NOUVELLE. 'A
« Lodi, Turin , Gênes, Milan , Florence,
« Rome!... et Nérac n'a jamais eu son tour.
«Tous ces barons, dans la ville ébahie,
« Voudraient savoir la langue d'Italie.
« De ce jargon tu n'entends pas un mot;
<( Mais eux non plus; et tu n'es pas un sot.
« On va cherchant la langue originelle,
u La langue mère, unique, universelle;
«Plusieurs savans sont pour le bas-breton;
« Non, cadédis, c'est le patois gascon.
«Puisqu'il le faut, qu'il déroge, et devienne
« Pour un moment la langue italienne.
« En te berçant, ta nourrice t'apprit
« Le gascon pur ; eh donc ! l'affaire est bonne :
« Tu fonderas une cité gasconne.
« Que c'est pourtant d'avoir un grand esprit ! »
Dès le soir même, affiches dans la ville.
A LA Noblesse. Un seigneur milanais. Forcé de fuir les jacobins français , Et dans ces murs fixant son domicile , Veut enèeigner langage quil sait bien :
Il a pour ce méthodes singulières; En quatre mois y écoliers y écolières Autant que lui sauront Vitalien.
Notre héros tourne toutes les têtes :
On se l'arrache aux soupers, dans les fêtes;
C'est une vogue, un bruit, un engoûment, Une folie, une fureur si grande Qu au bout d'un an cette ville allemande Plus ne savait un seul mot d'allemand.
Chacun de rire aux folles incartades Que prodiguait le comique héros; Lui-même aussi publiait ses boutades, Lettres, billets, chansons, menus propos.
Discours pieux, virulens, emphatiques.
Assaisonnés d'injures scolastiques; Partout l'injure est style de dévots.
Plus, écrivit certain cours de lycée:
Douze in-quarto resserraient sa pensée; Grands écrivains sont avares de mots.
Il régentait la bonne compagnie En toute chose; il enseignait surtout L*art d'acquérir esprit, talent et goût, Et des secrets pour avoir du génie.
Voire on prétend qu'aimant fort les secrets Mainte beauté, qui n'en fit rien connaître, Prenait encor d'autres leçons du maître ; Tant le mérite a de puissans attraits!
Quand de la sorte on fêtait le grand homn^e , Près de ces lieux certain banquier de Rome Vint à descendre; il quittait ses foyers, Craignant de Paul la royale folie.
Couvert du sang des Sarmates altiers,
NOUVELLE. 2j5
Le Moscovite aux vallons dltalie
Portait le fer, la flamme, le trépas.
Son général, monsieur saint Nicolas,
3'était adjoint Sitwarow, grand apôtre.
Tueur de gens , et saint tout comme un autre ;
Lequel , suivi de ces nombreux guerriers ,
Vainquit d'abord nos débris héroïques; .
Mais qui, depuis, dans les champs helvétiques.
Par Masséna vit flétrir ses lauriers.
Or, noterez que dans ces tems critiques,
Oîi le pouvoir luttait contre les droits.
Si des sujets fuyaient les Républiques,
Des citoyens émigraient loin des rois.
Le voyageur détestait ces pontifes.
Tyrans cagots, plus rois que les Césars;
Il méprisait leurs dogmes apocriphes;
Lettré d'ailleurs, et grand ami des arts,
Fier ennemi du pouvoir arbitraire,
Toujours fidèle et cher à son parti ,
Estimé , craint dans le parti contraire :
On l'appelait signor Aliberti«
Pour lui, bon Dieu, quelle route importune' Hambourg l'appelle, à son regret cuisant; Triste climat, séjour peu séduisant.
Mais le dépôt de toute sa fortune.
Il cheminait, le cœur sombre et dolent, L'esprit rêveur, et souvent l'œil humide;
OEnvres anciennes. III. 1 3
ai6 LE MAITRE ITALIEN.
Lisant , chantant , ou les plaintes d'Armide ,
Ou les fureurs du paladin Roland.
De son pays regrettant les merveilles,
Les lourds châteaux des lourds barons germains
Ne brillaient pas devant ses yeux romains ;
Et l'allemand charmait peu ses oreilles.
Dans un village en passant arrêtée,
Le voyageur allait dîner; son hôte.
Joignant babil à curiosité,
Par le valet avait appris, sans faute,
D'Aliberti le nom, l'état, le bien
Et le pays. «Monsieur, soyez tranquille,
« Dit le Germain : nous avons une ville
« Qui ne sait plus parler qu'italien.
a — De ces côtés? — Sur la route, à sept mille.
« C'est Luiiébourg. — Partons vite; un courrier.
« — Dînez d'abord. — Non , mais je vais payer.
« — Soit. — Un courrier ! des chevaux ! ma voiture!
« Je n'ai plus faim : j'attendrai jusqu'au soir. »
Pendant la route, il semblait que l'espoir
Eût à ses yeux embelli la nature.
Au point qu'il fît l'éloge d'un coteau;
Fermant les yeux, lorsque par aventure
Il se trouvait près de quelque château.
« Rome, Florence, et Venise, et Ferrare,
S'écriait-il, « la gloire en est à vous!
« Les astres purs qui brillèrent pour nous