‹ Œuvres, revues, corrigées et mises en ordre (volume 3)Chapitre 38 sur 147 · I. Le comte de Mirabeau. 2. M. le baron d'Épagnac · texte numérisé non relu

I. Le comte de Mirabeau. 2. M. le baron d'Épagnac

Puis il me dit : <c Mon enfant tu te perds :

«J'ai lu ta prose et tes prétendus vers;

« Tes vers bénins et ta prose sans rime

« M'ont ennuyé. Ce n'est pas un grand crime :

« A maint lecteur j'ai vendu de l'ennui ;

« Le mal qu'on fait , on le reçoit d'autrui.

« Or, maintenant, souffre que je t'éclaire:

« Si l'esprit seul est la fortune entière ,

«Tu n'es pas riche; il en faut convenir;

« Console-toi : tu peux le devenir;

«D'effet, s'entend; d'esprit, c'est peu de chose.

« De bons écrits , soit en vers , soit en prose ,

« Tu n'en fais pas , tant mieux : on n'en veut plus.

« Les vieux chemins sont un peu trop battus.

« Viens , fais-toi jour en des routes nouvelles ;

« Prends cette plume, écris-moi des libelles;

«Tu signeras, si tu n'es pas poltron;

«Mais, si tu l'es, tu peux cacher ton nom;

« Cette méthode est même la plus sûre ;

« Et c'est toujours éviter une injure.

« Fais des pamphlets , et sois bien effronté ;

« Point de remords ; il faut être acheté.

« — Mais , le mépris ! — Fi ! la crainte m'assomme.

«Un jour, 6 ciel, puissé-je, en galant homme,

«Maudit, mais craint pour mes nobles écrits,

« Être accablé d'argent et de mépris !

« — Mais le public! mais la gloire! l'estime!

« — Eh ! laisse-là tout ce jargon sublime.

isia LE PUBLIC ET L'ANONYME.

(( La gloire est sotte y et ne fait point diner. «Travaille et mords sans plus examinei^; (c Mets à profit mon avis salutaire ; « Déchire , ments , calomnie , exagère ; « Suis mon exemple, et sois bien convaincu « Que tout l'honneur ne vaut pas un écu. »

Je récoutais, et j'étais dans l'ivresse.

Mon cher Elie, en s'esquivant, me laisse

Le fruit heureux d'un discours aussi beau,

Son double esprit, mais non pas son manteau.

Avant ce tems j'aimais fort la satire :

Tout pauvre diable est enclin à médire.

J'avais parfois joliment dénigré;

Mais, ce jour là, j'étais un inspiré.

Pour vingt écus écrivant de génie , ,

Par élégance usant de calomnie,

J'avais déjà griffonné, ramassé

Tout un volume, avant d'avoir pensé.

Enfant perdu de la littérature,

Vrai don Quichotte, et chercheur d'aventure,

Je crus aussi devoir m'associer

Certain Sancho , mon fidèle écuyer ' .

Les calembours ornent ses (^uscules ;

I. Le marquis de Champcenetz. On a de Ifû, inde'peadanunent du petit Almanach des grands hommes , auquel il eut la plus grande part, les Gobes-mouches au Palais- Royal y et hi Parodie du Songe d'Aihalie, qu'il fit de société avec Rivaral.

Sans s'appauvrir donnant des ridicules,

Il applaudit du rire épais des sots

A ses rébus, qu'il prend pour des bons mots.

Berné eent fois, il est encor novice.

En consultant sa pesante malice,

Je barbouillai plus d'un livret bouffon

Contre Garât , Condorcet et Buffon ' ,

Me souvenant des leçons de mon maître.

Aussi fécond, plus effronté peut-être;

Mais ( pardonnez aux faiblesses du cœur ) ,

Mais, moins que lui dégoûté de l'honneur.

Je me flattais que ma douce éloquence

Allait en cour, à Paris, dans la France,

Faire une émeute ; et qu'un siège de plus

Serait créé chez les quarante élus.

Des pensions : j'en attendais plus d'une ;

O durs lecteurs! 6 mon siècle! ô fortune!

Funeste abîme où je portais mes pas.

Je travaillais, grand Dieu! pour des ingrats.

1 . On se permet dans cette facétie d'insuiler des gens de lettres distingués, M. de Condorcet, par exemple, M. de La Harpe, madame de Silleri, recommandable à tant d*égards, et même M. de fiufifon, que son génie et son âge Eiuraient dû mettre à Tabri de la satire. Tous les honnêtes gens ont été révoltés de ceUe extrême indécence. Il n*est pas aisé de décider si elle est plus odieuse que ridicule. Un écrivain du dernier ordre blâmer le style de M. de fiufifon! un misérable parodiste oser persiiBer M. de Buffon !

( Note de Chénier. )

Rien n'est venu : beau fruit de ma science !

Or, jugez-moi, jugez en conscience, Mon cher lecteur : décidez si je doi Mourir de faim; parlez, répondez-moi?

LE PUBLIC

De honte , au moins. Dans le fond tu m'affliges;

Pauvre garœn ! d'où viennent tes vertiges?

Quel noir délire a brouillé ton cerveau ?

De tems en tems j'aime à voir un Boileau

Qui, des beaux -arts né censeur légitime,

Sait dispenser le mépris et l'estime :

A ce modèle il fallait ressembler;

On le chérit... mais l'on doit accabler

Un malheureux qui, bouffi d'arrogance,-

Fier d'étaler sa plate extravagance,

Rieur maussade et zélé pour le mal.

Sur son fumier s'érige un tribunal.

Avec les lois, quand le sage Brienne

Sait allier la grandeur souveraine ;

Amis du peuple et dignes de leurs noms,

Quand Montmorin, quand les deux Lamoignons

Semblent lutter de zèle et de prudence.

Pour relever les destins de la France,

Et, s'animant à la voix de Louis,

D'un noble accord font refleurir les lys,

Quitteront-ils leurs sphères immortelles?...

As-tu bien pu, triste auteur de libelles,

Un seul instant penser de bonne foi

SATIRE. la

Que leurs regards descendraient jusqu'à toi?

Et que sur toi les grands, l'académie,

I/C Roi lui-même, et la France ébahie,

Feraient pleuvoir avec profusion

Crédit, faveur, éloge, pension?

Va recevoir d'un maraud de libraire

Pour tant d'opprobre un modique honoraire;

Cours éviter les brocards, les sifflets.

Dans l'antichambre , au milieu des valets ;

Tu dois leur plaire; et de pareils ouvrages

Peuvent compter sur de pareils suffrages.

Ecoute encor un important avis :

Tu reviendras à tes profonds écrits ;

Rien ne te sied que ce genre d'escrime;

Pour être lu garde bien l'anonyme ;

Point de détours, point de nom supposé :

A dire vrai, tu t'es mal déguisé;

Grimaud d'accord, mais non de la Reynière \

D'un tel abus je sais trop que Voltaire

Donna l'exemple; et je l'en blâme fort;

Mais il acquit le droit d'avoir ce tort.

I . L'auteur du Petit Almanach des grands hommes a juge à propos de Tattribuer à M. Grimaud de la Reynière , connu par quelques ouvrages d'un genre difTérent. Cette ruse n'a trompé personne : si l'auteur pseudonyme avait eu soin de publier sa parodie sous le nom d'un échappé des Petites-Maisons ^ la supposition aurait éxé plus facile à soupçonner. {Note de Chénier,)

Observe bien qu'il avait fait Zaïre y SémiramiSy BrutuSy OEdipCy jilzire ; Il a dû craindre un nom tel que le sien ; Toi, tu pourrais te cacher sous le tien.

Quand le grand homme écrivait un peu vite, Petits rimeurs, tes égaux en mérite, Servaient d'enseigne à ses contes, bouffons, Faibles pour lui, pour eux beaucoup trop bons; Il honorait les noms qu'il daignait prendre; Il descendait; tu ne pourrais descendre.

l'anonyme.

Ah! je vois trop d'où naît votre courroux; Des mes talens le public est jaloux.

Me siffler! moi! quelle injustice extrême!

Droit à Bagnol je cours à l'instant même; J'y trouverai nombre d'admirateurs.

Et des amis, et même des lecteurs.

Adieu, je pars: d'un style inexorable Je vais écrire un libelle admirable.

En plus d'un tome; et, là, je veux punir, Vous, qui sifflez...

LE PUBLIC

Punis donc l'avenir, Qui, par écho, te sifflera peut-être.

S'il a pourtant l'honneur de te connaître; Si Faribol , sur les pas de Cotin , Peut voyager en pays si lointain.

Sois prêt : courage ! attends pour honoraires

Brocards , affronts , vaire un peu d etrivières ;

C'est pour ton bien. Tu diras, mais trop tard :

t( Quand on veut nuire , il faut beaucoup plus d'art ;

« Il faut choisir ses gens avec prudence ;

« Long-tems on pleure un moment d'impudence ;

(( Me voilà donc un sot déshonoré :

« J'aurais mieux fait d'être un sot ignoré. »

DE LA satire:

Page ii6, vers 3 et suivans.

Au lieu de

Je suis outre le malheur m'environne, etc. etc.

il y avait, dans les éditions précédentes :

Cest dans Bagnol que j*ai vu la lumière.

Au cabaret où feu mon pauvre père A juste prix faisait noce et festin , Entre les pots commença mon destin.

Je courtisais les nymphes de Mémoire ; Taimais dès-lors , et j'aime encor la gloire; Je la chëris , mais en femme de bien ; Au grand jamais elle n'en saura rien.

Pour voir Paris, délaissant ma retraite, Je me fais comte , et je me crois poète...

Dans maint journal enterre tout vivant, A maint comptoir applaudi fort souvent^ En mon cerveau j'esquisse maint beau livre , Et je deviens un grand homme pour vivre.

Mauvais métier, j'avais trop de rivaux.

J'imaginais que de tous mes travaux Argent, honneur, seraient la récompense:

L'ëvènement détruit mon espérance ; Et je m'en vais , etc. , etc.

Page 118, vers a5.

Au lieu de

On a tout dit :

LE PUBLIC

Cest fortement pensé.

Dans les éditions précédentes le vers n*estpas coupé. La réplique de TAnon jme finit à ces mots :

« Cest de tout point un projet insensé.

et le Public continue :

« Fort bien : c'est neuf, et fortement pensé.

P^ge 1 19 , vers 3 et suivans. • Au lieu de

« As-tu créé du moins quelque chanson, Etc. etc.

Le dialogue est ici coupé dans les éditions précédentes : le Public demande à l'Anonyme :

Qu*as-tu donc fait?

celui-ci lui répond :

Charades et chansons,

Petite prose et petits vers gascons ,

Discours français , qui dans la Germanie

Ont obtenu des prix d'académie.

Tai fait de tout, etc. etc.

Page 121 , vers 18 et suivans.

Au lieu de

Viens : fais-toi jour en des routes nouvelles , Etc. etc.;

OEuvres anciennes. III. 9

i3o VARIANTES.

il y avait dans les éditions précédentes :

Dans Falmanach qu^aucuns nomment des Muses Tu veux briller! pauvre enfant, tu t'abuses; Fais des pamphlets , etc. , etc.

Page 122 , vers 3 et 4.

Au Heu de :

Mets à profit mon avis salutaire; Déchire , méats , calomnie , exagère , Etc. etc.;

il y avait dans les éditions précédentes :

Déchire, ments; que ta plume affamée Fasse la guerre à .toute renommée ; Suis mon exemple ; etc. , etc.

Page 124, vers 5 et suivans.

Au lieu de :

De honte, au moins. Dans le fond tu m^aflQiges; Pauvre garçon ! d'oà viennent tes vertiges ?

Quel noir délire , etc. etc. ;

il y avait dans les éditions précédentes :

LE PUBLIC

Pauvre garçon! d'où te vient ce délire?

Tout pauvre diable est enclin à médire.

Mais quel travers a brouillé ton cerveau ?

Oui, j'aime à voir un Horace , un Boilean, Qui , des beaux arts né censeur légitime, Sait dispenser le mépris et l'estime; Mais je déteste un impudent Gacon Qui , ne pouvant gravir sur l'Hélicon , Et s'enivrant, loin des eaux d'Hypocrène, Du fin nectar des coteaux de Surènc ,

DU PUBUC ET L'ANONYME. i3i

Rieur maussack , et zêié pôor \ë tnal,

Sur 9on futnier s'érifie mi tribtiinil.

Du dieu des yen U lyre encbstitoresse

Se mêle aux éhauts des tygùeê du Permesse;

Mais sou courroux , d'un trait rapide et ftèr,

Lance la mort sur le reptile impur ,

Vil compose de rage et de faiblesse,

Et, des poisons de son souffle odieux.

Flétrissant Tair qu*ont respiré les dieux.

Du noir Python si la rage fanime.

Pour être hi garde au moins Tanonyme;

Point de détours , point de nom supposé;

A dire vrai, tn fes mal déguisé :

Grimand, d'accord; mais mm àt la Reynière.

l'anonyme.

Voltaire....

LE PUBLIC

Oh ! oui ; mais il était Voltaire :

U a dû craindre un nom tel que le sien.

Etc. etc.

Page 126, vers i5 et suivans.

Après ces vers :

Je vais écrire un libelle admirable.

En plus d'un tome ; et, là, je veux punir...

Vous qui siiBe&t*

le dialogue se terminait ainsi dans quelques anciennes

éditions :

l'anonyme.

Vous qui sifflez, comme aussi l'avenir,

Qui par écho me sifflera peut-être,

S'il a pourtant l'honneur de me connaître,

Si Faribol sur les pas de Cotin

i32 VARIANTES.

Peut voyager en pays si lointain.

Point de quartier; mes plaintes sont fondées.

D'autres feront provisions d'idées ;

Dieu soit loue ! dans ce noble^mëtier.

Je n'ai besoin que d'encre et de papier.

I/E PUBLIC

Cest fort bien dit. Mais, crois-moi, fais encore Provision de beaucoup d'ellëbore.

Tu ris? Bientôt, je t'en veux avertir , .

Tu pleureras, si tu ne peux rqugir.

« Je hais l'attaque, «t j'aime la défense i; « Mais épouser la commune vengeance ; «Mais écraser un reptile odieux, « Un vil serpent, qui, fuyant tous les yeux , « Mélange affreux de rage et de faiblesse « Sous les buissons se glisse avec souplesse , « Sifflant sans cesse et sans cesse irrité , « Lance au hasard un venin détesté ; ' « Mais à plaisir, sur la terre infectée, « Fouler, aux pieds sa tête ensanglantée :

« C'est au courage allier un bon cœur; « C'est du public être le bienfaiteur. »

Déjà certains de ma reconnaissance.

Tes vrais amis.vont rompre le silence ; Tu peux. compter qu'un immoitel affront Sera graVé sur l'airain de ton front ; . Cest pour ton bieh ; et dans peu, je te jure. On guérira ta cervelle très-dure; Et tu diras , mon enfant , mais trop tard :

« Quand on veut nuire, etc. etc.

I. Ces donxe vers figurent en tête da dialogue, sons la forme d'épigraphe.

Page 1