Acte m, scène v, page 141 9 vers i et suiv
De pareils vers, tout sentencieux , et plus conformes à la prose nouvelle qu'au style poétique , recevraient peut-être les grands applaudissemens de tel ou tel parterre ; mais ils n'en paraîtraient pas moins très-communs et très-déplacés à la saine partie du public.
La sévérité d'Alfiéri dans le même sujet, exempte
o4 ANALYSE RAISONNÉE
de toute vaine digression , méritait que nôtre poète la prît pour guide. Là, Philippe II n'est pas un vieillard incertain et faux que les personnages de sa cour documentent et insultent tour, à tour avec impunité : c'est un despote cruel , jaloux et dissimulé ; on ne lui suggère point ses soupçons : il les conçoit ; on ne lui indique pas ses moyens de vengeance : ils partent de son sein; ni son fils, ni sa femme n'oseraient l'outrager en face par les aveux de teur flamme incestueuse et adultère. Tout le plan de l'auteur n'est qu'un exposé de passions fortes , mais vraies. La seule rivalité du père et du fils forme la matière du drame. Les trouble^ des Pays-Bas, les imputations de crime politique, n'en sont que les mobiles; et l'Inquisition n'y agit que comme instrument de la haine et comme ressort de la catastrophe. J'aime mieux croire, en l'honneur de Chénier, qu'il n'avait point lu cette pièce que de supposer qu'il ait pu rester aveugle aux mâles beautés dont elle éclate. A-t-il rien de comparable , dans la sienne , à ce dialogue avec Gomez , servile témoin de l'interrogatoire que ce roi fait subir artificieusement à sa jeune épouse et au jeune prince !
PHILIPPO
Udisti?
Udii,
GOMEZ
PHILIPPO
Fedesiî.
GOMEZ
lo vidL
PflILIPPO.
Oh, rabbia!
DunqUe il sospetto ?„.
GOMEZ
È ornai certezza.,.
PHILIPPO
E inàito Filippo è ancor!
GOMEZ
Pensa.
PHtLkPPO.
Pensai, — Mi segui.
Le monarque ne paraît, dans l'acte suivant, que pour convoquer un conseil , dans lequel luimême impute à son fils la tentative d'un parricide , et le livre à la juridiction de la cour et du grandinquisiteur. Un seul ami de Carlos , le courageux Pérez, ose élever la voix en faveur de l'innocence , dans cette grande et JForte scène. Philippe, étonné d une résistance généreuse, caractérise, d'un trait , sa surprise et sa férocité :
Quale orgoglio bollente! aima sifatta, Nasce ov*io regno P et dov'io regno, ha vita!
Les deux victimes de ce prince ne bravent point sa jalousie par l'indécente déclaration d'un amour qu'ils se cachent même l'un à l'autre; il n'en acquiert le témoignage que par un effet de la perfidie qu'il inspire à Gomez; et sa rage n'éolate
qu'après le développement de tous les supplices qui l'ont accrue en son sein : de là sort un dé^ nouement rempli de la terreur la plus dramatique. La pièce de Chénier manque de tous ces ressorts vraiment propres au sujet : il n'y supplée que par des artifices déclamatoires , qui pourraient lui obtenir un succès devant l'esprit du jour, mais qui, je crois, ne placeraient point cette tragédie au rang de ses meilleures.
On retrouve les marques du même génie qui lui inspira la savante peinture des divisions du peuple et du sénat de Rome, ainsi que les beaux portraits de Cornélie et de Caïus-Gracchus, dans l'imitation qu'il a teixtée de la deuxième partie du Jules- César de Shakespeare. L'habile Voltaire s'était heureusement emparé de la première , en traitant la Mort de César; la seconde restait à Chénier, et lui a fourni trois actes intitulés : Brutus et ÇassiuSj ou les derniers Romains^. Ainsi, l'ouvrage anglais , dans ses proportions démesurées , a lui seul produit la matière de deux drames circonscrits dans nos justes unités. Il devint une mine féconde pour l'un et l'autre auteur , qui en ont écarté les élémens impurs ou superflus, mais qui n'en ont pas complètement exploité la richesse réelle. Je ne puis m'empêcfaer de les accuser éga-