ALPIN
Ryno! c'est sur les morts que je répands des larmes; Alpin chante pour vous, habitans du tombeau!
Debout dans ta hauteur, et couvert de tes armes, Des enfans de la plaine aujourd'hui le plus beau , Tu triomphes; bientôt le voyageur sensible Doit s'asseoir et pleurer sur ton cercueil paisible : Comme le grand Morar tu tomberas un jour.
Tu ne verras plus tes collines; Et ton arc redouté dans les forêts voisines T'attendra vainement au fond de son séjour.
Morar! bel ornement des combats et des fêtes.
Le timide chevreuil fut moins léger que toi;
Le météore ardent , la fureur des tempêtes ,
Chez les enfans des monts répandaient moins d'effroi :
Ainsi que les torrens et la foudre lointaine
Ta voix grondait; l'éclair, dans le sein de la plaine.
Brillait moins que ton glaive au milieu des d)mbats;
Devant ton courage intrépide Les héros pâlissaient ; et ta lance homicide Comme un feu dévorant consumait les soldats.
Mais quel aimable front loin des champs du carnage ! Le soleil est moins pur en dissipant l'orage;
LES CHANTS DE SELMA. 4o5
Moins doux sont les rayons de l'astre de la nuit. Tu revenais vainqueur; et ton âme tranquille
Ressemblait au lac immobile, Lorsque des vents muets on n'entend plus le bruit. Un long crêpe a voilé tes collines désertes; Je mesure en trois pas le .lieu que tu remplis : Quatre pierres sans art et de mousse couvertes Sous leur enceinte étroite enferment tes débris; Un arbre qui n'a plus qu'upe feuille tremblante, Des gazons attristés la tige fi^missante, Indiquent ton cercueil au regard des chasseurs;
Ta mère a terminé sa vie ; La fille de Morglan, ton amante chérie, N'est plus : ta cendre éteinte appelle en vain ses pleurs.
Quel est donc ce vieillard qui s'avance avec peine ? L'âge a courbé son front couvert de cheveux blancs ; Ses yeux, rougis de pleurs, sont errans sur la plaine; Un bâton sert de guide à ses pas chancelans.
C'est ton père, ô Morar! Il a d'un fils unique Entendu célébrer la valeur héroïque; Comment peut-il encore ignorer son trépas?
Gémis, père infortuné! pleure; Mais ton fils, étendu dans sa sombre demeure. Est caché sous la tombe, et ne te répond pas. Morar! prête l'oreille à la voix paternelle:
Ah ! de l'astre du jour la splendeur éternelle
4o6 CHANTS IMITÉS D'OSSIAN.
Peut-elle pénétrer dans l'ombre du tombeau?
Des rayons du matin quand la douce lumièi*e
Doit-elle rouvrir ta paupière, £t de tes jours éteints rallumer le flambeau ? Adieu, jeune Gilerrier! ta main ferme et vaillante Ne dirigera plus d'inévitables traits; Adieu, Chef des héros! ton armure brillante Ne luira plus de loin dans l'ombre des forêts. Tu n'embelliras plus les champs de là victoire; Aucun fils de Morar ne rappelle sa gloire ; Mais Alpin désolé garde son souvenir :
Consacrés par mes chants funèbres, I^s exploits de Morar perceront les ténèbres; Son nom retentira dans les tems à venir.
Notre âme était ouverte à la mélancolie,
£n écoutant les chants d'Alpin ; Mais un profond soupir partit du cœur d'Armin :
Il revoit l'image chérie De son fils , moissonné dans la fleur de sa viie« Armin! lui dit Colinar, dissipe les douleurs
Dont je vois ton âme saisie ;
Des chants la douce mélodie
Attendrit et charme les cœurs.
C'est ainsi qu'on voit les vapeurs Monter du sein d'un lac, se grossir et s'étendre^
Et goutte à goutte se répandre
Dans le vallon silencieux :
Des larmes du matin les bosquets se remplissent;
Et les vapeurs s'évanouissent Dès que l'astre du jour reparaît dans les cieux.