas eu le scandaleux éclat que Ton a voulu lai prêter et que la haine des partis n'eût pas manqué d^exploiter avec empressement.
On a surnommé Jean Goujon le Phidias français ; certes si Ton a voulu exprimer par là l'identité de venue de ces deui grands artistes, qui tous deux ont changé si extraordinairement le style des arts dans leur patrie, on a eu pleinement raison. Mais si Ton entendait par ce surnom établir une parité absolue entre le scuplteur grec et le maisire imagier du roi de France, on manquerait de justice envers tous deux. A coup sur Goujon, délaissant l'art gothique pour se livrer à rimilatiou de la nature, offre un rapport frappant avec son illustra devancier rejetant le style éginétique pour celui dont il est le créateur. Il y a là, de part et d'autre, passage du naïf au vrai, de l'art de convention à l'art inspiré par la recherche de /a beauté ; mais aussi il y a une différence de mérite que la difTércnce de temps, de position, suffirait pour expliquer..
L'un, vivant au milieu d'un peuple intelligent qui l'admire, invente, crée, inspiré d'idées religieuses qu'il traduit dans le marbre et dans l'ivoire ; chaque figure qu'il produit n'est pour lui que l'enveloppe d'une idée. Pour Goujon, ne devant ses travaux qu'aux lumières d'une cour hors de laquelle personne peut-être ne peut le comprendre dignement, il imite, il copie l'art grec qu'il n'entrevoit qu'à travers les œuvres romaines. Chrétien, il voue néanmoins son ciseau à la reproduction de figures mythologiques; calviniste, il modèle des images saintes auxquelles sa foi lui défend d'attribuer cette pieuse vénération du souvenir qui appartient à ses frères les catholiques. On comprend dès lors que J. Goujon n'a pu avoir d'autre mobile que l'amour matériel de son art, et que ioat son soin a dû se porter vers l'imitation des form'es extérieures, guidé qu'il était par un profond sentiment du beau plutôt que par la conscience des passions.